Choisir la France ne signifie pas détester l’Europe

https://www.huffingtonpost.fr/2015/01/11/marche-republicaine-siecle-pour-charlie-hebdo-liberte-histoire_n_6451712.html

Avec leur tribune “Choisissons l’Union Européenne” publiée il y a une dizaine de jours, Arthur des Garets et ses cosignataires ouvraient le débat sur l’Union Européenne, ses perspectives et la place de la France en son sein. Paul Mattar répond aujourd’hui en proposant une autre vision de l’Europe.

26 ans se sont écoulés depuis la signature du traité de Maastricht le 7 février 1992, et l’échec de l’UE à proposer un avenir meilleur aux peuples européens semble indéniable. Si l’élection présidentielle de 2017 a en effet permis de mettre en avant l’importance de la question européenne dans le débat politique français, elle a surtout révélé que le statu quo actuel n’est plus tenable.

Face à la fracture politique et sociale qui divise en profondeur notre pays, et pour proposer une alternative aux nationalistes malveillants qui diabolisent toute aspiration patriotique, j’ose ainsi espérer que la France n’est pas une nation obsolète, et qu’elle est parfaitement capable de s’épanouir dans la mondialisation sans renoncer à sa souveraineté et à son indépendance.

L’Union européenne est avant tout un projet politique

La Seconde guerre mondiale ayant largement démontré les ravages du fascisme et du nationalisme aveugle, il apparaît naturel que l’idée d’une coopération et d’une entente heureuse entre les peuples européens est un bien pour le moins nécessaire. Qui pourrait sérieusement prétendre qu’une nation isolée et embourbée dans une concurrence perpétuelle avec ses voisins ait un avenir enviable ?

Or, à la si enthousiaste volonté de garantir une paix durable sur le continent européen s’est substitué, avec le traité de Maastricht, un projet politique bien plus contestable. Au travers de cet accord, les dirigeants politiques signataires ont en effet reconnu, de façon détournée, que les Etats-nations sont de vieilles entités politiques dépassées, vouées à être réduites au rang de province d’un État supranational.

Progressivement, les élus libéraux des pays européens prôneront alors une intégration toujours plus approfondie au sein de l’État supranational, les dépouillant de fait de leurs compétences légitimes, et prêtant allégeance à l’Union européenne comme seule nation. Aujourd’hui, les fédéralistes souhaitent la création d’un ministère du budget européen, demain ils réclameront indéniablement une diplomatie, puis une armée communes.

La construction européenne n’a donc plus pour objectif d’assurer la paix sur un continent longtemps déchiré par la guerre, mais bien de dévoluer aux institutions de l’UE les compétences incontournables à la souveraineté d’un pays indépendant.

De fait, il apparaît difficile pour tout individu attaché à l’indépendance de son pays de le voir devenir progressivement une province plus ou moins autonome d’un Etat supranational. Il est donc avant tout question d’un projet politique. Ne pouvons-nous pas comprendre que des citoyens patriotes ne puissent se résigner à voir leur pays être dépouillé de ses compétences les plus élémentaires ?

Souhaiter l’indépendance de son pays ne témoigne en aucun cas d’une volonté de s’opposer à ses voisins européens, bien au contraire. Comme de nombreux autres pays dans le monde, la Suisse, la Norvège, la Suède (qui est membre de l’UE mais dispose de sa monnaie nationale), ou encore l’Islande, sont de parfaits exemples de pays européens souverains et parfaitement ouverts aux flux et aux échanges de la mondialisation.

L’Union européenne constitutionnalise le libéralisme économique

L’UE, au travers de ses directives et de son attachement à la concurrence généralisée, contraint les nations européennes à s’adapter à un libéralisme économique cynique. Elle organise de fait une concurrence malsaine entre les travailleurs européens, à une période où l’apaisement et la coopération devraient être les maîtres mots de notre relation avec nos voisins et nos partenaires internationaux. Ainsi, la directive sur les travailleurs détachés, très justement qualifiée de « trahison » par Emmanuel Macron, incite à l’exploitation de travailleurs étrangers en quête d’un salaire plus décent tout en imposant une concurrence intenable pour la main d’œuvre française. En 2017, le nombre de travailleurs détachés arrivés en France a atteint le record de 516 000. En tant qu’État membre de l’UE, il est aujourd’hui impossible pour la France de remettre en cause cette directive.

