Alerte sur la disparition des abeilles

@Lisa-Marie Auger

Par Lise-Marie Auger.

Décimées par les pesticides, menacées par le réchauffement climatique
ou encore dévorées par des parasites ou des espèces invasives…
depuis plusieurs années, à travers le monde, les apiculteurs
tentent d’alerter la population sur la disparition des abeilles. Il semblerait
que nos dirigeants et concitoyens ne mesurent cependant
pas le désastre imminent que la disparition des abeilles, et plus
largement de tous les insectes pollinisateurs, représente pour l’humanité.
Dans un monde où certains agriculteurs chinois se retrouvent
contraints de polliniser à la main et où la France et l’Espagne
sont les plus gros consommateurs de pesticides, il est important de
laisser s’exprimer et surtout d’écouter ces apiculteurs qui tirent la
sonnette d’alarme. Dans cette perspective, il paraît intéressant de
donner la parole à deux hommes d’une même génération, paysans
partageant la même passion pour leurs terres et leurs abeilles mais
vivant sur deux continents différents. L’un est agriculteur à la retraite
vivant dans l’ouest de la France et se consacrant à l’apiculture
de loisir. L’autre est apiculteur professionnel possédant des ruches
dans l’ouest de la Colombie, au milieu des champs de café, depuis
près de quatre-vingts ans.

Bonjour, pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Felipe : Je m’appelle Luis Felipe Echeverry et j’ai quatre-vingt-six ans. Je suis apiculteur depuis mes six ans et je dispose donc de beaucoup de connaissances sur les abeilles : comment naissent les reines, comment s’extrait le miel et le pollen…. J’ai fait des études de technicien agricole au sein de la fondation Manuel Mejia pendant deux ans, puis à l’université de Caldas durant une semaine.

Alphonse : Bonjour, je m’appelle Alphonse Allain, j’ai actuellement quatre-vingt-neuf ans. Je vis tout près de la Chapelle- Launay dans la région des
Pays de la Loire en France.

  • Vous vivez dans la région du café en Colombie, plus précisément à coté de la municipalité de la Celia, êtes-vous né ici?

Felipe : Oui, je suis né à la Celia dans la région de Risaralda en Colombie, mais j’ai beaucoup changé d’endroit au cours de ma vie avant de revenir m’installer ici.

  • Vous vivez actuellement à la Chapelle-Launay, commune dont vous avez été maire durant 24 années et sur laquelle vous avez également été exploitant agricole, êtes-vous né sur ces terres ?

Alphonse : Je suis né au Pontreau à la Chapelle-Launay tout près de mes terres, je suis actuellement agriculteur retraité et je suis devenu apiculteur de loisirs il y a de cela environ quinze ans.

  • Vous êtes donc également apiculteur, combien avez-vous de ruches ici et depuis combien de temps ? Comment décrieriez- vous votre activité apicole, est-elle professionnelle ou récréative ?

Felipe : J’ai des ruches depuis mes six ans, période où je vivais avec ma famille à l’Esperanza, où nous gérions une plantation de café. J’ai commencé par avoir des abeilles “meliponas”, c’est-à-dire des abeilles qui ne piquent pas car elles n’ont pas de dard. Il en existe plusieurs
races comme les “Angelitas” qui sont extrêmement petites, les “Cortas-cabello” et les “Criollas”. Le problème avec le miel de ces abeilles c’est qu’il est périssable, il ne contient pas de substances préservantes. Les abeilles qui ont des dards piquent les alvéoles et y déposent des préservants qui font que le miel peut être conservé pendant sept cents ans sous
forme cristallisée. Quand un miel se cristallise cela indique que c’est du bon miel.

Alphonse : Comme je viens de l’indiquer j’ai une activité apicole récréative, je produis du miel pour ma consommation personnelle ainsi que celle de
mes proches. Je possède actuellement 4 ruches. J’en possédais une de plus en 2019 mais la reine a dû mourir et la ruche n’a pas réussi à remérer, c’est-à-dire reproduire une nouvelle reine pour diriger la ruche.

  • Votre production est-elle influencée par les saisons ?

Felipe : Ici nous n’avons pas réellement de saisons, nous avons un climat clément toute l’année. Il y a deux périodes de pluie en avril et mai, puis en octobre et novembre, mais ces périodes pluvieuses n’empêchent pas les abeilles de travailler. Elles ne sortent pas sous la pluie mais au moment où le soleil revient elles partent butiner et en seulement quelques heures il y a du miel qui peut être récolté. S’il pleut durant plusieurs jours et qu’elles ne peuvent pas sortir, elles vont manger du miel pour survivre. Ici, les abeilles produisent toute l’année. Sur ces terres, nous avons une température qui se maintient entre 18 et 20 degrés. Cela permet d’avoir du miel pur toute l’année, comme nous n’avons pas de période de grand froid, il n’est pas nécessaire d’alimenter les abeilles avec du sucre par exemple. Si une colonie est un petit peu fragile, je vais la nourrir avec le miel d’une autre colonie qui est plus forte.

