Après Charlie

Ainsi, nous serions arrivés à ce stade communément appelé ” L’Après-Charlie”. Ces quelques mots, légitimes aux yeux du sens commun, me semblent toutefois bien abusifs. Il y aurait donc un avant et un après ; les tirs, les cris et les frayeurs marquant une salutaire rupture, un changement de cap tant attendu. Combien de fois nous avons-nous répété que la République en était sortie plus forte, plus unie et plus droite. Mesdames, messieurs, j’en doute.

Par Ismail Hamoumi

Bien vite, et aux yeux de tous, tandis que la France pansait ses plaies et que l’émoi et la gravité n’avaient pas fait leur deuil, le calme propice aux bonnes réflexions a bien vite été supplanté par la réalité du politique et, aujourd’hui, un goût amer, une certaine rancoeur nous submerge.

J’aimerais ainsi aborder la question des opinions de l’Après Charlie -et plus particulièrement celles qui sont proposées au grand public à travers les médias traditionnels. Ce travail a pour point de départ le journal Le Monde. A travers un récit critique des articles que l’on y lit, nous tenterons de suivre la marche de l’opinion et voir, ensemble, en quoi cette dernière est inédite -ou non.

Charlie Hebdo, c’est avant tout, et surtout à certains égards, une grande question que l’on pose à l’Islam : ” Qui es-tu, toi qui compte six millions de croyants en terre française ? “. Les questions affluèrent en grand nombre et comme Malek Chebel, anthropologue des religions et psychanalyste, l’on se demanda ” Comment expliquer que les musulmans s’interdisent aujourd’hui les images du Prophète et de Dieu, alors même qu’aucun texte interne à la doctrine ne le prescrit ? ” avant d’affirmer ” Aujourd’hui nous devons défendre notre amour des images, notre définition des notions de liberté individuelle, et la séparation des prérogatives religieuses et publiques”.

Le discours public s’enflamme et l’on pointe du doigt les musulmans, eux qui semblent suivre collectivement, et maladroitement, une doctrine dont ils ne sembleraient rien connaitre. L’on se précipite à juger une exégèse bien compliquée, une lutte d’interprétations dont on a oublié le caractère structurel dans nos sociétés modernes post-religieuses. France, aurais-tu oubliée les guerres de religion entre protestants et catholiques ?
D’autre part, certains, hommes de vérité générale, se pressent, s’élancent et affirment sans ciller des vérités rapides. J’ouvre ici notre perspective sur le journal Le Point qui, le 12 Janvier, publie un article intitulé, en toute modestie ” Le Coran n’interdit pas les représentations de Mahomet “. L’on peut y trouver quelques mots bien croustillants qui feront grincer les dents de nombre d’entre nous. En toute innocence, on y publie avec le plus grand dédain de toute scientificité et auto critique, « Aucun passage du Coran n’interdit de dessiner des êtres vivants, y compris Mahomet, qui était un homme. En Iran, des images du Prophète circulent toujours. » . Outre le style qui laisse à désirer, ce qui nous semble être une bonne blague sera combattue par l’impertinence de l’ironie.

Contre la crise morale et économique, le mot d’ordre est donc chez les professionnels flexibilité et reconversion. Que de courage donc de la part du journal Le Point qui a fait le choix, courageux et louable, de se convertir en une école d’interprétation des textes coraniques. Je ne rentrerai pas dans les détails de la critique mais soulignerai quelques notions clés que l’on doit à l’évidence apprendre à ces journalistes dont l’incompétence m’inquiète : sunnisme, chiisme, la jurisprudence islamique et ses quatre grandes écoles.
Si l’ignorance est le nid des terrorismes, il est également le mal des démocraties. Alors que Charlie Hebdo s’est permis de toucher au sacré, voilà que l’on dément l’atteinte par une argumentation plus que ridicule. Un peu plus de dignité chez les journalistes aux lendemains de l’horreur. Nous leur demandons gravité et sérieux, qu’ils ne se laissent pas emporter par leurs passions, ils ne feront que nourrir un mal déjà trop grand.

