Après Charlie : interview avec Lamiss Azab

Plusieurs semaines après les attentats des 7 et 9 janvier, la tension est finalement retombée au sein du paysage politique français. Alors que le fracas des armes s’est tu, c’est le brouhaha médiatique qui a, un temps, pris le dessus. Voici à présent venu le temps de la réflexion, à tête reposée, sur ces événements qui ont marqué la France. Lamiss Azab, professeure d’Arabe et responsable pédagogique, a accepté de nous livrer sa vision des événements, de ses conséquences pour la France, sa laïcité et ses musulmans.

Par Diego Filiu

Pensez-vous que l’affaire Charlie Hebdo marque un tournant pour la place des minorités en France, et plus particulièrement de la communauté musulmane ?

Par Suthiwit Ta, MEDMUN.

Par Suthiwit Ta, Mars 2015, MEDMUN.

Je remarque tout d’abord que depuis le début de l’affaire des caricatures au Danemark en 2005, on observe un retour de certains termes qui avaient commencé à disparaître du paysage public. Il faut aussi se poser la question des concepts utilisés, surtout dans un contexte où les mots prennent des sens pluriels selon les interlocuteurs.

Ainsi, le terme « minorité » pour désigner les musulmans de France est de retour. Cela marque le regain des sentiments identitaires et des logiques de partage des communautés, alors que les années 1980 avaient vu le dépassement du terme de l’ « Islam en France » vers celui de l’ « Islam de France ». Cela reflétait la dynamique de mélange identitaire qui constitue le fondement de la nation française.

Ce qui est étrange dans cette affaire, c’est la remise à zéro du débat public. Comme l’illustrent les débats liés au voile, on à l’impression que la France a besoin, pour se construire, de reprendre le processus de réflexion depuis ses origines. C’est véritablement cela qui me dérange dans le traitement de l’affaire Charlie Hebdo par le paysage public français.

En tant que professeure, vous avez, au cours de votre parcours, côtoyé les jeunes musulmans des cités de France –notamment à Argenteuil, dans le Val d’Oise. Quelle perspective cette expérience vous apporte-t-elle sur les événements ?

Il est vrai que mon parcours s’est longtemps construit au plus près de jeunes migrants de culture musulmane, pour la plupart en provenance du Maghreb. À Argenteuil, banlieue souvent considérée comme le bastion du salafisme en Île-de-France, j’ai travaillé comme professeure, mais également comme travailleuse sociale –en tant que médiatrice.

Je suis arrivée à Argenteuil le 13 Septembre 2001, deux jours après la chute des tours jumelles. À peine arrivée, je me suis sentie transportée à l’époque où Gilles Kepel écrivait ses Banlieues de l’Islam, au cœur de la problématique de l’Islam de France.

Les jeunes d’Argenteuil, bien qu’immergés dans une école française, redevenaient à coup sûr maghrébins au sein du cercle familial. Ainsi, on observait un sentiment de tiraillement entre deux modèles : celui de l’école d’une part, et celui de la culture d’origine d’autre part, où l’Islam occupe un rôle central –bien souvent au-delà de la famille, avec des parents jugés comme « pas assez musulmans ». Ces adolescents se proclamaient les « fils de Ben Laden », comme certains ont solidarisé avec les meurtriers de janvier. Encore une fois, c’est l’impression d’un retour en arrière qui émerge –avec, en toile de fond, l’Islam qui demeure au centre des interrogations.

Comment concevez-vous les changements que l’on pourrait adopter au sein du système éducatif français, après les attentats de janvier ?

La réflexion doit aujourd’hui s’orienter vers une redéfinition de la laïcité républicaine. Trop souvent, la laïcité est uniquement définie par la négative, et par sa dimension physique (le fait de ne pas porter le voile par exemple). La laïcité n’amène aucunement à une réflexion identitaire, ni sociale ni culturelle. Ce n’est pas la culture de la France de distinguer les différentes personnes selon leurs vêtements !

Je pense qu’il faut être laïc en partant d’un principe actif. On ne peut tout simplement pas prétendre être laïc sans connaître les religions. La définition rudimentaire de la laïcité, séparation du religieux et du politique, n’est pas suffisante pour un usage au sein de la vie quotidienne. Pour comprendre la laïcité, il faut d’abord comprendre les religions. Il faut enseigner la laïcité très tôt, et en se basant sur une définition civilisationnelle et historique qui pousse à la compréhension mutuelle.

Le problème de la connaissance de la religion se pose aussi pour les jeunes de culture musulmane en France. Au sein du Qur’an, il est écrit « œil pour œil » (‘ain bi al ‘ain), mais ce principe est directement suivi de l’affirmation que « celui qui pardonne vaut mieux auprès de Dieu ». Ce principe de compréhension, de la raison contre la réaction immédiate, est évidemment méconnu.

Comment positionner le rôle de la liberté d’expression dans ce contexte ?

La liberté d’expression est une valeur fondamentale, au cœur de la République Française depuis 1789. Néanmoins, plusieurs des grands philosophes du XVIIIe, à qui l’on doit ce droit d’expression, ont également défini la notion de responsabilité au sein de la liberté. La responsabilisation de l’individu à de tout temps été couplée à l’affirmation de sa liberté individuelle.