Alphonse : En France, la production de miel est forcément influencée par les saisons, elle s’étend pour ma part entre mai et juillet. En dehors de ces mois, les abeilles ne sortent pas ou peu, et récoltent uniquement pour se nourrir. Depuis quelques années, je fais une récolte au printemps, cette récolte est directement liée à la culture du Colza dans la région. C’est une récolte assez spécifique car si le miel n’est pas récolté au printemps, le colza se fige dans les alvéoles, il durcit et ne peut plus être extrait.

Il y a obligatoirement une seconde récolte fin aout, début septembre. C’est la récolte la plus importante en quantité et c’était la seule récolte possible avant l’arrivée des cultures de colza.

  • Avez-vous été témoin de changements environnementaux significatifs dans cette région depuis que vous êtes apiculteur ? Quels sont les effets sur les abeilles ? Selon vous, quels dangers cela représente pour les animaux ?

Alphonse : J’ai pu observer en tant qu’agriculteur l’arrivée du varois vers les années 1980. Le varois est un parasite particulièrement nuisible qui s’introduit dans la ruche, s’attaque aux abeilles et particulièrement aux couvains de celles-ci.

Il y a ensuite eu l’arrivée du frelon asiatique depuis environ dix ans. Il est arrivé en France via Bordeaux et il est remonté vers le Nord peu à peu. Il est nécessaire de surveiller les frelons avec l’arrivée du printemps et de tenter de les piéger car sinon ils risquent de détruire les essaims. Personnellement, je n’ai pas encore été concerné mais j’ai beaucoup de collègues qui le sont.

Depuis 3 ans, la sécheresse sévit dans la région. Les abeilles arrêtent donc plus tôt leur récolte car elles trouvent moins de plantes à butiner, elles arrêtent généralement fin juin.

Il existe également un risque avec les produits phytosanitaires qui peuvent entrainer une diminution du nombre d’abeilles et de la pollinisation des végétaux. C’est en période de floraison qu’il y a le plus de risques pour les abeilles ! Les insecticides et les fongicides sont les plus dangereux mais de façon générale les herbicides ne sont pas très bons non plus.

Felipe : Je n’ai plus de problèmes avec le “Varois” depuis que je fumige les ruches avec de la fumée d’‘Altamisa” qui est une plante qui tue les “varois”.

  • Avez-vous constaté un changement important dans votre production récemment ?

Felipe : J’ai eu des problèmes avec un voisin qui m’a tué cinquante-quatre ruches en fumigeant avec un insecticide très fort appelé Thiodan. Il fumige ses plans de café pour détruire la “Broca” qui est un parasite qui s’attaque aux plantations de café. Mon voisin fumige avec des machines fixes mais aussi avec des appareils se portant sur le dos.

Il fumige la caféière pendant la période de floraison et toutes les abeilles qui butinent les fleurs à cette période soit sont tuées sur le coup, soit contaminent le reste de la ruche.

Pour moi les actions de cet homme sont illégales car tout le monde sait que si les abeilles disparaissent, le monde disparait avec elles. Le problème en Colombie est que les riches ont tous les pouvoirs, dans mon cas, mon voisin est un médecin qui dispose d’une influence sociale suffisante pour fumiger sans avoir peur d’éventuelles sanctions.

Alphonse : J’ai eu un changement de production suite à l’arrivée du colza (deuxième récolte réalisée à la fin du printemps) mais j’ai également subi des changements dus aux vagues de sécheresse des dernières années.

  • Selon vous, quelles solutions pourraient être apportées afin de sauver les abeilles ?

Felipe : Nous sommes obligés de subir les conséquences des fumigations car nous n’avons pas la force pour nous y opposer. Notre unique solution est de continuer à diviser les ruches et essayer de récolter le miel avant les périodes de fumigation. Aujourd’hui mes ruches sont situées sur un site qui fait partie d’une campagne du ministère de la santé qui tente d’interdire les fumigations proches de certaines terres comme celles hébergeant des ruches. Cependant ces campagnes prennent un temps considérable avant d’obtenir des résultats.

Alphonse : Il y a besoin de lutter contre le frelon asiatique, le varois et les autres parasites potentiels en appliquant des traitements réguliers qu’il faut répéter tous les ans. Pour la sécheresse, il est malheureusement impossible d’y remédier individuellement, il faut que ce soit une action globale.

  • Sans changements, quels sont vos pronostics quant à l’avenir des abeilles en France, et plus largement à l’échelle planétaire ?

Felipe : Il faut lutter et surtout ne pas faillir car si nous abandonnons : premièrement en tant qu’agriculteur nous perdons notre revenu mais surtout, nous nous devons de protéger les abeilles. Personnellement, j’adore les abeilles, cela fait 80 ans que je passe du temps avec elles.

Alphonse : Sans changements nous allons faire face à une aggravation de la diminution des abeilles et à de plus en plus de difficultés pour la pollinisation des végétaux, ce qui est un problème capital dans notre société actuelle car nous avons besoin des cultures et de la nature pour survivre sur notre planète.


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