Carnets de Palestine: 24 Juillet

Palestine 2014: Tout l’été, de Jérusalem à Hébron, de Nablus à Ramallah, je suis le témoin d’une violence qui nous dépasse tous. Mais également d’instants de grâce, de bonheur au coeur de la haine réciproque. Je vous écris de Palestine.

Texte et photographies par Diego Filiu

Dès mon retour à Jérusalem, je retrouve la tension constante qui fait de cette ville, joyau de la Palestine, une sorte de test à l’aune duquel les tensions israélo-palestiniennes sont jugées. La ville est en effet toujours cadenassée par les forces israéliennes. Tous les types d’uniformes sont présents, du bleu des policiers au vert kaki des militaires en passant par le noir des forces anti-émeutes : nuit et jour, l’occupation règne sur Jérusalem.

C’est à Jérusalem. Est que ce sentiment d’intrusion par les forces israéliennes est le plus fort. En effet, l’armée est régulièrement présente autour de la mosquée Muhamad Al Fatih, à l’entrée de Ras El Amoud. Mais cette nuit-ci, les hommes en verts se sont introduits en plein cœur des quartiers de Ras El Amoud et de Silwan. Silwan, situé au Sud-Est de la vieille ville, est réputé pour la violence de ses affrontements avec les militaires israéliens. C’est en effet un quartier de résistants, mais également de trafiquants –ce qui explique en partie l’hostilité des habitants, envers les forces armées mais également envers les étrangers comme moi.

Cette nuit, donc, l’armée est rentrée dans Silwan. Depuis le haut de la colline de Ras El Amoud, j’ai pu observer l’incursion israélienne. A quelques insultes prononcées en arabe par plusieurs jeunes, les israéliens répliquent à la bombe assourdissante. A m’en dévaster les oreilles. Alors imaginez pour les jeunes manifestants, ainsi que pour les familles de Silwan. Peu à peu, les insultes se font plus rares : les arrestations ont commencé. Les hommes de la police anti-émeute, les mieux armés de l’arsenal de « défense » israélien, emportent quelques hommes. Dans l’obscurité, impossible de distinguer ce qui suivra.

Au cours de la nuit, c’est l’incompréhension qui domine mes pensées. Pourquoi les forces israéliennes rentrent-elles dans un quartier dont-elles savent bien qu’il est l’un des plus hostiles aux israéliens ? Pourquoi s’avancer dans Silwan alors que la nuit était calme jusqu’à leur incursion ? Pourquoi aller à l’affrontement de cette manière ? Car, en effet, ce cas de figure n’a rien à voir avec la protection de la vieille ville par plusieurs cordées de militaires lors des prières de vendredi midi. Ici, Silwan était calme avant l’arrivée de l’armée –à peine quelques feux d’artifices pour célébrer l’iftar.

Cette nuit dans Silwan, c’est finalement une illustration assez pertinente de l’escalade actuelle. Une population opprimée répond par quelques roquettes insignifiantes à une intrusion planifiée à l’avance pour être d’une violence rare. Attention, je ne glorifie pas le Hamas, qui –au lieu de s’épuiser à envoyer des roquettes de toute les façons désamorcées par Israël– ferait mieux d’utiliser ses fonds et sa puissance de mobilisation pour construire les infrastructures dont les Gazaouis ont tant besoin. Ce qui entacherait l’aura de résistance du Hamas, certes –ont peu même imaginer que d’autres groupes plus radicaux reprendraient le flambeau de la lutte antisioniste. Mais cela aurait au moins le mérite d’ériger le Hamas en mouvement responsable, à l’écoute des besoins quotidiens de ses citoyens. Car, en effet, les Gazaouis se font de plus en plus critiques du mouvement islamique –les missiles israéliens et la corruption grandissante des cadres du Hamas rajoutant aux souffrances d’une population déjà à bout de souffle.