Ainsi, l’Islam semble plus que jamais être une question publique, cruciale, abordée par tous et par toutes, et ce avec toutes les dérives que l’on peut y identifier. Durant une table ronde organisée sur le campus de Menton, et portant sur la question des chrétiens d’Orient, l’on entendit, et ce sans aucune surprise, une question du public : “Pourrions nous demander aux musulmans d’expurger de leur Coran les 10% de versets appelant à l’esclavage, aux meurtres et à la violence ? “. Question qui à maintes égards étaient fondée sur le bourrage de crane médiatique dont souffrent les populations de nos états pourtant modernes et démocratiques, elle nous invite toutefois à interroger l’opinion publique.

Selon une étude menée par Ipsos/Sopra-Steria pour Le Monde, l’on apprend que 53% des Français affirment que la France est en état de guerre aux lendemains des attentats. 16% reconnaissant en l’Islam la cible de cette dernière. Ainsi, 33% affirmeraient que l’Islam “porte […] en lui des germes de violence et d’intolérance”. Quant aux caricatures, 53% des Français approuvent ” la publication de ces caricatures car il normal qu’en démocratie on puisse dire ce que l’on veut” tandis que 38% ” désapprouvent d’un point de vue personnel ce type de caricature mais ” considèrent ” qu’il est nécessaire qu’en démocratie on puisse dire et publier ce que l’on veut”. De la peur semble donc dénoter une situation de crainte nourrie par un environnement globalement instable dont les contours seraient flous. Comme le prouve cette étude, la bataille perdue est bien celle de la connaissance et du savoir. L’Islam en grand inconnu.

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Or, l’Islam, non propagé par des vecteurs de paix et de coexistence, pénètre dans le domaine de la sphère publique par le biais d’attentats violents menés par des terroristes djihadistes. Sur l’identité de ces hommes, je ne ferai qu’une remarque. L’entreprise me semble être hasardeuse dès lors que certains se permettent de ne se référer à eux que sous les termes de ” terroriste djihadiste”. Cette fâcheuse habitude souhaite nier l’importance, bien plus grande, d’un parcours personnel cauchemardesque qui, et ce de façon certaine, a bâti un profil sensible à tout les extrêmes. Des biographies mises sur pied, l’on a découvert des itinéraires critiques dans lesquels l’individu, confronté à une succession de difficultés économiques et sociales, a peu à peu perdu toute confiance en soit, se détachant du réel, à la recherche d’une cause totale afin de redonner un sens à sa vie.

L’extrémisme nourrit les pensées affaiblies en leur offrant une conception binaire de notre monde, séparant la sphère publique entre bien et mal. Ces hommes, radicalisés par la case prison pour certains, sont devenus de dangereux criminels qui, dans les discours mensongers de nombres de prêcheurs auto-proclamés, ont trouvé l’outil tant désiré pour donner sens à une vie sans saveur. Trop peu décrié, l’histoire de ces meurtriers n’est pas celle d’une religion qui s’extrémise, ni même d’un courant qui enfle en France : c’est le cheminement aujourd’hui trop souvent ignoré d’une section de nos jeunesses qui perdent toute notion de vrai et de réel.

Ainsi, il ne fait aucun doute que Charlie Hebdo peut être vu sous un double prisme. L’échec d’un Etat à intégrer correctement ses citoyens les plus faibles et, en parallèle, la prolifération de mouvances terroristes et djihadistes, trouvant leurs ancrages dans ces espaces de détresse et de misère interne.

Gilles Kepel, dans un article intitulé ” C’est un 11-Septembre culturel” rejoint nos propos. Le penseur choisit d’insister sur l’aspect culturel des évènements. Peu abordé au sein du débat public, le fait culturel est la conscience d’une crise interne, de la naissance de contradictions et sous cultures toujours plus antagonistes. L’une d’entre elle, véhiculée par les réseaux sociaux, fondée sur une dialectique salafiste, veut à ses yeux s’infiltrer ” au coeur de l’Europe pour la détruire en déclenchant la guerre civile entre ses citoyens et résidents musulmans et non musulmans”.

