2019 : une année d’évolutions et des révolutions

Nino Petit

Algérie, Chili, Chine, Colombie, Équateur, France, Irak, Liban … 2019 aura sans nul doute été une année de contestations, si ce n’est de révolutions.

À travers le monde, et ce sans interruption, les peuples se sont levés, ont crié, se sont battus pour des raisons aussi diverses que variées. Néanmoins, il est possible de déceler un élément commun à toutes ces luttes : une volonté de profond changement. Par ailleurs, en s’attardant plus longuement sur les événements les plus récents, un thème tend à resurgir et à gagner de plus en plus de terrain à l’échelle internationale : la lutte féministe.

La cause féministe à l’heure des révolutions

Lutte plus ou moins dissimulée au sein de certaines révolutions et soulèvements, la lutte pour les droits des femmes et contre les violences perpétrées à leur encontre a récemment pris une tournure beaucoup plus virulente et engagée. À l’heure où j’écris cet article, 149 féminicides (terme toujours souligné en rouge sur Word comme s’il s’agissait d’une faute) ont été commis en France en 2019 et une nouvelle vague de contestations commence à déferler dans une multitude de pays à travers le monde.

Collectif LasTesis le 11 décembre 2019 @Rodrigo Garrido

Depuis maintenant plusieurs semaines, un mouvement initié par quatre chiliennes, connu sous le nom de LasTesis, commence à se faire connaître et à prendre de l’ampleur, au Chili comme ailleurs. Le mouvement
tend à s’étendre grâce à une chanson, Un violador en tu camino (« un violeur sur ton chemin »), devenue virale sur les réseaux sociaux depuis peu. Petit à petit, des actions ont été menées à Santiago, à Madrid, à Mexico mais aussi à Paris, à Berlin, à New Delhi et même à Beyrouth (et bien plus encore).

Selon Macarena, jeune étudiante chilienne de 24 ans, si le mouvement s’est diffusé avec une telle rapidité et une telle puissance, c’est bien puisque la cause transcende les frontières. Pratiquement chaque femme, dans chaque pays du monde, se sent concernée.

Depuis notre naissance, nous ne sommes pas égales aux hommes et sommes victimes de la société profondément machiste dans laquelle nous vivons

Macarena, étudiante chilienne

L’heure de la révolution féministe mondiale aurait-elle sonnée ? Malheureusement, il semble qu’il soit encore bien trop tôt pour le dire, au moment où des milliers de femmes sont victimes d’agressions sexuelles et de viols tous les jours.

Cependant, il faut avouer que le vent de révolte internationale qui
a commencé à souffler n’en demeure pas moins intéressant et
prometteur.
En effet, il s’avère que les différents mouvements contestataires qui se sont multipliés cette année tendent à inclure cette
problématique dans leurs revendications.

Chili : une lueur d’espoir au sein d’une societé meurtrie

Attardons-nous alors sur le cas chilien. Les révoltes qui ont touché le pays depuis le 18 octobre s’inscrivent avant tout dans une logique de contestation de pouvoir, à l’instar de nombreux États touchés par ce type d’événements, dans une société
marquée par les stigmates de la dictature militaire de Pinochet. Cette dernière s’est soldée par la percée d’un néo-libéralisme virulent, en grande partie coupable de l’affirmation d’une société profondément inégalitaire où les principaux
organes, que sont la santé et l’éducation, appartiennent au domaine privé et demeurent encore aujourd’hui extrêmement coûteux.

C’est alors que progressivement sont entrées en jeu de nouvelles
actrices, déjà présentes sur ces thèmes sociétaux : les femmes. Les paroles de la chanson mise au point par le collectif féministe LasTesis, véritable performance artistique à part entière, ont alors résonné d’une toute autre manière par rapport aux précédentes actions perpétrées jusqu’alors dans le pays.
Car en effet, la violence policière omniprésente depuis désormais presque 3 mois n’a épargné personne et les femmes ne font pas exception. Des dizaines de cas d’agressions sexuelles et de viols de la part de membres de la police et des forces armées ont été rapportés à plusieurs organisations internationales
luttant pour les droits de l’Homme.

L’État oppresseur est un violeur machiste

Voici ce que scandent quasi quotidiennement, entre autres choses, ces dizaines de milliers de femmes au cours des différentes « représentations », nouvelle preuve d’une véritable
fracture entre le gouvernement et le « peuple », ce concept politique si souvent théorisé et pourtant si difficile à appréhender. Il apparaît ainsi, au Chili comme en France
et dans bon nombre de pays, que l’État n’assure pas pleinement son rôle de garant de la sécurité nationale en accentuant certaines inégalités. Comment affirmer le contraire quand tous les jours, d’innombrables témoignages font état de la négligence et du laxisme de celui-ci, quand même des situations
critiques ne sont pas considérées par la police, moquées, voire pire ? Et ce n’est certainement pas des mesures telles que celles prises par notre président qui permettront un changement de mentalité, mais plutôt des engagements plus profonds, notamment sur l’éducation.

