Biggest charo : quand Menton s’introduit dans la vie sexuelle des étudiants

Anonyme

Après les lectures intéressées d’un article dénonciateur de notre hypocrisie généralisée et de la réponse réfléchie qui lui a été faite dans les éditions précédentes du Zadig, j’ai pensé que le sujet abordé par les deux auteurs était clos. Pourtant, une nouvelle « contradiction » m’est récemment apparue de manière assez violente, contradiction trouvant tout particulièrement sa place dans le thème de cette édition et dont la mise en évidence me semble autant utile que souhaitable. 

En effet, alors que ce mois de mars signifie pour Le Zadig une édition s’intéressant au genre et au féminisme, pour le Comité Yearbook il a débuté avec les résultats des nominations et leur communication aux heureux élus. Si ces nominations ont été sources de surprise pour certains, d’incompréhension pour d’autres et occasionnellement, j’imagine, de joie, elles ont été pour ma part l’occasion de découvrir un triste paradoxe. Bien qu’il ne m’ait pas sauté aux yeux auparavant, il m’étonne encore à l’heure actuelle. Sans plus attendre je vous en fais part : il porte sur le fossé qu’il existe entre les deux traductions d’une même catégorie, d’une part « biggest flirt », et de l’autre « plus gros charo ». 

Le premier intitulé, que mon overrated B2.2 en anglais traduit plus ou moins comme « le plus gros charmeur » me paraît plus ou moins neutre : il ne condamne pas directement (ce point fera l’objet d’une nuance par la suite) l’action concernée en elle-même. En ce sens, le seul reproche que l’on pourrait faire à mes yeux à cette dénomination est de s’immiscer dans la vie privée des étudiants pour traiter d’un sujet éminemment intime. Néanmoins, en prenant en compte avec fatalité la promiscuité malsaine dans laquelle nous place notre cadre de vie à Menton, l’on peut, sinon applaudir, se soumettre à l’existence d’une telle catégorie. 