La justesse de ces propos tient dans leur fonction d’alarme sociale. Céder à la panique et opposer musulmans et non musulmans est une erreur de taille, qui reviendrait à agir selon les perspectives du terrorisme. Ainsi, des discours tels que ceux prononcés par Aymeric Chauprade, eurodéputé FN et conseiller aux affaires internationales, sont tout sauf salvateurs. Dans une vidéo reprenant la rhétorique du choc des civilisations, l’on peut y entendre, selon les paroles rapportées par le journal Le Figaro : “La France est en guerre avec des musulmans. Elle n’est pas en guerre contre les musulmans, mais avec des musulmans (…) L’argument du fait minoritaire ne tient pas. L’idéologie ressassée du “pas d’amalgames” est non seulement fausse mais elle est dangereuse (…) Une 5e colonne puissante vit chez nous et peut se retourner à tout moment contre nous en cas de confrontation générale (…) On nous dit qu’une majorité de musulmans est pacifique, certes. Mais une majorité d’Allemands l’étaient avant 1933 et le national-socialisme”. Se permettant un parallélisme entre Islam et nazisme, il est clair que ce genre de discours ravissent les propagandistes de Daech. Monsieur Chauprade, soyez fier de vous, vous rentrez de plain-pied dans les stratégies de vos ennemis proclamés.

Poursuivant notre réflexion, ce ” 11 septembre culturel ” a été pressenti par nombre d’intellectuels comme un coup,  ” la France frappée au coeur de sa nature laïque et de sa liberté “ aux vues d’Edgar Morin. Jetant sur l’attentat le voile de l’imbécilité, l’agression portée contre “l’hebdomadaire typique de l’irrespect, […], notamment religieuse”. Désignant Charlie Hebdo, il situe son irrespect “au niveau du rire et de l’humour, ce qui donne un caractère monstrueusement imbécile à l’attentat.”. Caractérisant avec justesse l’identité de Charlie Hebdo, Edgar Morin effectue une effort de définition de la satyre, qui n’a que pour but de remettre en cause le sens commun.

Son discours nous laisse toutefois perplexe sur la place du respect dans l’espace public et si, avec raison, l’on ne peut définir certaines limites à la pratique de l’irrespect satyrique. Admettant qu’il est de ce ” qui s’opposent à la profanation des lieux et objets du sacré “, il avoue qu’ ” une contradiction non surmontable” le saisit, contradiction que nous tenterons de démêler.

La question du blasphème est donc bel et bien au centre de notre sujet. Ian Buruma, pour souligner le caractère transnational de cette pratique, nous rappelle la mort tragique de Theo van Gogh, caricaturiste assassiné par un islamiste à Amsterdam ; et ce suite à la diffusion d’un court métrage sommé « Soumission », production qui tentait d’enquêter sur le sujet des exactions perpétrées à l’encontre des musulmanes.

L’oeuvre de Van Gogh ne s’arrête pas là, et l’on découvre avec ses écrits et positions un personnage bien plus complet, véritable briseur de tabous. Ce dernier désirait voir ” jusqu’où on peut aller, légalement et socialement, dans la liberté d’expression”. C’est ainsi que l’on compte à son palmarès un certain nombre de blagues sur les chambres à gaz dans une période où le tabou était encore unanimement respecté. Se moquant également d’Allah et des musulmans, l’on perçoit que son identité tient bien dans le blasphème, que son style, comme pour les caricaturistes de Charlie Hebdo, se nourrit des croyances et objets du sacré.

Cette prise de position, cette perspective de remise en cause des objets de culte et des rituels sociaux sont probablement louables, mais, il est tout aussi légitime de comprendre les protestations, les critiques et les observations qui constituent, non des freins à la liberté d’expression mais des appels à la retenue dans une Europe post-religieuse.

