Accueillons à nouveau la gauche

Par Hannes Achim Jaffre

“On reviendra.”

Tels sont les mots prononcés par François Mitterrand après la lourde défaite de la gauche aux Législatives de 1993. Ainsi, le “Sphinx” a su parfaitement résumer le sentiment qu’éprouve actuellement la gauche par rapport au pouvoir.

Malheureusement, il y a des moments dans son histoire où la gauche se perd en oubliant d’où elle vient et qui elle est. En oubliant le passé qui l’a forgée, elle cesse de construire l’avenir. Aujourd’hui, elle s’est effectivement perdue. Elle est négligée, au mieux, ou oubliée, au pire. On nous dit que la gauche ne peut pas exercer le pouvoir sans renier ses idéaux. Pouvons-nous affirmer une argumentation aussi tranchée sans oublier son histoire et son identité ? Je ne le crois pas; permettez-moi de démontrer.


Souvenons-nous de la gauche qui a œuvré au pouvoir sous quatre législatures parlementaires durant la Cinquième République celle qui puisait sa détermination dans le souvenir du Front Populaire de 1936. Celle appelée à gouverner parce que les temps furent difficiles! En effet, c’est sur fond d’instabilités politiques et économiques que Léon Blum a constitué en 1936 un Front Populaire pour gouverner.

En 1981, François Mitterrand est élu Président de la République après les deux chocs pétroliers de 1973 et 1979, responsables d’une dégradation de l’économie française, dont une forte inflation et hausse du chômage.

Puis, suite aux plans d’austérité du gouvernement d’Alain Juppé qui ont provoqué manifestations, grèves, et une dissolution inédite de l’Assemblée Nationale, la “gauche plurielle” arrive à nouveau au pouvoir en 1997, rassemblée autour de Lionel Jospin nommé Premier ministre.

Le 6 mai 2012, François Hollande est porté à la Présidence de la République dans une période particulièrement durement marquée par les effets de la crise économique de 2008 et “l’hyperprésidence” de Nicolas Sarkozy. Force est donc de constater que ce n’est pas la gauche aux responsabilités qui est à l’origine de la souffrance vécue par le pays.

Par conséquent, la gauche a une exigence : d’assumer et de ne pas fuir. Pour la gauche, l’exercice du pouvoir est son devoir : elle est espérée et attendue.

Cependant plusieurs défis liés à l’exercice du pouvoir s’ajoutent, se présentant à elle.

D’une part, exercer le pouvoir veut dire affronter la terreur, la guerre et la mort. Pourtant, la gauche s’est construite avec l’internationalisme, c’est-à-dire le pacifisme et la prospérité pour tous.

La gauche qui gouverne ne doit ni trembler, ni avoir honte. La fierté de ce qu’elle porte et de ce qu’elle a porté s’impose. Plus d’un siècle est derrière elle, dont des volontés et des réformes aussi impressionnantes que audacieuses, qui font objet de consensus et sur lesquelles on ne revient pas.

Nous ne devons rien oublier. Que ce soit la loi de sécularisation de 1905 portée par Aristide Briand, les congés payés et les conventions collectives de Léon Blum, “l’école unique” de Jean Zay (post-1936), l’abolition de la peine de mort par Robert Badinter en 1981, l’abaissement de l’âge de la retraite et les premières lois de décentralisation par François Mitterrand en 1982, la restructuration de l’industrie française par Pierre Mauroy, le Revenu Minimum d’Insertion (RMI) en 1988, la Cotisation Sociale Généralisée (CSG) de Michel Rocard en 1991, la Couverture Maladie Universelle (CMU) en 1999, ou les “35 heures” par Lionel Jospin et Martine Aubry en 2002.


Le quinquennat de François Hollande n’est pas non-plus sans progrès considérables. Je suis convaincu que le temps réhabilitera son bilan. Pour lui rendre justice, évoquons : la séparation dans le milieu financier des activités de dépôts de celles de spéculations financières, le départ à la retraite à 60 ans pour les carrières longues et éprouvantes, les créations d’une prime d’activité et de nouvelles tranches d’impositions pour un prélèvement plus progressif donc plus juste, l’encadrement des loyers là où la tension est forte, la

priorité donné à l’éducation (première priorité budgétaire de la nation), le compte pénibilité et le tiers payant qui ont été engagés, l’introduction du non-cumul des mandats, le sauvetage de la « Zone Euro » lors de la crise grecque, les créations d’un parquet financier et d’une Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique, la création d’un droit à l’IVG entièrement remboursé et anonyme (…) sans parler de l’instauration du « Mariage pour Tous » par Christiane Taubira, ou de la signature de l’Accord de Paris sur le climat en 2015 sous l’impulsion de Laurent Fabius et de Ségolène Royal.

Arrêtons-nous là. Notre but n’est pas de faire la liste de tout ce qui a été fait par la gauche depuis son existence. Ce serait bien trop long. Énormément de progrès ont été accomplis.

L’objectif est simplement de montrer que la gauche a pour destin de gouverner — et non-seulement de contester. Rien ne vaut l’acte de gouverner. Si la gauche prétend vouloir transformer le monde, gouverner est indispensable.

Par ses méthodes le dialogue, le compromis et la synthèse elle pourra continuer à lutter contre la pauvreté et pour la réduction des inégalités, notamment en défendant le rôle de la puissance publique et de l’émancipation de l’individu.


C’est seulement par ces moyens que la gauche instaurera une société de la liberté, d’égalité, et de justice sociale.

En espérant que la gauche « reviendra » … et qu’on l’accueillera!

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *