Chapitre 4 : De l’art de contempler ses rêves

Un rêve. Ce n’était qu’un rêve. Mais tout paraissait si réel. Comment ai-je pu seulement croire que cet enchevêtrement d’actions et de pensées absurdes et incohérentes aient pu vraiment être la réalité, je ne sais pas.
Tout dehors, dans cette nuit venteuse du Sud, me paraît sombre. Tout est floué, embrouillé, tout est englué dans cette espèce de pâte noire nocturne, qui empêche de reconnaître les formes et de distinguer un paysage que je connais pourtant bien. C’est effrayant, car rien n’est pareil, tout est inconnu, comme si un autre monde se créait la nuit. Comment cette réalité peut-elle être plus vraisemblable que le rêve que je viens de faire ? Comment un monde où tout est gris, rien n’est reconnaissable, rien n’est excitant peut-il être préférable à une rêverie haute en couleurs où tout est fantasque ?

Tu te reprends pour une poète maudite ?

Ca n’a rien à voir, mais je me dis simplement que parfois, j’aimerais ne pas me réveiller. Rester un peu plus longtemps dans ce monde où tu es loin de ta vie de tous les jours, loin des galères, des problèmes, et surtout des questions, loin de la torture que ton cerveau s’inflige à lui –même… Tu ne crois pas que ça serait merveilleux ?

Moi ? Je te crois surtout légèrement idéaliste.

N’est-ce pas ça fondamentalement aussi, le rêve ? N’est-ce pas un parfait idéal ? En rêvant, tu te projettes hors de ton présent, tu imagines ce qui te rendrait heureux à l’avenir, et tu déploies toute la créativité possible pour que ça devienne réel. Le rêve c’est l’idéal, mais en quoi est-ce une mauvaise chose ? C’est la force du désir humain, la force de vie qui meut les hommes et leur donne une raison de continuer chaque jour, car ils savent qu’autre chose est possible demain…

Et tu détermines tout ça à partir d’un rêve que tu fais la nuit, dont le contrôle t’échappes totalement ?

Oui, enfin… ton rêve est là, tu ne peux faire autrement. Il est le fruit de ton subsconscient, et analysé comme tel, il t’offre des indices sur ce que tu es et quels sont tes désirs profonds, et ainsi représentent les progrès que toi tu peux faire en tant qu’homme.

Cela suppose d’apprendre à décoder ses rêves, non ?

Oui, mais si tu connais ton rêve, tu te connais toi. Le rêve, souvent incompréhensible et loufoque pour la plupart des gens, est comme un film déroulé par l’insconscient, plein de symboles et d’indices sur sa véritable signification. Parce que la conscience, notre conscience est dans un état actif/passif, où elle projette des idées et des pensées en toute liberté, sans le filtre de nos restrictions réflexes que nous avons quand nous sommes éveillés.

Pourquoi les gens aiment tant rêver ?

Parce que… je ne sais pas, c’est sûrement parce qu’on est plus spectateur qu’acteur, que la conscience est au repos et qu’il n’y a que l’inconscient qui travaille… Et je pense que l’homme aime au moins quelques heures simplement débrancher et regarder.

Ca ne te rappelle pas quelques mots de Nietzsche à ce sujet ?

Si, bien sûr, cette brillante comparaison de l’art et du rêve ! Pour lui, dans l’art comme le rêve, la réalité est « altérée, dénaturée, interprétée ». Sa formation répond à des instincts issus directement de la nature, qui viennent des besoins profonds de l’inconscient humain, et ne peut donc pas s’exprimer à travers un langage naturel.
L’illusion, ce « charme » qui prend place pour le spectateur dans l’art comme dans le rêve, offre à la conscience un terrain séduisant.

Mais l’attrait du rêve ne se limite pas à l’illusion grossière, celle-ci doit être considérée comme un tremplin pour l’affirmation de valeurs nouvelles qui changent la signification profonde des actions.

Qu’est-ce tu veux dire par là ?

Cette illusion n’est qu’un moyen visuel pour la conscience du rêveur de valoriser le sens, de libérer des significations dans des formes libres de contraintes. Il y a un « changement de valeurs » de la vie réelle au rêve, et tout y est plus facile.

Je vois… le rêve et l’art s’affranchissent des contraintes de la vie au profit d’un attrait supérieur, un nouvel ordre des valeurs, une nouvelle signification de la vie, un renouveau de sens. Cette hallucination réelle, si nous la vivions comme notre réalité coutumière, nous ne pourrions jamais en assumer les évènements aussi sereinement que nous le faisons dans nos rêves.

« Le rêve et l’art sont donc des réducteurs et des simplificateurs face aux problèmes qui animent la vie »

« Mais c’est en ceci que résident la grandeur et le caractère indispensable de l’art, qu’il fait naître l’apparence d’un monde simplifié, d’une solution plus prompte des énigmes de la vie. Aucun de ceux qui souffrent de la vie ne peut se passer de cette apparence, comme personne ne peut se passer de sommeil. Une des plus profondes phrases de son texte, car il y montre à quel point ceux qui souffrent de la complexité ont besoin, et ce n’est plus une simple envie, de se réfugier dans une autre réalité.

