Charlie prend feu

par Juliette Delaveau

1 heure du matin, en pleine nuit mardi 1er novembre, le siège du journal Charlie Hebdo Paris est incendié : un cocktail molotov illumine les bureaux et les réduit en cendres. Parallèlement, le site internet du journal est hacké : la page d’accueil du site est une photo de la Mecque et de versets du Coran. On peut y lire : « No god but Allah ». Depuis, elle reste bloquée.

Mercredi 2 novembre, Charlie Hebdo publie son numéro spécial en réaction aux résultats des élections tunisiennes et à la déclaration du CNT en Libye. Pour ce numéro, l’hebdomadaire empruntera un nouveau nom exclusif « Charia Hebdo » et accueillera ses lecteurs par un Mahomet riant en première page, le doigt levé. Sa parole « 100 coups de fouet si vous n’êtes pas mort de rire ! ».

Sur la page Facebook du journal (elle aussi bloquée momentanément) on peut lire une cascade de commentaires de musulmans indignés : «Tu as touché notre prophète», «Allez au diable, Charlie Hebdo», «Honte à Charlie Hebdo, vous avez gagné un bon tirage mais vous récolterez les conséquences».

Des mouvements musulmans en Tunisie, en Libye ou en Egypte appellent à la mobilisation et exigent que leurs dirigeants rompent leurs liens avec la France si la vente de l’hebdomadaire satirique n’est pas interdite.

Le journal satirique français serait-il allait trop loin ? Cet incendie criminel est -il une atteinte à la liberté d’expression ?

La religion a toujours été un terrain glissant. La croyance, conviction extrêmement intime, peut apparaître comme constituante d’une identité. Aussi, une personne se sent-elle directement touchée lorsque sa religion l’est. Ici, Charlie Hebdo ne critique pas la religion en tant que telle : ce sont les positions extrémistes qui le sont. De même, la religion catholique est d’ailleurs passée régulièrement sous les stylos tueurs des caricaturistes.

Ce numéro spécial a fait surgir une explosion de réactions, pour certaines très virulentes, dans un contexte social et « historique » particulièrement sensible. Alors que son contenu semble être finalement relativement léger, « rigolard »,  la situation prend des proportions qui pourraient bientôt être comparables à celles de 2006, lorsqu’un journal danois avait publié des caricatures de Mahomet.

Pour de nombreuses personnalités, c’est la liberté et la démocratie qui sont partie en fumée en même temps que les locaux du journal. Le danger ici est de ne pas prendre suffisamment de recul sur ces sujets sensibles.

De plus, il ne faut pas oublier qu’il s’agit de caricatures : leur principal objectif est de faire rire. L’humour devient ensuite évidemment une arme pour transmettre des idées. Ici, la critique est portée sur l’intégrisme et, à la vue des commentaires indignés, ce dernier est loin d’être vaincu et le principe de tolérance est vite détourné.

 Caroline Fourest, chroniqueuse pour Le Monde, journaliste et essayiste, titre son dernier article « Les nouveaux inquisiteurs ». Pour elle, ces inquisiteurs sont «  Analphabètes de la dérision, littéralistes du dessin, ils sont incapables de faire la différence entre la critique des identités (être musulman ou catholique) et celle des idées (la religion ou ses abus) ». Mais pourquoi nouveaux ? Simplement car ils ont su s’adapter à la nouvelle technologie, et à Facebook en particulier. La censure que ce réseau social a mis en place pour des propos « attaquant la religion » est leur outil rêvé.

Outre l’explosion de commentaires et d’idées qu’a engendrée Charlie Hebdo, les membres du journal s’inquiètent d’une montée en puissance des extrêmes. Toute action a des conséquences négatives, bien souvent imprévisibles. L’un des commentaires de Marine Le Pen sur cet événement en est une. Dans un communiqué intitulé « La Charia serait-elle impuissante en France », le parti d’extrême droite juge que «l’attentat contre Charlie Hebdo est à la fois une atteinte à la liberté de la presse et une agression contre la laïcité». L’incendie apparaît en effet comme un parfait outil pour le Front National qui va manipuler cet événement, en le détournant de son problème central, le transformant en cause nationaliste, où la France doit se défendre de « cette population » qui nous démunirait de notre liberté. Ainsi les actes terroristes d’origine extrémiste nourrissent les stéréotypes et les amalgames dontla communauté musulmane souffre actuellement dans ce pays de la laïcité.

Charlie Hebdo aurait-il du s’abstenir pour ce numéro ?

Certainement pas. La presse satirique ne doit pas tomber dans le politiquement correct. Ce numéro spécial, le maintien de sa publication même après des rafales de menaces de mort sont courageux.  Actuellement, critiquer les extrémistes musulmans est difficile et délicat. Néanmoins, cela ne justifie pas le silence face à leur montée. Là encore, la religion doit être mise à l’écart. Il serait naïf et idiot de penser que Charlie est un journal « islamophobe ». La seule phobie qui le hante aujourd’hui est celle des extrêmes qui menacent l’équilibre d’une société et les droits fondamentaux.

Pour aller plus loin :

http://www.liberation.fr/medias/06014280-mais-ou-est-charlie-a-liberation

http://www.liberation.fr/medias/01012369135-le-siege-de-charlie-hebdo-detruit-par-un-incendie-criminel

http://www.humanite.fr/medias/le-siege-de-charlie-hebdo-ravage-par-un-incendie-criminel-482832

http://www.rue89.com/2011/11/02/le-siege-de-charlie-hebdo-detruit-par-un-incendie-criminel-226134

http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/11/04/les-nouveaux-inquisiteurs_1598994_3232.html#ens_id=1597236

http://www.slateafrique.com/62889/charlie-hebdo-la-presse-maghrebine-reagit

http://www.lemonde.fr/actualite-medias/portfolio/2011/11/02/les-caricatures-publiees-dans-charia-hebdo_1597283_3236.html

http://www.courrierinternational.com/article/2011/11/03/charia-hebdo-le-mepris-aurait-ete-preferable

 

 

 

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