Il serait cependant bien trop simple et simpliste de rejeter l’entièreté de la faute sur les gouvernements et les États. La faute revient en effet avant tout à ceux qui commettent ces actes, ceux qui insultent, harcèlent, frappent, agressent ou tuent. Le refrain de Un violador en tu camino traduit en français par « Le coupable ce n’est pas moi, ni mes fringues, ni l’endroit… Le violeur c’est toi », référence directe aux propos plus que délirants
des coupables, reflète l’urgence d’une prise de conscience ainsi que d’un engagement non seulement national mais aussi international. Mais cela est impossible si une lutte commune n’est pas mise en place.

Révolutions féministes et engagement masculin

Un homme peut-il être féministe ? Cette question qui fait débat depuis très longtemps m’a souvent été posée. Depuis un point de vue qui n’engage que moi, je répondrais que oui et même plus. Si l’on veut pouvoir profondément changer les mentalités et endiguer la recrudescence de ces actes inacceptables, il est
nécessaire d’inclure les hommes dans l’équation.
Non pas pour s’accaparer une lutte et la dénaturer, mais bien pour que cette évolution soit durable. En effet, bien que les femmes aient tout intérêt à dénoncer tous ces actes et à s’engager pour tendre vers une situation égalitaire, il est fondamental qu’il y ait une prise de conscience masculine sur ce thème. Car si la révolution, car il est pertinent de parler de révolution pour un processus d’une telle ampleur, ne se fait que d’un seul côté, elle sera indubitablement vouée à l’échec. Cela nécessite alors une
profonde remise en question de la part des hommes et une inculcation de valeurs différentes de celles de virilité toxique, et cela à tout point de vue.

Ces révolutions, qu’importe leur ampleur, peuvent ainsi être l’occasion d’engendrer de véritables évolutions au sein des différentes sociétés concernées. D’abord, car cela pourrait entraîner une prise de conscience de la part de chacun et chacune sur sa propre condition et ses propres nécessités de remise en question. De plus, cela donnerait l’opportunité aux peuples, ou du moins une partie, de se coordonner pour mener des actions accélérant le processus.

Une nouvelle ère de libération de la parole

Un exemple plus que actuel d’un mouvement chilien, similaire à #metoo et autre #balancetonporc est le mouvement « funa » (plus ou moins traduisible par « dénonce »). Celui-ci consiste en effet également à dénoncer son ou ses agresseurs sur les réseaux sociaux, à l’instar des mouvements étasunien et français. On remarque alors que depuis quelques années, la parole tend à se libérer, provoquant tantôt un sentiment d’espoir chez certain(e)s, tantôt crispations chez d’autres. Ce qui est sûr, c’est que cela s’est considérablement étendu à plusieurs pays et zones du monde.

Macarena fait partie de ces milliers de chiliennes qui ont décidé de dénoncer les comportements de leurs voisins, leurs amis, leurs professeurs, leurs ex-petits amis…

J’ai décidé de dénoncer mon ex-petit ami parce que je me suis
rendue compte que j’avais été silencieuse pendant de nombreuses années. Une femme a toujours tendance à banaliser certains types de conduites que les couples ont parfois.

Une révolution globale peut permettre à d’autres plus ciblées d’émerger pour pouvoir espérer des évolutions profondes

« Le fait de réveiller sa petite amie (ou son petit ami) en pleine nuit,
seulement pour avoir une relation sexuelle, c’est un manque de respect.»

Tu insistes tellement qu’au final, la personne se convainc elle-même pour que tu arrêtes de la déranger et non pas par envie.

Elle ajoute qu’elle l’a fait car son ex-petit ami étudie la psychologie et l’imaginer exercer un métier supposé aider les gens alors que, selon elle, lui-même est malade, ce n’est pas possible

Preuve que les révolutions ont un impact direct sur la société,
Macarena termine en disant ces mots :

« Je l’ai dénoncé à ce moment-là en grande partie en raison de ce qu’il
se passe actuellement dans le pays. J’ai trouvé le courage de dire stop,
d’arrêter de garder cela pour moi. Parce qu’en réalité ça n’a jamais été
ma faute. »

Des termes lourds de sens qui révèlent bien le besoin de changement dans une société marquée par les abus depuis des décennies.

Le cas chilien illustre ainsi comment une révolution globale peut
permettre à d’autres plus ciblées d’émerger pour pouvoir espérer des évolutions profondes au sein d’une société. Reste à savoir si ces dernières seront capables de se pérenniser afin de permettre enfin l’accès à l’égalité.

Cet article fait partie de l’édition en partenariat avec Agora

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