La religion, part intrinsèque de l’identité de nombre de citoyens européens, se voit attaquée dans ce qu’elle a de plus sacré et, l’on s’étonne des critiques dans une Europe qui tend à perdre conscience du sens du sacré, de sa finalité et de son but. Le sacré suppose l’existence d’un respect universel, affirme que l’on ne peut rigoler de tout, implique que paroles et actes doivent être auto censurés pour garantir la cohésion de tous et de toutes. Le sacré, cette forme primitive du contrat social.

Au sein de nos sociétés multiculturelles, où groupes de confessions et croyances différentes se côtoient, il me semble que le respect des objets du sacré de chacun est un devoir. Ainsi, nous saluons les propos de Dean Baquet, directeur du quotidien The New York Times, lorsque ce dernier se refuse d’exhiber la une de Charlie Hebdo, proscrivant ce qui « est destiné délibérément à heurter les sensibilités religieuses ». Nous noterons à l’inverse la réaction du journal Haaretz, où le journaliste Todd Pitock écrit que, en censurant les images de Charlie Hebdo,  ” les médias anglo-saxons ont cédé à la pression des djihadistes “.

L’amalgame est ainsi communément fait entre respect et liberté. Cette guerre entre journalistes, s’accusant mutuellement d’irrespect ou de faiblesse souligne combien l’identité du métier s’est perdue. Ces luttes nous appellent à reconsidérer l’éthique qui doit guider tout journaliste, lui dont la seule préoccupation devrait être d’offrir une information claire et limpide, lue selon des grilles de lecture clairement déclarées.
L’offense serait-elle donc part de son métier ? Devons nous accepter ces dérives du métier au nom de la liberté d’expression qui est devenue leur glaive ? J’en doute. Le journaliste n’est ni un meneur de morale, ni un partisan, et, dans ce contexte toujours plus complexe de mélange des cultures, il doit apprendre à se mondialiser –et donc, à respecter tous et chacun.

Il semble donc que le blasphème soit devenu un membre commun de l’espace public. Cependant, par un réflexe naturel, l’on aimerait réagir face à ce développement nouveau par l’élaboration de lois anti-blasphèmes. Cette idée qui peut sembler séduisante est toutefois une véritable erreur, comme le souligne Joelle Fiss, spécialiste des droits de l’homme et de la question du blasphème. Selon une étude du Pew research center réalisée en 2011, citée par Joelle Fiss dans son article ” les lois anti-blasphèmes, un outil de répression qui menace l’ensemble le planète “, l’on apprend que “près d’un pays sur deux (47%) disposent de lois ou de politiques qui pénalisent le blasphème (insulte à la religion), l’apostasie (abandon à la foi) ou la diffamation (dénigrement ou critique de certaines religions ou de la religion, en général)”.

Cependant, ces lois visant “à criminaliser toute insulte contre la religion” visent principalement les minorités religieuses et athées. Le rappelant justement, ” dès lors qu’il s’agit de l’Islam, ces lois anti-blasphème profitent toujours aux radicaux religieux, mettant sous silence les “intellectuels musulmans exprimant des opinions minoritaires”. L’on prend conscience du caractère profondément autoritaire, et des dérives permises dès lors que l’on veut codifier le blasphème.

La judiciarisation des questions d’éthique et de morale n’est qu’une solution en trompe-l’oeil, une fausse perspective qui crée bien plus de mal. Dès lors, face à la démocratisation du blasphème dans la sphère publique, comment pouvons nous concevoir un apaisement de cette dernière ?

Latour, dans un article nommé ” la vraie sagesse de l’imam”, use de l’actualité et des réflexions portant sur le rôle de cet homme, lui qui détient une certaine science de la religion islamique et qui est l’interlocuteur le plus proche du musulman. Latour fait allusion au film Timbuktu, d’Abderrahmane Sissako, dans lequel” on voit un imam local s’opposer aux djihadistes d’importation”. Au sein de son village, c’est un véritable affrontement qui oppose deux lectures de l’Islam, l’une modérée et l’autre salafiste”.

