Carnets de Palestine: 11 Juillet

Tout a commencé un soir d’été. Trois étudiants juifs d’Hébron sont enlevés alors qu’ils s’en retournaient chez eux. Israël est en émoi.
Par Diego Filiu

C’est toute une nation qui se réunit, se reconsolide, se retrouve autour de ces jeunes. L’Etat hébreu, construit sur des mythes fondateurs maintes fois déboulonnés, se recrée une unité autour de trois de ses enfants : Naftali Fraenkel, Gilad Shaer, Eyal Yifrah. Les affiches « #Bring Back Our Boys » fleurissent sur les bus, les métros, les bâtiments publics d’Israël, faisant écho à la campagne mondiale qui avait suivi l’enlèvement de plus de 200 lycéennes nigériannes. Benyamin Nétanyahu, à la tête d’un gouvernement mélânt centristes (Yesh Atid), nationalistes (Likoud) et extrémistes pur jus (le parti Israel Beytenou d’Avidgor Liberman), s’empresse d’accuser le Hamas. Sans preuve aucune. Il apparaît en effet rapidement que les dirigeants Israéliens tentent d’utiliser le drame d’Hébron pour briser la nouvelle unité palestinienne, conquise au forceps entre le Fatah et le Hamas. Clairement, une Palestine unie derrière un leadership clair et cohérent ne pourrait que compliquer la tâche que s’est fixé le gouvernement Nétanyahu : la sécurité nationale d’Israël par la négation de tous droits collectifs aux Palestiniens. Le Hamas a beau nier son implication, rien n’y fait : Nétanyahu a réussi à convaincre l’opinion publique israélienne de l’implication du Hamas dans l’attentat.

Mais c’est véritablement le 30 juin, plus de deux semaines après le kidnapping, que la tension monte d’un cran. En effet, l’armée israélienne, après avoir mis près d’une nuit à réagir au rapt des jeunes étudiants, s’est montrée incapable de secourir ses fils. Et ce en dépit de la vague massive d’arrestations effectuée dans le cadre de l’opération « Gardiens de nos Frères ». Les Israéliens sont même allés jusqu’à pénétrer en plein coeur de Ramallah, pourtant siège de l’Autorité Palestinienne et sous contrôle exclusif de celle-ci, pour éxécuter un activiste du Hamas. Le 30 juin donc, les corps des trois kidnappés sont retrouvés dans les environs d’Hébron – très probablement tués le soir-même de leur enlèvement.

A partir de là, tout s’enchaîne. Une véritable campagne de haine se répand sur le web israélien. Des soldats en exercice aux jeunes vacancières souriantes sur la plage de Tel-Aviv, ils sont des milliers à se prendre en photo, portant des pancartes réclamant vengeance. Là encore, on ne peut pas dire que le gouvernement ait tenté d’empêcher le mouvement de prendre de l’ampleur. En effet, si la ministre de la justice s’est montré très ferme en appelant les soldats israéliens à se désolidariser de la campagne, le Premier Ministre lui-même avait utilisé le terme « vengeance » au cours de l’un de ses Tweets. Avant d’ajouter « le Hamas paiera »…

Une situation surréaliste donc, où un gouvernement utilise les peurs de son peuple pour briser l’unité palestinienne. L’éxécutif palestinien, bien loin d’être considéré comme un partenaire pour la paix, demeure aux yeux d’une section conséquente du peuple israélien un ramassis de terroristes en puissance. Mais en terme de terrorisme, la crise ne fait que commencer.

En effet, conséquence incroyable mais somme toute logique de la campagne de haine israélienne, un acte irréparable est commis. Le 2 juillet, le jeune Muhammad Abu Khdeir est kidnappé par des colons juifs. L’enfant de 16 ans se rendait à la prière de l’aube, en ce début de mois de Ramadan, lorsqu’il fut enlevé par six inconnus. Son corps est retrouvé dans une forêt de Jérusalem un peu plus tard. De la suie dans la gorge et le corps intégralement calciné. Muhammad Abu Khdeir, innocente victime d’une haine devenue incontrôlable, a été brûlé vif.

Les clichés de son corps martyrisé se retrouvent sur tous les portables palestiniens. A Ras El Amoud, dans l’Est de Jérusalem, où j’effectue un stage d’un mois, le massacre du jeune devient l’objet de toutes les conversations. La haine est ravivée. Une fois de plus, le peuple demande vengeance.