Le Hamas est finalement bien plus populaire à Jérusalem et en Cisjordanie qu’à Gaza. Ici, pas un jour ne passe sans que j’aperçoive un graffiti pro-Hamas. A l’inverse, très peu de tags pro-Fatah sont présents. Peut-être est-ce l’attrait de la différence, les deux partis s’étant révélés tout à fait incompétents au moment de prendre le pouvoir. En tout cas, il n’y a qu’un vainqueur à ce désamour des palestiniens pour leurs dirigeants –désamour qu’on m’exprime plusieurs fois par jour dans les rues de Jérusalem : c’est Israël.


  «La diplomatie a failli –a failli a faire évoluer la position israélienne, a failli à mettre au pas la colonisation, a failli à gagner les palestiniens.»


Les dirigeants actuels d’Israël préfèrent les terres à la paix. Le calme selon leurs conditions à une paix juste pour les deux parties. Au lieu de rechercher un partenaire pour la paix, le gouvernement israélien à instrumentalisé la mort de trois jeunes étudiants pour mettre en place un plan –selon toute vraisemblance, déjà conçu à l’avance– afin de briser l’unité palestinienne. Pousser le Hamas à reprendre les tirs de roquettes, afin de décrédibiliser l’Autorité Palestinienne. Un plan qui, si l’on en juge à ce que les jérusalémites ont pu me dire, a réussi : Mahmoud Abbas est considéré comme un « collaborateur » de l’Etat d’apartheid d’Israël.

La Palestine est profondément désunie, morcelée. Dans une telle situation, les roquettes sont le seul moyen de faire avancer la cause des palestiniens. La diplomatie a failli –a failli a faire évoluer la position israélienne, a failli à mettre au pas la colonisation, a failli à gagner les palestiniens. Une fois encore, je ne soutient en aucun cas les terroristes du Hamas. Mais quel autre solution les palestiniens ont-ils à leur disposition ? La résistance pacifique, la désobéissance civile à la Gandhi ? Comme j’aimerai croire en cette voie pacifique. Mais mon séjour ici m’en a dissuadé. Avez-vous entendu parler de la grève générale, suivie quasi-unanimement à Jérusalem, qui a eu lieu avant-hier ? Avez-vous entendu parler des initiatives israélo-arabes pour la paix, qui se multiplient en Cisjordanie ? Non, la seule chose qui compte aux yeux du monde sont les roquettes. Même Leila Shahid l’a reconnu sur France 24: s’il n’y a pas de solution militaire au conflit, les tirs de roquettes sont dans l’immédiat le seul moyen de faire réagir le monde, d’augmenter la pression sur les dirigeants israéliens. Les roquettes sont un cri de désespoir, un appel à l’aide qui n’appelle qu’à se taire pour laisser parler la paix –à condition que les grands de ce monde prennent leurs responsabilités.

Palestine, 23 Juillet 2014. Par Diego Filiu

Palestine, 23 Juillet 2014. Par Diego Filiu

Pendant ce temps, côté israélien, c’est toute une nation qui se réunit derrière ses troupes à Gaza. Les pacifistes de la gauche israélienne ne désarment pas, mais je dois avouer que ce n’est pas eux qui occupent l’espace à Jérusalem Ouest. En effet, de retour d’une visite à la Mer Morte où j’ai passé la journée, survolé par les jets israéliens en route pour Gaza, j’ai rencontré un groupe de jeunes bénévoles. Souriants, ils m’ont demandé de les aider par une donation à soutenir les troupes combattant à Gaza. La sincérité désarmante des militants, de mon âge tout au plus, m’a complètement déstabilisé. Comment peut-on, avec un visage rayonnant comme les leurs, soutenir directement des crimes de guerre qui ont causé la mort de plus de 650 personnes, dont près de 72% de civils selon les Nations Unies ? Une chose est sûre, les faucons israéliens ne se sont pas lancés dans une opération cavalière, isolés de leur public. Le peuple israélien tout entier veut faire cesser les tirs de roquettes sur son territoire. Et ce à n’importe quel prix : même le sang des civils palestiniens ne les arrêtera pas. Il est minuit en Palestine.

Diego Filiu

Diego Filiu

Diego is a French nationalist at heart who also happens to have the American citizenship, therefore he is caught between the two worlds of socialism - and swagness. He has an acute sense of spirit when it comes to supporting... “valeurs de la Republique”
Diego Filiu

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