Par ailleurs, pour pouvoir se moquer, il faut être en mesure de comprendre. Dans les pays arabes par exemple, les islamistes sont perpétuellement tournés en dérision, mais le plus souvent intelligemment, en se basant sur une compréhension de l’autre. À l’inverse, en France, puisque l’on ne connaît pas les islamistes, on en vient à se moquer du superficiel, de l’apparence, ce qui n’est pas pertinent.

Il est également difficile pour moi de comprendre comment, au nom de la liberté d’expression, on en vient à perpétuellement pousser l’autre à bout, sous une ombrelle trop générale : inclure tous les musulmans pour représenter Daesh, la shari’ah pour représenter le Qur’an. Ces descriptions sont parfois simplistes, et s’appliquent à l’ensemble des religions tournées en dérision par Charlie Hebdo.

Et qu’en est-il de la religion justement ?

En France, dans le système éducatif comme au sein du débat public, la religion n’est jamais perçue comme une composante normale de l’identité –alors même qu’elle constitue un facteur d’identité parmi d’autres pour de nombreux Français. La référence sacrée du religieux fait peur dans un pays qui a longtemps lutté contre un roi prétendant être le représentant de Dieu sur terre. Néanmoins, c’est la France qui a inventé le concept unique de la laïcité, concept proprement génial qui m’a attiré, en tant qu’individu, au moment de rejoindre la France. En France, l’Islam doit enfin être remis au même niveau que les autres identités des personnes.

La problématique du religieux se pose aussi sous l’angle de l’enseignement. C’était Jean-Pierre Chevènement qui, réalisant le besoin d’un Islam Français pour des musulmans Français, avait diagnostiqué le besoin de création d’un discours religieux adapté au contexte national –afin précisément de lutter contre les interprétations du religieux qui s’inscrivent en contradiction face aux valeurs de la République.

Toutefois, au-delà des obstacles techniques et financiers, le problème qui s’est vite posé est celui de la diversité. En effet, quel Islam enseigner –alors même que c’est la diversité de l’Islam qui fait sa richesse, notamment par ce qui a été écarté du discours traditionnel et qui, aujourd’hui, a besoin d’être revivifié ? Le risque est également celui de soutenir des formes d’Islam sans assises sociales véritables dans les pays musulmans.

À cela s’ajoute le problème de la représentation des musulmans de France. Ainsi, je considère le manifestant du 11 Janvier, place de la République, brandissant un verset du Qur’an affirmant « qui tue une âme tue l’humanité », comme représentant un symbole tout aussi puissant que la dénonciation unanime des autorités officielles musulmanes de France.

Que pensez-vous de la réaction des pouvoirs publics français après les attentats ?

La marche du 11 janvier était un formidable symbole. Néanmoins, cette manière de réagir à chaud, sur le moment, sans se laisser le temps de la réflexion, nous empêche de véritablement apprendre de ces évènements. On répète, bien malgré nous, le réflexe de celui qui prend l’arme après avoir vu son prophète insulté. La réaction politique française, bien plus posée que celle des autorités américaines en 2001, est néanmoins admirable.

Mais, dans le fond du problème, je ne suis pas sûre de ce qui s’est passé, dans les identités et dans les esprit des gens. Est-ce que « Je suis Charlie » ? Est-ce que je ne suis pas Charlie ? Pourquoi suis-je poussée à m’identifier, alors que cela devrait être le moment de la réflexion sur mon identité réelle ?

Personne ne prend la peine de se demander pourquoi le Prophète est sacré pour les musulmans, chacun continue à adopter ses propres réflexes : ceux qui tuent au nom d’Allah comme ceux qui dénigrent l’Islam. Un peu comme si rien ne s’était produit, on n’apprend pas.

Mais la responsabilité ne repose pas seulement sur les pouvoirs publics, mais également sur ces individus qui, lassés d’une France qui ne leur permet pas de se développer, choisissent de la provoquer en se réfugiant dans des discours extrémistes. On en arrive à la problématique de l’injection de discours religieux depuis l’étranger, facilitée par l’outil sur-puissant d’Internet et par les moyens financiers des pétromonarchies du Golfe.

Le Qur’an n’est pas un texte sacré par la parole, mais surtout par l’action qui en découle. La sacralité du Qur’an c’est la réflexion sur le texte lui-même. Jamal Al Banna avait ainsi pu affirmer que l’Islam se résume à la shahada, alors que tout le reste, et jusqu’au quatre autres piliers, peut être réinterprété. C’est ce retour à la source qui est nécessaire, alors que celle-ci est trop souvent privée d’expression par une minorité violente.

C’est comme cela que les textes fondateurs deviendront des points de force de la liberté, et ne seront pas abandonnés au terrorisme. Ce retour devient ainsi un prétexte valide pour le développement de nouveaux outils d’analyse et de réflexion. Car, finalement, au-delà de l’Islam, c’est une injustice envers l’ensemble de l’humanité qui a été perpétrée les 7 et 9 janvier. C’est ce qui est profondément humain en nous qui est en train de se perdre, et c’est cela qui fait mal.

Diego Filiu

Diego is a French nationalist at heart who also happens to have the American citizenship, therefore he is caught between the two worlds of socialism - and swagness. He has an acute sense of spirit when it comes to supporting... “valeurs de la Republique”
Diego Filiu

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