Jérusalem-Est, 4 Juillet 2014. Par Diego Filiua

Jérusalem-Est, 4 Juillet 2014. Par Diego Filiu

Alors que plusieurs roquettes sont tirées depuis la bande de Gaza vers le sud d’Israël, alors que les effectifs de police israéliens dans Jérusalem sont multipliés (les différents corps d’armée et de police anti-émeute, sur-équipés et sur-armés, se massent à chaque coin de rue), alors que le gouvernement palestinien demande – sans succès – au leadership israélien de condamner l’acte de barbarie, toutes les conditions sont réunies pour faire du premier vendredi de Ramadan, jour de prière mais aussi, traditionnellement, d’affrontements avec les forces de sécurité, le début ce que certains appelent déjà une Troisième Intifada.

Lors du prêche de midi, à l’issue duquel les affrontements étaient attendus, je me suis rendu à la mosquée Muhammad Al Fatih, située à Ras El Amoud. Surplombant le Dôme du Rocher et le reste de la vieille ville, cette mosquée est un point stratégique pour les mouvements de rue palestiniens. En effet, elle rassemble tous ceux qui se sont vu refuser l’accès sur l’Esplanade des Mosquées –les jeunes, les palestiniens de cisjordanie sans permis valable pour se rendre à Jérusalem même. Le but étant, côté israélien, d’éviter de devoir gérer une Esplanade des Mosquées pleine à craquer, forcément plus hostile.

Conséquence : la mosquée Muhammad Al Fatih est pleine à craquer. Plusieurs centaines de personnes se sont réunies pour le prêche de midi. Au moment de la prière, c’est une foule compacte qui se masse devant l’édifice : hommes, femmes, vieillards, enfants ; la Palestine prie pour ses morts.

Sous bonne garde. Plusieurs dizaines de soldats, agents de sécurité et policiers anti-émeute ont bloqué la route menant à la vieille ville –et donc à l’Esplanade des Mosquées. Au moment du soujoud, la foule s’incline vers le sol. Derrière elle, on découvre des hommes sur-armés, dont même le visage n’est pas reconaissable. Une disproportion qui m’a tout de suite rappellé l’équipement presque grotesque des soldats américains en Irak. A la seule différence qu’en Irak, les Américains risquaient plus que des jets de pierre.

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En effet, dès la fin de la prière, les enfants se mettent tous à courir dans la même direction : vers le centre de Ras El Amoud, et donc à l’opposé des positions israéliennes. Même les reporters, reconaissable à leur gilet pare-balles « Press », sont introuvables. A mesure que la foule sort de la mosquée, le face à face devient plus évident : la foule qui reste face aux Israéliens est entièrement composée de jeunes hommes.

Et la pluie commence. Une pluie de pierres s’abat sur les rangs israéliens. Chacun veut y mettre du sien, envoyant des pierres de taille vraiment dérisoire. La réponse est sans appel, d’une disproportion qui m’effraie : d’innombrables bombes assourdissantes explosent au-dessus de nos têtes. Ces grenades de plastique ne sont pas dangereuses en soi, mais le son qu’elles produisent en explosant, tout près des visages, est dévastateur. Des Palestiniens m’informent que plusieurs d’entre eux ont perdu l’ouïe par leur faute.

Mais dans la panique ambiante, l’heure n’est plus aux recommandations. La foule recule vers le centre de Ras El Amoud, même si quelques témeraires jettent encore quelques pierres. Mais le chemin passe par une colonie israélienne, en plein territoire palestinien. Entourée de hauts barbelés et d’innombrables caméras, la colonie est à l’image de ses consoeurs à travers toute la Palestine. Les résidents ne peuvent d’ailleurs rentrer qu’en voiture, par voie souterraine. C’est donc devant ce lotissement aux airs de prison qu’arrivent les manifestants. Une poignée de soldats se tiennent devant l’édifice. Ici, plus de place pour les armes de dispersion : les soldats sont armés pour tuer. Alors que l’un vise les Palestiniens de son M16, l’autre maintient ses deux doigts dans la boucle d’une grenade, prêt à dégoupiller – je ne me suis rendu compte que plus tard, au moment d’examiner mes photos, que celle-ci ne pouvait être qu’une vraie grenade, ni lacrymogène, ni assourdissante. Face à cette vision d’horreur – quelques hommes sur-armés perdus dans une foule indéniablement hostile – les Palestiniens ne se démontent pas : les insultes pleuvent sur les soldats, les incitant à tirer « s’ils sont des hommes »…

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Après la dispersion des manifestants, les Israéliens démontent leur barrage. Le sol est jonché de pierres, de gravats, et – pire – de grenades assourdissantes qui n’ont pas explosé. Les soldats se gardent bien de les ramasser pour les désamorcer, trop occupés à se prendre mutuellement en photo devant la vieille ville de Jérusalem. La tension est donc retombée très vite. Je me dois ici préciser que, même au plus fort de l’affrontement, le marchand de fruits et légumes faisant face à la mosquée n’a cessé de faire des affaires, annonçant les prix de ses dattes alors même que les grenades assourdissantes explosaient autour de son échope.

Mais la tension peut très vite remonter. Au cours de l’après-midi, déambulant dans la vieille ville, je me retrouve au centre d’un attroupement près d’une des entrées intérieures pour l’Esplanade des Mosquées. Plusieurs dizaines de jeunes toisent les soldats israéliens, qui continuent de bloquer l’Esplanade des Mosquées aux jeunes hommes. Dans ces étroites ruelles du quartier musulman, avec ces soldats encore une fois acculés malgrès la disproportion des forces, avec ces jeunes avides de confrontation, on sent que tout peut dégénerer très vite. Au moment où un couteau suisse est retrouvé par terre par l’un des Israéliens, le mouvement de foule est d’ailleurs affolant : les soldats se raidissent sur les gâchettes de leur M16, alors que le flot d’insultes en provenance des jeunes palestiniens ne faiblit pas. Peu après, un colon essuie un crachat recu en plein visage. Des cris, des insultes. Mais pas plus. Heureusement.

Jérusalem-Est, 4 Juillet 2014. Par Diego Filiu

Jérusalem-Est, 4 Juillet 2014. Par Diego Filiu

Au cours des journées suivantes, je suis réduit au rôle de témoin impuissant d’une situation qui me dépasse, et qui paraît échapper à l’ensemble de ses protagonistes d’ailleurs. Plusieurs roquettes sont tirées depuis la bande de Gaza sur le sud d’Israël. Le Hamas dit à présent soutenir l’offensive. C’est plus qu’il n’en faut pour Nétanyahu pour justifier l’opération « Bordure Protectrice ». 40 000 réservistes sont rappelés en Israël. Deux divisions sont massées à la frontière avec Gaza. Et les bombardements reprennent.

Ce qui était un scénario parfait pour briser l’unité palestinienne s’est transformé en impasse pour Israël : le Fatah et le Hamas restent solidaires, le Hamas affirme que le barrage de roquettes sur Israël ne cessera pas tant que ses revendications ne seront pas satisfaites, et les tirs sur Gaza stoppés. Mahmoud Abbas, président de l’Autorité Palestinienne, est impuissant, effacé par Ismail Haniye et Khaled Meshaal, les dirigeants du Hamas. Avidgor Liberman se fait de plus en plus critique de Nétanyahu, appelant à une opération terrestre sur la bande de Gaza.

Cette escalade se traduit concrètement à Jérusalem-Est. Le quartier de Shoafat, d’ou était originaire le jeune Muhammad Abu Khdeir est devenu épicentre des manifestations jérusalemites, est complètement bouclé par l’armée. J’ai tout essayé pour m’y rendre (à pied, en taxi, en tram), sans succès. Voilà la stratégie israélienne pour éviter des affrontements plus intenses : faire d’un quartier entier une ville fantôme, vidé de son activité et constamment survolé par plusieurs hélicoptères militaires. Je rappelle simplement que jusqu’ici, les Palestiniens n’ont utilisé que des pierres.

Les forces israéliennes sont maintenant présentes toute la nuit dans la vieille ville, à Ras El Amoud. Ce qui donne d’ailleurs lieu à plusieurs surprises. Le 9 Juillet, par exemple, l’Argentine et les Pays-Bas s’affrontent en demi-finale de la coupe du monde de football. En cette nuit de ramadan, des écrans improvisés fleurissent dans le quartier musulman de la vieille ville. Des jeunes et des moins jeunes, autour d’un narguilé et d’innombrables cafés, passent le temps en attendant le repas de l’aube. Les Israéliens non plus n’en peuvent plus d’attendre le lever du jour. Cela donne lieu à une scène étrange, plutôt comique, où plusieurs soldats israéliens, le doigt toujours sur la gâchette, lorgnent discrètement sur les écrans des Palestiniens, admirant avec eux les prouesses de Messi et de l’Argentine.