Elle organise de fait une concurrence malsaine entre les travailleurs européens, à une période où l’apaisement et la coopération devraient être les maîtres mots de notre relation avec nos voisins et nos partenaires internationaux.

L’ouverture totale et non maîtrisée des frontières économiques a conduit à la délocalisation de nombreuses entreprises au sein même du marché unique, quand elles ne se font pas à l’extérieur du fait des accords de libre-échange injustes qui détruisent notre économie depuis tant d’années. La fermeture très récente de l’usine française du groupe Tupperware n’en est qu’un exemple parmi tant d’autres.

Soumis à la concurrence déloyale de nos partenaires européens, nous voilà aujourd’hui contraints d’assouplir notre législation sur le travail, allant de fait à contre-courant du modèle social pour lequel nos ancêtres se sont battus. La loi travail XXL d’Emmanuel Macron a ainsi pour objectif de faire du travailleur un ouvrier « kleenex », facilement embauchable et facilement licenciable, laissant supposer l’émergence d’une société du « précariat ». Il nous est aujourd’hui définitivement impossible d’agir en faveur du monde des travailleurs tout en faisant face à la concurrence de nos partenaires européens et mondiaux.

Le monde de l’agriculture, pourtant fer de lance de l’activité économique française, est également la victime de l’ouverture sauvage des frontières économiques. Les éleveurs et agriculteurs français, malgré la qualité de leur production, ne peuvent plus vivre de leur travail et sont les véritables sacrifiés d’une société consumériste ingrate. Alors que la valeur de la production agricole française s’élève à plus de 70 milliards d’euros en 2017, les agriculteurs ne touchent en moyenne que 18 000 euros brut par an la même année, et 30% d’entre eux ont un salaire mensuels inférieur à 350 euros par mois.

À l’heure où l’urgence écologique nous impose la transition vers le bio, le développement des circuits courts, et la fin du modèle productiviste, l’UE nous empêche d’envisager toute alternative à ce système délirant au nom de la dogmatique concurrence. De la même manière, il nous est interdit de privilégier nos entreprises dans le cadre du service public. Mais à quoi donc sert un État si ce n’est à protéger ses citoyens de l’ultra-libéralisme et du capitalisme débridé ?

L’Union européenne se fait sans les peuples

Outre les aspects politiques et économiques, se pose également la question de la façon par laquelle l’UE s’est construite. Si le Traité de Maastricht a en effet été voté démocratiquement en 1992 malgré la campagne désespérée de Philippe Séguin, l’histoire de la construction de l’UE fédérale est parsemée de viols de la démocratie, d’atteintes à la souveraineté légitime des peuples, et de décisions hors-sol tranchées à l’abris du regard des citoyens. Ainsi, en 2000, lorsque les Autrichiens décident d’accorder le pouvoir à l’extrême-droite eurosceptique, l’UE n’accepte pas le résultat de l’élection (pourtant légale et souveraine) et impose de lourdes sanctions diplomatiques à l’encontre de l’Autriche. En 2005, alors que les Français et les Hollandais décident dans leur grande majorité, et contre toute attente, de refuser la Constitution commune européenne, leur décision souveraine et légitime est jetée à la poubelle avec le traité de Lisbonne de 2007, adopté en France sans référendum cette fois-ci. Dès lors, l’UE est illégitime en France. En 2008, les Irlandais, après avoir dit non au traité de Lisbonne, sont sommés de revoter un an plus tard. En 2015, alors que le peuple grec refuse par référendum la politique d’austérité que lui impose Bruxelles, l’UE ne reconnaît pas sa décision souveraine tandis que la BCE place la Grèce dos au mur pour lui faire avaler la pilule. Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, déclarera alors qu’« il ne peut y avoir de choix démocratiques contre les traités européens ».