Islam contre islam donc ? Il semble bien plus selon l’analyse proposée que ces nouveaux meneurs de morale reprennent les modalités d’action de l’ancien colon, en y ajoutant une différence capitale toutefois. ” Ce que les colonisateurs détruisaient, c’était au nom d’un futur imaginaire, alors que les terroristes actuels le font pour revenir à un passé lui aussi utopique. “.

Jugement et exécution sont dans la même main, nous rappelant les propos de Jules Ferry : ” Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. “. Cette action civilisatrice passe, pour le djihadiste, par le biais de la religion qui devient une certitude inébranlable, dogme justifiant toutes les exactions.

Le film Timbuktu se conclue ainsi sur la défaite de l’imam, homme seul et mal armé face aux extrémismes. Cette fin est révélatrice d’une réalité qui se répand.  Si l’imam semble donc avoir perdu son rôle de moralisateur au profit des extrémisme, quel peut-être la place de l’éducation ?

Un collectif de professeurs du lycée Le Corbusier à Aubervilliers témoigne : « Les trois tueurs sont passés par l’école de la République et nous nous sentons responsables ».  Ces derniers soulignent avec justesse la responsabilité, délaissée et admise, de l’école républicaine dans ce début de XXIème siècle sur-conflictuel.

Premier constat : le professeur, et ce même dans ces lycées en zone sensible, est “bien habillé, confortablement chaussé”, loin des “contingences matérielles […] dont rêvent (les) élèves. “. Poursuivant leurs observations, un paragraphe aura attiré notre attention : ” Nous partons en vacances, nous vivons au milieu des livres, nous fréquentons des gens courtois et raffinés. Nous considérons comme acquis que La Liberté guidant le peuple et Candide font partie du patrimoine de l’humanité. On nous dira que l’universel est de droit, et non de fait, et que de nombreux habitants de cette planète ne connaissent pas Voltaire ? Quelle bande d’ignares… Il est temps qu’ils entrent… “.

L’écart croissant entre les attentes des élèves, ou plutôt leurs sensibilités, et les programmes proposés, se fait ressentir. Dans l’univers du réseau social, du jeu vidéo et de l’interaction instantanée, la jeunesse du XXIème développe des aptitudes et intérêts de plus en plus éloignés des programmes classiques.
Repenser l’éducation, et surtout comment éduquer, c’est armer intellectuellement notre jeunesse contre les dangers toujours plus insidieux et sournois du siècle. Trop souvent, le politique se précipite à proposer des explications bien trop simplistes, épousant mal les réalités du terrain et trop souvent accompagnées d’un jugement de valeur.

Les événements et luttes d’opinion deviennent non des espaces de débat calmes et apaisés mais des joutes partisanes dans lesquelles la rhétorique prime sur le fond, le tout basé sur un réseau de concepts prêts-à-porter. Le citoyen de demain est la cible des médias, des groupes d’influence et est appelé à consommer de façon toujours plus exubérante les opinions de chacun. L’on s’empresse à lui offrir analyses et conceptions brèves du monde, le plus souvent binaires, épousant mal les complexités de chaque phénomène.

Si l’école a aujourd’hui un devoir, ce dernier est de transmettre au citoyen de demain le tempérament nécessaire, et les capacités suffisantes, pour ne pas être la proie des idéologies pré-réchauffées. Rappelons cette tragédie morale qu’est l’audition pour apologie au terrorisme d’un enfant de 8 ans à Nice. N’ayant aucune conscience de ce qu’il disait, l’on s’est empressé de voir en lui cette gangrène djihadiste qui, dès son plus jeune âge, menaçait la République. Triste, tel est le seul mot qui me vient à l’esprit à la vue de cet évènement. L’enfant encore innocent, traumatisé, lecteur des opinions exprimées sur le net, peut être élevé par certains comme preuve intangible, celle d’un Islam violent par nature.

