#balancetonporc

Par Pierre-Emmanuel Bieth

Equilibre : la juste répartition des éléments d’un tout (Larousse web.)

Il est commun de considérer l’équilibre à la fois dans une dimension physique, et dans une dimension plus conceptuelle. On a immédiatement une image de balance de Roberval dans la tête, en subtile équilibre entre ses deux coupelles qui hésitent avant d’atteindre le point d’équilibre fatidique et tant recherché. L’équilibre est un peu comme le savoir : on court toujours après, et à chaque fois que l’on pense l’avoir enfin acquis, il nous file entre les doigts. En général, on se casse la gueule, puis on se relève, et la course recommence. Ce mois-ci, je souhaite m’intéresser particulièrement à des personnes dont l’équilibre a dû chavirer. En anglais, on parle de balance. De façon plutôt cocasse, le sens est assez équivoque en français. Or, qu’est ce qui a marqué le mois passé sinon ce fameux #balancetonporc ? Et de quoi parle-t-on, sinon d’équilibre et de déséquilibre dans cette histoire ?

L’événement prend place dans un pays qui se revendique des Droits de l’Homme, qui est réputé pour être à l’avant-garde en matière de libertés et de démocratie. Dans ce pays chacun tente, comme partout dans le monde, d’établir un équilibre entre le travail, la vie de famille, les loisirs s’il en est ou encore les occupations routinières du type cuisine, ménage, sortie des poubelles … j’en passe et des meilleures. Le tout est de savoir mettre en balance tous ces éléments pour tenter d’atteindre un point optimal où, enfin, tous ces éléments s’accordent pour former une symphonie rythmée et efficiente. Comme dans tous les autres endroits du monde, les habitants doivent faire face à des aléas qui viennent perturber cet équilibre mais qu’ils réussissent généralement à affronter pour retrouver un autre équilibre, parfois au prix d’une longue lutte. Quelque chose de très banal en somme.

Le problème c’est qu’aux Etats-Unis, puisque c’est dans ce pays que tout a commencé, certaines femmes doivent faire face à des obstacles qui défient leur équilibre de tous les jours ou qui, à défaut, les amènent à des équilibres qui ressemblent plus à un cercle vicieux qu’à un balancier stable.

En effet, certaines femmes sont tous les jours plaquées contre des murs, reçoivent quotidiennement des insultes, des claques sur les fesses, des paroles graveleuses ou encore sont violées dans une nation dont le président affirme pouvoir attraper les femmes par le sexe puisque, « When you’re a star they let you do it (…) You can do anything ! ». L’une d’elles a décidé de dire ‘stop’, et a été suivie de nombreuses autres. En octobre 2017, ce sont environ soixante-dix mannequins, actrices, scénaristes, présentatrices américaines, françaises ou encore canadiennes qui ont accusé le célèbre producteur américain Harvey Weinstein d’agression sexuelle, de harcèlement ou même de viol. Dépossédé de son Oscar, boycotté dans de nombreuses villes (son nom a été retiré de la promenade des planches de Deauville), la mise au jour de ses actes est suivie de nombreuses autres accusations dans le monde entier.

Tout a commencé par un déséquilibre entre ces femmes et un homme dont le poids économique et la renommée ont accordé une légitimité auto-décernée pour qu’il dispose comme il le souhaite du corps de femmes qu’il jugeait inférieures à lui. Il a estimé qu’il pesait plus dans la balance de la vie, et qu’au vu de son statut, il pouvait y avoir deux-poids-deux-mesures et qu’en abusant de ses subordonnées, il agissait de son plein droit. Tout a basculé le jour où l’une d’elle a brisé le silence et a voulu rétablir la justice en faisant éclater la resplendissance de celui qui la maltraitait. Équilibre rétabli, donc ?

Pas tout à fait. Pas tout à fait puisque, comme évoqué, le scandale s’est exporté outre-mer, et ce avec un hashtag ravageur : #balancetonporc. Repris plusieurs centaines de milliers de fois, traduit dans plusieurs langues et dans plusieurs pays, il a eu le pouvoir de démettre de leurs fonctions des personnalités notables du monde du cinéma, et ont même donné lieu à des scandales politiques. D’innombrables histoires plus sordides les unes que les autres ont été tweetées, re-tweetées, ont touché, ému, et révolté. Des messages qui décrivent une réalité criante et pleine de violence. C’est par une verve moderne sur les réseaux sociaux qu’ont été coupées les verges trop pleines de porcs sociopathes. Un projet de loi est même en cours de rédaction pour tenter de pouvoir plus facilement et discrètement verbaliser le harcèlement de rue. Mais le nombre suffit-il contre ces comportements aussi ancrés dans les mentalités que de tels récits sont écrits par milliers ?

Et si l’abondance des témoignages s’était transformée en un trop-plein ? Et si l’affluence de ceux-ci était devenue un encombrement ?

Les réseaux sociaux peuvent-ils faire par eux-mêmes la justice  puisqu’ils savent entraîner des conséquences lourdes sur la vie de personnalités avant même une quelconque traduction en Justice ?

Par ailleurs, en vue des condamnations morales, les réseaux sociaux se révèlent sous un nouvel aspect utilitaire puisque tout député accusé d’agressions sexuelles dans ce contexte se retrouve au cœur de la tourmente.
D’où la question qui mérite d’être posée : voulons-nous de ce nouvel équilibre ? Car s’il est évident que la libération de la parole est bénéfique et nécessaire, ainsi que révélatrice d’un état d’esprit social inquiétant, son importance dans la balance montre la naissance d’un nouvel équilibre où la Cour traditionnelle joue un plus petit rôle. Déséquilibre ou équilibre vicieux ? La suite dans le prochain épisode…

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