L’histoire de la construction de l’UE fédérale est parsemée de viols de la démocratie, d’atteintes à la souveraineté légitime des peuples, et de décisions hors-sol tranchées à l’abris du regard des citoyens.

En outre, il convient de dénoncer avec vigueur les accords de libre-échange négociés en catimini avec le Canada, ou encore avec le Mercosur, sans que l’avis des citoyens ne soit consulté.

Les carences démocratiques qui gangrènent l’UE sont également présentes d’un point de vue institutionnel. Il arrive en effet fréquemment que les différents peuples aient des intérêts ou des volontés contradictoires. Ainsi en sommes-nous arrivés à la situation délirante où la France se voit contrainte d’autoriser le glyphosate contre son gré parce que d’autres pays membres souhaitent le maintenir.

En outre, les faibles pouvoirs du Parlement européen par rapport à la Commission européenne viennent largement nuancer son apport démocratique. Son rôle se limite souvent à ratifier les budgets. À l’inverse, la suprématie du droit de l’UE sur les droits nationaux et l’importance des directives européennes sur la politique des États sont incontournables. Ainsi, la majeure partie de l’activité des parlements nationaux consiste en la transposition de directives européennes élaborées par la Commission non élue directement, et qui, texte par texte, démantèle notre modèle social auquel nous sommes tant attachés.

Une France indépendante n’est pas une France isolée 

Dans un monde où la mondialisation sauvage provoque des bouleversements économiques, sociaux, sécuritaires, et environnementaux dramatiques, il est coutume d’entendre que la France ne peut s’en sortir « seule » dans la mondialisation (alors que nous sommes liés par des milliers de traités diplomatiques avec le reste du monde), que le marché unique est une réelle opportunité d’exportation (comme si nous ne commercions pas avec nos amis européens avant les traités constitutifs de l’UE), que la France n’a pas de ressources stratégiques à faire valoir (comme si elle en avait déjà eues), que la France est d’une trop petite taille pour faire face à des puissances comme la Chine, la Russie, ou les États-Unis (comme si notre petite taille nous avait empêché d’être aux grands rendez-vous de l’Histoire par le passé).

La France est aujourd’hui, en fonction des classements, la cinquième ou la sixième puissance économique mondiale. Elle dispose du plus grand espace maritime au monde, et le français est une des langues les plus parlées sur notre planète. Notre agriculture, bien que malmenée, est puissante (3,5% du PIB en 2017), et notre savoir-faire incomparable. Nous entretenons un réseau d’écoles riche et envié partout dans le monde. Vouloir sortir de l’UE et du marché unique ne signifie pas vouloir cesser de commercer avec le reste du monde, et encore moins avec nos amis européens (d’autant plus que la majorité de nos exportations se font à l’intérieur du marché unique). L’objectif de la politique d’indépendance ne consiste pas en l’isolement ou en l’autarcie. La frontière n’est pas un mur mais un filtre. Comment faisions-nous pour commercer avant 1992 ? N’étions-nous pas déjà une grande puissance mondiale ? En sortant de l’UE, la France pourrait en revanche mettre en place un protectionnisme intelligent et raisonnable, limité aux seuls secteurs d’activités où nous serions victime d’un concurrent dont les normes sociales et environnementales seraient démesurément incomparables. La concurrence est souhaitable quand elle est juste et pratiquée dans des circonstances d’enrichissement mutuel. À titre d’exemple, il serait idiot de pratiquer le protectionnisme pour les constructeurs automobiles allemands, avec lesquels nous pratiquons une concurrence loyale et fructueuse. À l’inverse, la concurrence agricole désastreuse (aussi bien sur l’aspect social qu’environnemental) venu d’Espagne nécessite une intervention de l’État pour protéger nos producteurs.