C’est ainsi que le professeur, ce hussard noir de la République, semble être aujourd’hui la charnière de toutes les luttes, contre tous les obscurantismes. François Durpaire rappelle la formidable chance qu’est l’école pour la République, chance que l’on a trop souvent tendance à négliger. ” Si dix mille soldats patrouillent dans nos rues, la France compte près d’un million d’enseignants. Qualifiés sous la IIIe République de « hussards noirs », ils sont potentiellement un million de soldats de la tolérance. ” . Soldats de la tolérance, la seule condition nécessaire à leur effectivité est ” de ne pas être une arme désarmée. “. Au lieu de leur conseiller d’ ” Allez sur le site du ministère “, au lieu de faire du ministère une ” boite à outil “, un véritable modèle d’exigence sociale et politique ” dispensateur d’un récit commun ” est nécessaire.

Offrir aux professeurs les moyens et compétences nécessaires pour garantir la transition entre une ” laïcité énoncée ” et ” une laïcité éprouvée ” est devenu un impératif. C’est le vivre ensemble qui en dépend. Trop souvent l’on oublie un fait fondamental, c’est que la laïcité dans ses formes les plus modernes a pris pour acquis la séparation entre pouvoir religieux et Etat. Elle prend dès lors la forme d’une école du vivre ensemble. Vivre ses croyances aux yeux de tous deviendrait ainsi l’un des premiers vecteurs favorables à un apaisement de la sphère publique. Interdire les signes religieux au sein des écoles et espaces publics me semblent être aujourd’hui de ces fausses causes à défendre. Cette question ne se pose guère au sein des pays nordiques, au Royaume-Uni ou encore aux Etats-Unis -où il est admis que la laïcité va de pair avec la liberté de vivre sa foi dans l’espace public. Je citerai notamment la permission donnée aux Sikhs de porter leur Kirpan, petit couteau sacré, symbole de la volonté divine, quelque soit le lieu public ou privé au sein des Etats-Unis d’Amérique. Ici, il n’a pas été mis en cause la sécurité de tous, le législateur américain estimant que le respect des croyances de chacun est le ciment d’une vie commune apaisée.

J’aimerais maintenant aborder une question plus délicate, celle soulevée par Nathalie Mons, professeur de sociologie, dans son article ” La France doit sortir de l’ apartheid scolaire’ “. Bien que le titre se veule provocateur, cela ne couvre pas une réelle réflexion sur cette ” apartheid scolaire ” que l’on peut retrouver au sein de certains établissements. Afin d’expliciter son analyse, nous allons relever deux extraits de ces propos :
“Oui il existe en France des ‘ black schools ‘ qui scolarisent majoritairement des élèves issus de l’immigration. Notre système scolaire produit du séparatisme ethnique et social. Dans leur ouvrage sur L’Apartheid scolaire (Seuil, 2005), les sociologues Georges Felouzis, Françoise Liot et Joëlle Perroton ont levé ce tabou. Nous sommes en 2005, les statistiques ethniques n’ont pas droit de cité. La ségrégation ethnique n’est toujours pas mesurée de manière officielle. ”

” Cette ségrégation ethnique croise, bien sûr, la ségrégation sociale dans nos écoles. Elles résultent de ségrégation résidentielle mais aussi de stratégie d’évitement dans le choix de l’établissement de la part des parents. Ces ségrégations ne sont neutres ni pour l’école ni pour notre société, comme le montrent un champ riche de recherches conduites dans divers pays (Etats-Unis, France, Belgique, Irlande, Inde). Plus les écoles sont ségréguées, plus les problèmes de santé des jeunes, leur consommation de stupéfiants, les incivilités, les maternités précoces, l’intolérance etc.. “.

Reprenant les propos de l’éditeur de L’Apartheid scolaire, l’on apprend qu’ “une part infime des collèges (10 %) scolarise plus de 40 % des élèves immigrés ou issus de l’immigration”. Un nombre de questions s’imposent dès lors.  “Comment cet apartheid scolaire est-il possible ? Quelle est la part de responsabilité des familles qui « évitent » les collèges perçus comme néfastes, pas seulement parce qu’ils hébergent une population socialement défavorisée, mais parce qu’on n’y est pas blanc ? “.