En revanche, le second intitulé mérite que l’on s’y penche plus longuement. À regret, je constate que plus l’on y porte son intérêt, plus il apparaît abject et détestable. Tentons tout d’abord d’en retracer la construction étymologique, pour parvenir ensuite à appréhender les définitions qui en découlent afin de pouvoir en tirer une conclusion. Popularisé, ou inventé, par le rappeur français Niska, le terme « charo » est l’abréviation de « charognard ». Si le dictionnaire Larousse le définit comme un « oiseau ou mammifère mangeur de cadavres, comme les vautours, les hyènes ou les chacals », il est bien plus intéressant de prendre en considération la définition qu’en fait l’individu à l’origine du terme. Pour le média en ligne Yard, Niska déclarait dans une interview parue en avril 2015 qu’« un charo, c’est un mec qui a la dalle » avant de préciser : « les charognards mangent des animaux morts, faut avoir la dalle pour manger un animal mort mais ils vont quand même le faire ! ». Ou encore, dans l’émission Clique de Mouloud Achour du 6 septembre 2019, l’on pouvait l’entendre dire que « l’exemple du charognard, nous quand on parlait de ça c’était plus le mec qui quand il voit une jolie fille passer va l’accoster, ne va pas la lâcher. ‘‘Ouais non je vais pas donner mon numéro’’, ‘‘ Mais s’il-te-plaît’’. Tu te vends, tu lâches pas jusqu’à ce que tu aies le numéro et tu repars ». Maintenant que l’origine de ce terme a été donnée ainsi que les définitions qu’il accepte, il s’agit d’en tirer les multiples conclusions que nous enseigne une rapide analyse. En premier lieu, l’individu appelé de la sorte est supposé être un oiseau ou un mammifère, et bien que l’homme en soit un, la définition du dictionnaire Larousse semble privilégier la piste animale. La première étape procède donc en quelque sorte à une déshumanisation de l’individu. Ensuite, pour ramener cet individu plus fortement encore à une condition sauvage, le terme suppose qu’il ait « la dalle ». Autrement dit, l’on aboutit à une situation où l’individu lambda considéré est déshumanisé pour être amené à une condition animalière et sauvage dans laquelle il mangerait pour survivre et vivrait pour manger. À ce stade de l’analyse, il peut être pertinent de rappeler la traduction anglaise biggest flirt pour ne pas perdre de vue ce dont on discute. Continuons donc, de creuser dans l’envers de l’utilisation de ce terme dégradant. L’exemple donné par le rappeur est autant illuminant qu’alarmant, mettant en scène un homme abordant une femme lui plaisant et ne la quittant pas avant d’avoir obtenu d’elle ce qu’il désirait. Or, cette situation peut s’apparenter à un cas de harcèlement étant un délit punissable de plusieurs années d’emprisonnement et de plusieurs dizaines de milliers d’euros d’amende. Plus que jamais, alors que la parole de nombreuses victimes se libère, que de réels efforts de communication sur le consentement sont faits et que les coupables doivent de plus en plus répondre de leurs actes délictueux, il faut être prudent quant aux choix de nos mots. Parce que le terme de charo est intrinsèquement lié au harcèlement et à la non-considération d’un éventuel non-consentement (un animal mort n’a pas d’avis à donner quand il est le repas d’un charognard) en catégorisant un individu de la sorte, l’on procède à au moins trois erreurs monumentales. Tout d’abord, l’on associe directement sa personne à des comportements abominables et condamnables par la justice. D’une certaine manière, cela représente une forme de diffamation qu’il ne faut pas prendre à la légère en raison de son objectif « amusant ». Ensuite, justement parce que l’on fait de l’utilisation de ce terme un objet de rire, l’on tend à faire accepter des délits tels que le harcèlement : leur monstruosité est atténuée quotidiennement par l’emploi de termes tels que charo dans des situations inappropriées (à propos d’un acte sexuel mutuellement consenti, par exemple). En outre, il est même probable que ceci puisse conduire directement à ces délits. En étiquetant un individu de la sorte, on l’incite sans s’en rendre compte à harceler. Étiqueté déviant, il est fort probable que l’individu cherche à faire correspondre son comportement au rôle que son étiquette lui donne. Ainsi, l’on va construire de réelles carrières de déviance à l’origine d’actes destructeurs. Pour finir, car l’ignominie du terme ne s’arrête pas là, il convient de s’intéresser à la victime du charognard. Ainsi, l’on prend conscience que la jolie fille de l’exemple de Niska – pouvant par ailleurs être, je pense, n’importe qui d’entre nous, tous genres, sexes et orientations confondus – est considérée comme une charogne, un cadavre, un animal mort. J’estime que cette dernière observation se passe de commentaire et que sa simple mise en évidence suffira à questionner nos consciences à la pensée d’éventuelles utilisations passées du terme charo

À partir des considérations ci-dessus et à l’aide des plus élémentaires cours de sociologie, il demeure deux points à aborder : ce que l’existence de cette catégorie et le terme charo plus spécifiquement représentent et signifient.

Par la désignation d’un « plus gros charo » sur le campus par le vote des étudiants, l’on assiste à l’étiquetage d’un individu par le reste du campus en tant que groupe social. En effet, de cette manière l’on pointe du doigt un comportement qui s’écarterait de la norme (à comprendre évidemment dans le sens de la règle et non de la généralité). Conséquent à cela, l’on confère au déviant un attribut social dévalorisant. Une fois dit cela, l’on comprend qu’il existe des comportements que le campus condamne – ici rien de plus normal – et que ce dernier est autorisé à s’introduire dans la vie intime et notamment sexuelle des étudiants. Qu’un tel contrôle soit souhaitable dans certaines sociétés est questionnable et peut être débattu par les individus en faisant partie. En revanche, l’on peut s’étonner de constater un contrôle social à la fois formel et informel si présent à ce propos, au sein d’une institution dont bon nombre de ses membres ne manqueront pas de s’engager en faveur du progressisme, de la liberté de moeurs, de la liberté sexuelle et du droit à disposer de son corps. L’on touche ici au paradoxe évoqué en introduction. En disant cela, il peut être nécessaire de préciser que l’idée n’est aucunement de nier ou de se plaindre du contrôle social exercé par le campus, car il s’agit du fonctionnement naturel d’un groupe social. Pour aller plus loin, la disparition de ce contrôle n’est pas souhaitable : il contribue à la cohésion du campus et à l’intégration des étudiants. Ce qui est reproché, c’est la dérive qu’a connu ce contrôle social qui lui confère aujourd’hui le rôle de définir ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas dans la vie sexuelle et affective des étudiants. 

