Ange

[Pour en savoir plus sur la chronique “Coup de Gueule” par Fatine Maussang]

Ton réveil sonne dans le vide depuis plusieurs minutes.

Les yeux rivés sur le plafond, tu n’arrives pas à bouger.
Tu déglutis difficilement. Tu as une boule dans la gorge, des crampes à l’estomac. Tes mains sont crispées.
Tes doigts tremblent et tes lèvres sont sèches. Tu as mal au ventre, et, quand tu te décides enfin à te lever, des nausées te secouent brutalement le corps et l’estomac.
Tu te diriges vers la salle de bains. Ton miroir te renvoie le reflet d’un visage blanc comme la neige, tes yeux enfoncés dans leurs orbites et des larmes qui perlent à tes yeux. Tu les essuies d’un revers de manche, d’un geste saccadé. L’angoisse te comprime la poitrine, et tu peines à respirer.
Tu as mal dormi cette nuit. Tu n’as pas beaucoup réussi à fermer l’œil, ses cris t’ont maintenue éveillée jusqu’au petit matin. Immobile dans ton lit, tu as tenté tant bien que mal de te boucher les oreilles, d’arrêter de trembler à chaque fois qu’un de ses hurlements stridents, violents, perçants te déchiraient les tympans.
Cette nuit-là était encore plus violente que les autres. D’habitude, tu ne l’entendais plus après une ou deux heures du matin, et tu t’endormais, le silence assourdissant et la pénombre de la nuit te tiraillant les entrailles. Tu t’endormais, et ses hurlements ne retentissaient plus que dans tes cauchemars.
Mais cette nuit-là, tu le savais, tu le sentais, c’était différent. Tu l’as su au moment même où tu entendu des pas encore plus lourds, plus saccadés que d’habitude, sur le plafond au dessus de ta chambre. Tu l’as su au moment où ses plaintes, ses gémissements craintifs se sont transformés en sanglots déchirants. Tu l’as su au moment ou chaque coup, chacun plus violent que le précédent, résonnait si fort que tu le ressentais au fond de toi. Comme si c’était toi qu’on frappait.
Tu la connais bien, pourtant. Jamais elle ne laissait paraître sa souffrance. Ses beaux yeux bleus, ses cheveux blonds en cascade et sa voix douce qui te saluait chaque matin, devant la boîte aux lettres, d’un « bonjour » timide, te fascinaient. Tu la trouvais très belle. Tu n’as pourtant jamais osé lui dire.
Elle agissait comme si tout allait bien. Un ange à l’extérieur, qui devenait un animal craintif à l’instant où elle franchissait le pas de son appartement, dans l’étage juste au dessus du tien.
Tu la trouvais très belle, et pourtant tu n’as jamais osé lui dire. Tout comme tu n’as jamais osé lui demander si elle allait bien. Elle ne laissait rien paraître au grand jour. Peut-être qu’au fond, ça t’arrangeait. Tu te mêlais alors à son jeu, tu faisais semblant de croire que c’était vrai, que ce n’était qu’un rêve. Cela t’aider à réduire ta culpabilité.
Tu la trouvais très belle. Tu avais envie de lui dire. Tu avais envie de lui dire tellement de choses. Tu avais envie de lui tendre la main, de l’aider, de hurler au monde ta haine, toutes les émotions que tu refoules chaque soir en l’entendant crier de douleur, blottie dans ton lit, incapable de bouger.
Son mari ? Le jour, devant les autres, un homme très poli. Différent de celui qu’il devenait la nuit, rentrant chaque soir un peu plus tard et un peu plus saoul. Ils formaient un joli couple, lui toujours bien habillé, elle, élégante, avec ses robes longues pour cacher ses bleus et ses plaies. Elle s’effaçait toujours derrière lui, blonde, pâle, et le suivait timidement d’un pas feutré.
Ils étaient beaux. Du moins, devant les autres. Leur vie ne te regardait pas, après tout ? Tu n’avais pas ton mot à dire.
Tu sors de ton appartement, et te précipite vers la boîte aux lettres, la cherchant du regard. Pourtant, au fond de toi, tu sais qu’aujourd’hui, tu ne la verras pas.
Tu montes les escaliers aussi rapidement que tu le peux. Tu te colles à la porte de son appartement. Tu entends son mari pleurer. Des sanglots et des reniflements qui te donnent la nausée. Qui te donnent envie de lui faire payer.
Tu glisses contre le mur et tu réalises que les mots qui te brûlent les lèvres, les cris qui te rongent et qui ne demandent de sortir de ta gorge resteront bloqués à jamais. C’est trop tard.
Tu ne la reverras plus jamais.
Une larme roule sur ta joue. Pourtant, tu la trouvais tellement belle.

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