Deux réalités où tes instincts prennent le dessus sur ta raison, l’art et le rêves. Deux réalités où tu as sûrement plus de pouvoir que sur la vie elle-même.

C’est aussi pour ça qu’elles sont essentielles à l’humain. Dans une vie on ne peut jamais agir et parler comme on le souhaite, sans être jugé ou sanctionné, dans une vie où on doit toujours tenir compte des autre, ce sont deux réalités où seule la liberté est possible. Tout le monde rêve… Une nation ne rêve-t-elle pas à sa gloire, sa puissance, sa prospérité, mais dans les relations internationales tient toujours compte des intérêts et des problématiques des autres ? Un homme politique ne rêve-t-il pas à son ascension incontestée, mais dans les faits se contente d’obéir à un parti, une ligne politique, tient compte d’un électorat et d’opposants ? Chacun rêve et personne ne se le dit, car c’est un monde personnel, ou aucune de ces règles sociétales ne s’applique, où il n’y a tout simplement pas de société.

Alors, nous ne pouvons agir plus dans la réalité que dans nos rêves. Et si l’on voyait encore plus loin… Imagine un espace où toute ta conscience est en éveil et n’a plus aucun interdit…

Les rêves lucides ? Ces rêves où la personne a conscience de rêver ?

Imagine un espace onirique où tu as une totale liberté d’action. Tu n’es même plus spectateur, tu es acteur, mais tu fais totalement ce que tu veux. Les seules limites sont celles de l’imagination. Plus aucune règle, plus aucune attache, rien. Que la liberté. C’est un théâtre où se joue une vie parallèle.

Justement, une « vie parallèle »… Tu ne peux même plus différencier la réalité de ton rêve, non ? Comme ta vie, tout est fait de perceptions, alors où est la frontière ? Tu ne fais au final que reconnaître que la vie est une illusion car rien n’y est immuable ; et prendre le risque de rester à tout jamais dans ce rêve lucide, car tout y est plus beau…

Et on s’y construit une autre vie, celle qu’on aurait aimé avoir. Le rêve lucide, justement donc parce qu’il n’est pas un rêve, et qu’il fait marcher parfaitement la conscience est comme une double-vie où rien n’est soumis aux lois de la vie réelle, est un faux-semblant et une utopie, car il ne sera jamais justement qu’un rêve, un exutoire de nos désirs les plus fous ; nous devons en toute façon un jour redescendre pour vivre notre vie.

Je ne sais pas… Cette idée paraît si attrayante, de ne plus devoir ne faire face qu’à la ve réelle, d’avoir un refuge immense, bien plus grand que tous les rêves normaux que je fais…

Quelle idée de passer sa vie justement à en vivre une fausse, quand tout est à portée de main…

Mais si peu de gens arrivent à faire des rêves lucides, beaucoup prolongent leurs rêves nocturnes en rêves éveillés, où ils ont tout de même le pouvoir de leur imagination, et où tout est histoire de désirs qu’il faut faire vivre plus longtemps…

Possible. Mais entre désir et chimère, la frontière est mince.

Mais les gens sont parfaitement capables de faire la différence entre désir réalisable et désir vain.

Pas vraiment… Quand une envie profonde mais illusoire t’envahit l’esprit, elle y reste et s’y colle, tu finis par ne plus t’en débarasser, et aussi sain d’esprit que tu sois, tu en rêveras la nuit, tu y penseras le jour, et rêve et réalité, ta réalité, n’auront jamais été aussi proches.

Mais ces rêves… ils sont consolateurs, ils t’aident à surmonter les épreuves de la vie, ils restent dans ta tête simplement pour ne pas perdre foi en tout…

Tu le sais, que ce sont des illusions vaines ? Ces rêves, aussi diurnes que nocturnes, sont destructeurs pour l’esprit humain, car ils l’obligent à croire en une chose impossible irréalisable, c’est un univers onirique et artificiel où tout semble possible… Mais qui n’existe pas.

Je le sais, pourtant. Rêver, trop rêver, c’est s’enfermer dans une cage dorée, fuir le monde,
car la rêverie est le seul endroit ou on comprend et ou on maîtrise , où on parait ne pas souffrir. Mais on se coupe des interactions humaines, on ressasse le passé, on imagine l’avenir, mais on ne vit pas. Ou on invente un autre monde où tout est plus beau, plus facile, où on s’échappe de la réalité qui est la nôtre pour en créer une nouvelle.

Et tu finis par rêver de jour aussi, car la nuit ne suffit plus, et la lumière du jour heurte face à la douceur du noir, qui occulte les soucis. Une vie de fantasmes, qui n’est plus une vie.

Quelque part, je sais que tu as raison.

Pense à cela. Si nos rêves n’amènent qu’utopie et illusion, sont-ils vraiment indispensables ? A-t-on besoin de rêver ?