Pour finir cette analyse, il ne s’agit pas de s’intéresser de nouveau à la signification du terme charo mais à sa symbolique, ce qu’il représente et implique. Par le biais d’une expression qui, avant l’observation qui a été faite, pouvait sembler amicale et qui bénéficie d’une certaine popularité du au fait qu’elle provienne d’un genre musical en vogue, c’est une nouvelle forme de slut-shaming qui fait apparition sous nos yeux, dans nos bouches, et par notre faute. Ce concept, proposé à l’origine par des féministes nord-américaines s’apparente à « un ensemble d’attitudes individuelles ou collectives, agressives envers les femmes dont le comportement sexuel serait jugé hors-norme ». Pour continuer de citer la scientifique ressource qu’est Wikipédia, l’on peut ajouter que « le slut-shaming consiste donc à stigmatiser, culpabiliser ou disqualifier toute femme dont l’attitude ou l’aspect physique serait jugé provocant ou trop ouvertement sexuel » ainsi que préciser que « même des symboliques n’ayant a priori pas de lien avec la sexualité peuvent mener à la stigmatisation et au slut-shaming ». Ainsi, si l’on fait abstraction de la dimension exclusivement féminine de la victime de la définition qui a été donnée, le concept de slut-shaming s’applique en tout point au processus de désignation d’un individu comme charo. En effet, par le vote dans le Yearbook et les interactions quotidiennes, les attitudes envers l’individu sont à la fois collectives et individuelles. Par ailleurs, la déconstruction du terme et l’explication de ses ramifications sémantiques suffisent à attribuer à ce processus son caractère agressif. De plus, le fait que ce dont il soit question soit bien un comportement sexuel jugé hors-norme ne fait pas de doute, comme l’apport de la sociologie nous a permis de l’établir. Finalement, l’application du terme charo conduit bien à stigmatiser dans le but de faire culpabiliser un individu et de disqualifier son comportement à l’aide d’une symbolique qui n’a pas de lien avec la sexualité, celle du charognard et de la charogne, de l’animal mangeur de cadavres. L’on remarque également que l’exclusivité propre au slut-shaming est bien présente, bien qu’elle soit inversée. Alors qu’à l’origine le concept ne concerne que les femmes, ici, il est évident que le terme de charo ne s’applique instinctivement qu’à un homme, en raison du genre masculin du nom charognard et de la définition de l’expression qu’en fait celui qui l’a popularisée (i.e « un mec qui a la dalle » ). À propos de ce dernier point, il peut être ajouté un manque de cohérence, ou de clairvoyance, fortement marqué : nul ne peut honnêtement douter de la différence d’accueil d’une catégorie équivalente visant une femme

En définitive, après avoir mis en lumière le gouffre entre les dénominations utilisées en anglais et en français, puis une fois revenu sur la construction ainsi que la définition du terme charo et ce qui en découle, il a été tenté d’expliquer pourquoi l’existence même de cette catégorie dans le Yearbook officiel d’un campus de Sciences Po était problématique. Et elle l’est pour le résultat et les intentions – conscientes ou inconscientes – qui se cachent derrière une telle attitude. De plus, la présente observation a mis en lumière une profonde contradiction avec les revendications idéologiques de l’institution elle-même et d’une majorité écrasante de ses étudiants. Finalement, l’analyse a eu pour but de mettre en garde contre l’utilisation du terme de charo au quotidien et à sa normalisation du fait de son utilisation par un document visant à incarner l’expression de la participation de l’ensemble des étudiants du campus. À l’aide du concept de slut-shaming mis au point par le féminisme nord-américain, il a été montré ce qui se cache derrière la stigmatisation et l’intimidation auxquelles conduit l’utilisation du terme charo et la désignation annuelle d’un plus gros charo

Tout en prenant garde à ne blesser personne, résultat qui serait à l’opposé de la volonté de cette analyse, cette dernière a pour visée d’inviter à questionner nos propres contradictions. Avec le sincère espoir et l’idée que cette abjecte incohérence soit un non-sens appartenant à l’inconscient collectif, ce papier a pour objectif final la remise en cause individuelle et collective de nos comportements pour aboutir à une modification durable de nos manières de considérer l’autre dans nos interactions directes avec lui comme dans l’attribution de « distinctions » au nom du campus.

Les opinions exprimées dans cet article ne représentent pas nécessairement celles du Zadig.

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