E_P1060452Mais ce moment de calme n’est qu’un moment. La veille déjà, les premières roquettes s’étaient abattues sur Jérusalem. Le 8 juillet marquait en effet le début de l’offensive du Hamas sur l’Etat hébreu. Plusieurs dizaines de roquettes furent tirées. Si la plupart furent interceptées par le « Dôme de Défense », le mécanisme d’artillerie israélien, 2 roquettes tombèrent néanmoins sur Tel Aviv. En ce qui concerne Jérusalem, 2 missiles s’abbatirent dans l’Ouest. Où ? Impossible de le savoir, en l’absence de déclaration officielle israélienne. Mais ce dont l’on peut s’assurer, c’est que ces missiles sont bien tombés. En effet, vers 21h30, les sirènes d’Israël retentissent à travers toute la ville. Une minute plus tard, deux sons sourds. Puis une clameur, une immense clameur. La foule palestinienne, aux cris de « Allahu Akbar » (Dieu est le plus grand), s’enorgeuillit d’avoir fait trembler Israël. Une frappe symbolique, une tentative de reconquête par les Palestiniens d’une dignité depuis longtemps perdue. En effet, les seuls victimes israéliennes sont des blessés – tombés lors de la panique pour se rendre vers les refuges anti-missiles, ou en état de choc. Un symbole, comme les pierres de vendredi dernier.

Jérusalem-Est, 11 Juillet 2014. Par Diego Filiu

Jérusalem-Est, 11 Juillet 2014. Par Diego Filiu

En ce qui concerne Gaza, par contre, on est bien loin de la symbolique. De frappes « chirurgicales » sur les rampes de lancement de Gaza, les Israéliens visent à présent les habitations des activistes du Hamas. Qui sont, il est vrai, situées en pleine ville pour tenter de dissuader les frappes. Au risque de plus de victimes civiles. Et c’est effectivement ce qu’il se passe, chaque jour, à Gaza. 40 victimes le 10 juillet, majoritairement des femmes et des enfants. Près de 50 morts le 11 juillet, avec plus de 350 tirs israéliens sur un territoire d’à peine 360 kilomètres carrés. Les officiels israéliens l’affirment : réunir les familles sur les toits pour éviter les frappes ne sera plus une technique efficace.

Face à ce carnage, la « communauté internationale » est, comme à son habitude, aux abonnés absents. Quelques voix s’élèvent néanmoins…pour réaffirmer un soutien indéfectible à Israël. Celle du président François Hollande par exemple, qui se montre plus royaliste que le roi, se positionnant plus en pointe que les leaders américains en matière de soutien à l’Etat hébreu.

A Jérusalem, c’est la haine. Sur tous les visages, dans toutes le conversations que j’ai pu avoir avec des Palestiniens. Les témoignages sont affolants, du manque d’espoir, des déceptions à répétition, du dégoût des crimes israéliens. Les Palestiniens réclament leur dignité perdue. Le seul moyen qui reste à leur disposition : les roquettes. C’est ainsi que, le 10 juillet, la foule s’est de nouveau soulevée au son de 5 roquettes tombées sur l’ouest de Jérusalem. J’étais cette fois-ci à Bab El Amoud, au centre de Jérusalem, au moment où les sons sourds ont retentis. La foule s’est écriée, les sourires ont fleuris sur les visages. C’était un jeudi. Veille de prière, veille d’affrontements. Ce qui se passera aujourd’hui, le vendredi 11 juillet, déterminera la suite du face à face. De la violence des manifestations dépendra l’intensité de la réponse israélienne. Si la Palestine doit vivre une troisième Intifada, celle-ci commencera aujourd’hui.

 

 

Diego Filiu

Diego Filiu

Diego is a French nationalist at heart who also happens to have the American citizenship, therefore he is caught between the two worlds of socialism - and swagness. He has an acute sense of spirit when it comes to supporting... “valeurs de la Republique”
Diego Filiu

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