Dans leur article pour le Monde Diplomatique, George Felouzis et  Joëlle Perroton nous proposent une première piste de réflexion. ” L’apartheid scolaire est d’abord le fruit d’une ville de plus en plus clivée socialement et ethniquement. Le désir d’entre-soi, notamment des classes supérieures et moyennes, marginalise des quartiers entiers laissés aux plus démunis, et pèse sur le monde scolaire. ”

” Le comportement de tous et chacun, le concept même de banlieue, la ségrégation spatiale et sociale, ces concentrations ethniques de populations défavorisées issues de l’immigration crée une expérience démocratisée de la détresse et de la souffrance qui s’exprime trop souvent par une violence devenue commune, seul outil d’expression : ” Que les jeunes révoltés s’attaquent à des cibles comme les écoles est symptomatique du sentiment de désespérance et d’abandon qui étreint beaucoup des habitants de ces banlieues reléguées, en particulier les moins âgés”.

La violence, trop longtemps perçue par le sens commun comme ethniquement déterminée, ne peut plus être comprise ainsi et, en suivant les propose de George Felouzis, c’est bien l’école qui est aujourd’hui au coeur même d’un processus de ségrégation sociale. Or, l’on parle bien de Français, d’enfants nés en France.

Autre facette des questions abordées au lendemain de Charlie Hebdo, ce que nomme Patrick Cockburn ” l’interventionnisme coupable”.  L’on ne s’attèlera pas dans le détail des erreurs et catastrophes qu’ont entrainés les différents interventionnismes occidentaux et ce depuis la période des Mandats au Proche-Orient. Son analyse nous intéresse toutefois sur un point : ” il était inévitable que cette violence atteigne un jour ou l’autre les pays européens”. La prolifération de l’Etat Islamique au Liban n’en est pas anodin, portant la guerre aux frontières de l’Europe, il annonce une volonté toujours plus grande de renverser les équilibres postcoloniaux et d’imposer leur conception islamiste extrémiste de l’Islam.

L’Après-Charlie, comme le démontre l’inertie occidentale en Syrie, c’est l’instant où l’occident, au moment même où la violence atteint son apogée, fait le choix de patienter, traumatisé par son incompétence, blessé par ses erreurs, coupable de ses actes. Cependant, la catastrophe est plus que jamais imminente : nous nous rapprochons peu à peu d’un point de non-retour. Les réfugiés syriens se comptant aujourd’hui par millions, la Lybie n’a plus d’Etat souverain, Boko Haram second “califat”, un Yémen qui croule : la liste est aussi longue que tragique.

Après avoir tenté de mettre en avant la richesse des opinions et d’avoir pris le parti d’offrir une observation critique de ces dernières, nous conclurons nos propos sur un appel qui, à la manière de Alain Renault, se fait le chantre de l’émergence d’un multiculturalisme tempéré. “Au lieu de se replier sur l’assimilation et le rejet de l’autre, la France doit enfin prendre en compte la diversité culturelle avant que l’affirmation de la différence ne dégénère en violence”, tels sont des propos sages et directeurs à notre vue.

Enfin, reprenons les mots de Dominique de Villepin : “résistons à l’esprit de guerre “. Citons le donc largement dans ses propos qui nous semblent bons à lire en ces temps de trouble : ” La France glisse lentement dans un climat de guerre. Une guerre étrange qui ne dit pas son nom. Une guerre qui efface les frontières entre dehors et dedans. A l’intérieur semblent s’imposer des images, des postures, des logiques de guerre civile larvée. Le terrorisme change de visage. Les réseaux de poseurs de bombe semblent avoir laissé place aux loups solitaires qui eux-mêmes cèdent aujourd’hui le terrain à une nouvelle violence, des commandos aux méthodes mafieuses et aux équipements militaires se fixant pour but d’éliminer des cibles symboliques représentant la démocratie et la liberté. Ce n’est plus la terreur chaotique, c’est la peur organisée, construite pierre à pierre pour nous enfermer tous”. Ce n’est qu’à la condition de la réflexion, du dialogue et de l’intelligence que nous échapperons à cet enfermement.

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