La frontière n’est pas un mur mais un filtre.

Il est tout à fait hypocrite de se présenter comme un écologiste quand l’on défend dans le même temps les accords de libre échange qui incitent à produire à des milliers de kilomètres ce qui pourrait l’être localement. Faire fabriquer un jouet par un enfant exploité à l’autre bout du monde ne sert les intérêts de personne, sauf ceux des multinationales.

De nombreux autres pays, bien plus petits que la France, réussissent parfaitement dans la mondialisation sans déléguer leur souveraineté à un État supranational. La Suisse en est le meilleur exemple. Ce petit pays indépendant dispose de sa propre monnaie nationale, et parvient pourtant à entretenir une industrie dynamique, tout en échangeant de façon fructueuse avec ses voisins européens. La Suède, qui ne fait pas partie de l’euro, n’adopterait cette monnaie pour rien au monde.

D’un point de vue militaire et diplomatique, la France dispose de tous les atouts pour jouer un rôle d’arbitre entre les grandes puissances et participer au maintien de la paix mondiale. Sa capacité de dissuasion nucléaire, son indépendance énergétique, la richesse de son réseau diplomatique, ainsi que sa présence privilégiée au conseil de sécurité de l’ONU font d’elle un acteur incontournable dans les relations internationales. Il ne nous serait d’aucune utilité de déléguer cette compétence à l’UE.

Une autre Europe est possible

Comme indiqué précédemment, il est absolument nécessaire de garantir une construction européenne ambitieuse, et ce afin d’assurer la paix durablement sur le continent.

Aussi, l’objectif de cette tribune n’est pas de critiquer futilement l’UE sans en reconnaître les réussites ou les possibles avantages. De beaux projets tel que Airbus, Ariane, ou encore Erasmus se sont révélés être de réels succès à conserver et à valoriser. C’est bien cet aspect de la construction européenne que nous devons retenir, en proposant une Europe des grands projets, fondée sur un modèle CONFÉDÉRAL. Cette Europe «à la carte», plus souple, et plus pragmatique, permettrait aux nations européennes de coopérer de façon ponctuelle sur de grands projets au service de l’intérêt commun. Les nations pourraient ainsi travailler ensemble sur de nouveaux projets relatifs aux transports, à la culture, à la science, ou encore à la défense sans avoir à renoncer à leur souveraineté.

Proposer une Europe des grands projets, fondée sur un modèle CONFÉDÉRAL.

L’UE n’étant qu’une institution, lui être opposé ne saurait signifier être anti-européen.

Dans le même temps, il nous serait possible d’entretenir l’ambition d’une France sociale et écologique sans craindre la concurrence de nos partenaires européens.  

Patriotes des deux rives, unissez-vous !

Aujourd’hui, la défense de l’indépendance de la France est quasi-exclusivement l’affaire du Front National. Cette situation frustrante de prise d’otage de l’idéal patriotique contraint l’électorat souverainiste à se taire, de peur de passer pour un défenseur du fascisme malsain. L’amour de sa patrie ne doit en aucun cas être amalgamé à un nationalisme belliqueux, qui inciterait au rejet de l’autre quand la vocation de la France consiste justement à rayonner dans le monde entier. Malheureusement, depuis plus de trente ans, le peuple français n’a aucune alternative souverainiste. Il nous revient alors de proposer un projet politique crédible, rationnel et pragmatique en rassemblant les patriotes d’où qu’ils viennent.

L’amour de sa patrie ne doit en aucun cas être amalgamé à un nationalisme belliqueux.

J’achève donc cet article en appelant, comme l’a fait Jean-Pierre Chevènement en 2002, les patriotes de droite comme de gauche à s’unir. La lutte sociale est aujourd’hui indissociable du combat pour notre souveraineté. Le succès du référendum de 2005 a témoigné, sans même que nous nous en rendions compte, de notre capacité à être efficace. Patriotes des deux rives, unissez-vous !

Paul Mattar

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