Oui, car de toute façon, c’est une production naturelle qui ne peut pas ne pas être. Je veux dire, tu rêves forcément tous les soirs pendant toute ta vie. Mais tu n’es pas obligé de les transformer en rêves éveillés, qui eux sont le fruit de ta pensée consciente. Quoique… Je ne sais pas. Ces rêves, pour moi, sont comme des mécanismes de défense, de protection, de repli sur soi quand la fatigue de la vie et de ses emmerdes devient trop intense, et que se retirer dans son monde devient un refuge… N’est-ce pas une activité essentielle ?

Tes rêves t’obligent à revivre un passé qui te hante et à barder d’illusions un avenir inconnu… En quoi est-ce quelque chose de bon ?

Parce que tu reviens sur ta vie et que tu te crées des projets. Tu comprends ton passé et tu mûris ton avenir.

Et quand est-ce que tu vis ?

Et si je ne voulais pas vivre ? Vivre au sens de vivre cette vie là, de continuer chaque jour à faire la même chose, à faire les mêmes efforts, à parler pour ne rien dire… Je suis bien dans mon monde, je me comprends et je ne demande à personne de me comprendre.

Et donc, tu resterais dans tes pensées, à te protéger de tout ce qui t’entoure ?

Je pourrais. Je suis si bien, avec moi-même, à réfléchir…

Mais enfin, bouge-toi ! Affronte la vie ! Tes rêves ne te protègent de rien, ce n’est qu’un écran de fumée, et il va bien falloir que tu te réveilles un jour parce que tu n’as pas vraiment le choix.

C’est ce que je fais, chaque jour, du matin au soir, que je travailles ou je m’amuses, que je me taise ou que je parle. Et toujours, je ne réfléchis pas à ce qui me fait vraiment réfléchir, je me pose bien trop de questions douloureuses et inutiles, et les gens me paraissent si loin de tout ça qu’il n’y a qu’à moi-même que je peux l’expliquer. Rêver est un refuge, c’est vital.

Je crois que tu te perds dans tes rêveries, que tu ne distingues plus la réalité de tes rêves.

Arrête ! Je peux y arriver… je peux vivre, enfin je pense… Et qui sait si eux ne vivent pas une vie trompeuse ? Si la vie était dans les rêves, dans l’art, dans les autres dimensions, où l’autre n’est pas une apparence mais une conscience ? Si vivre c’était débrider sa conscience au lieu de débrider sa langue dans des conneries à tout va ?
J’ai trop de mal à savoir, si rêver est un signe de faiblesse, face à la vie, ou de force, du déploiement de l’esprit. Aide-moi…

Et moi, qu’est-ce que je suis ? Une voix dans ta tête, aussi le produit de ton imagination, pour te rassurer, t’occuper l’esprit… Philosopher est une sorte de rêverie abstraite, où s’enfermer dans un monde d’idées plutôt que le monde réel rassure et permet de faire marcher son cerveau alors que l’esprit est emprisonné dans une bulle où jamais il ne s’intéressera au monde tel qu’il l’est… Le monde abstrait, celui de l’art, du rêve, de la philo est un monde d’éloignement, de création parallèle aussi belle que lâche.

Alors, pourquoi ? Penser ? Peindre ? Imaginer ? Si tout ça est inutile face au poids de la vie concrète ?

Peut-être parce que l’homme est fait pour ça aussi, que l’homme est faible et a besoin d’exprimer ses instincts inconscients. Le monde est dur, la vie est violente et cette violence doit être digérée peu imprte comment.

Et les rêves ? Pourquoi rêvons-nous, finalement ? Pourquoi serais-je selon toi perdue dans mes rêveries ?

Parce que le rêve est le meilleur moyen de se projeter hors de son existence… C’est un peu une « petite mort » parce qu’on est hors de son corps et de son esprit, loin de sa vie quotidienne et qu’on est dans une autre dimension, dont l’homme a besoin pour simplement, peut-être, se rendre plus fort.

Tu disais pas l’inverse, tout à l’heure ?

Je suis simplement là pour te permettre toi-même de cheminer… L’homme est fort, mais dans tout ce qui est inconscient la folie n’est jamais très loin et c’est ce qui perdra l’homme s’il se perd dans ses rêves.

Et moi, si je me perdais…

… « J’ai tant rêvé, j’ai tant rêvé que je ne suis plus d’ici »…

Maëlys De La Ruelle

Je m’appelle Maëlys, je suis franco-française et je suis en 1A Programme français. J’aime les sports extrêmes, le metal, Voltaire, Mozart, et me poser des questions inutiles au lieu de dormir (le café est mon ami) Mon plus grand regret par rapport à Sciences Po a été l’absence de philo, absence qui a presque failli me faire délaisser ma place... Que voulez-vous, quand on est passionné. J’espère donc pouvoir vous abreuver de falsafa autant que mon cerveau en manque en aura besoin. Enjoy !

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *