Conférence donnée par Mr Salam Kawakibi, directeur du centre Arab Reform Initiative

par Marine Zagar

Le centre Arab Reform Initiative est en réalité un centre de recherches arabes et non-arabes pour lancer une initiative arabe de réforme afin d’éviter l’imposition d’une vision purement occidentale de ces réformes qui devraient être conduites au Moyen-Orient. Cet organisme travaille sur des réformes concrètes par exemple dans le secteur juridique, constitutionnel ou bien sécuritaire, ce qui constitue une priorité dans le cadre des révolutions survenues récemment. Une coopération avec les pays d’Amérique latine et leurs plus éminents chercheurs a même été mise en place, étant donné les succès rencontrés dans le cadre de leurs propres réformes il y a quelques années.

Monsieur Kawakibi, arrière-petit-fils de l’illustre penseur syrien, est venu nous dispenser sa vision durant une conférence d’une grande clarté, au moins pour ceux qui ne connaissent pas les coins et recoins du cas syrien actuellement, et je fais partie de ceux-là. Il nous a fait partager une vision que l’on ne retrouve pas dans les médias occidentaux et de laquelle il était donc très enrichissant de nous nourrir afin d’avoir un avis plus nuancé sur la question, qui rassemble nos intérêts.

Il est tout de même difficile d’avoir une information claire à propos de cette crise syrienne qui ne fait que se prolonger. Monsieur Kawakibi en effet critique le caractère impromptu et imprévisible des révolutions arabes largement relayé par les médias d’une part et par les spécialistes de la région d’autre part. Selon lui, on pouvait aisément déceler, à travers les littératures locales notamment, tous les signes précurseurs d’une révolution. Le rapport annuel de la PNUD en 2003 signalait en effet déjà une situation au bord de l’explosion en Syrie et le reste des pays arabes. Selon lui ce n’est donc pas tant le fait que ces révolutions soient survenues qui est surprenant mais davantage le temps qu’elles ont mis à exploser.

L’intervention de Monsieur Kawakibi s’est principalement organisée autour de la contestation de deux clichés souvent défendus à propos de la Syrie  : l’absence du prétendu problème communautaire en Syrie et l’inexistence d’une quelconque « tradition démocratique » dans le pays. Ce deuxième argument est largement invoqué pour expliquer les dérives post-révolutionnaires et les troubles politiques en général dans les pays arabes.

En ce qui concerne le supposé problème communautaire syrien, l’Etat-nation dans le pays a toujours été supérieur aux divisions qu’ont cherché à imposer les forces françaises à l’époque du mandat. La Syrie a oublié sa question confessionnelle pendant plusieurs décennies et certains acteurs tentent de la remettre au goût du jour. C’est surtout la communauté alaouite qui pose problème aux observateurs : on la suppose alliée au pouvoir en place, alors qu’elle a été aussi bien protégée en cas d’allégeance au régime, que maltraitée en cas de défection de manière plus sévère encore que les autres. Ainsi selon Kawakibi, le seul protecteur de l’Etat-nation et de la cohésion sociale est la société elle-même. La logique répressive du régime ne s’est pas même emparée d’une grille de lecture communautaire de la société puisque seule l’allégeance portée au régime comptait. L’Etat-nation a dû survivre par lui-même à cause de l’isolement international dont il a été frappé après l’assassinat de Rafiq Hariri au Liban le 14 février 2005 : il s’est donc coupé de toute aide internationale.

En ce qui concerne l’absence d’une quelconque tradition démocratique, on a observé une légère ouverture et surtout d’un espoir chez les Syriens devant l’arrivée au pouvoir de Bachar Al-Assad en 2000, succédant à son tyrannique père Hafiz Al-Assad ayant régné durant 30 ans sur le pays d’une main de fer. Devant une culture de la peur dans laquelle les Syriens ont presque trouvé un salut, selon les mots de Mr Kawakibi, ces derniers ont tout de même fait preuve d’initiative politique démocratique de contestation pacifique du régime : le meilleur exemple date de 2005 quand l’opposition syrienne s’est réunie sous plusieurs étiquettes politiques pour produire la Déclaration de Damas pour le changement démocratique. Ce texte visait à proposer des solutions envisageables pour le pays devant les impasses dans lesquelles il se trouvait au niveau politique, social et économique. En outre, avant l’arrivée des Assad au pouvoir, la Syrie a connu certaines périodes de régime démocratique.

Une autre problématique abordée par M. Kawakibi est la mise en place la révolution, qui va bientôt « souffler sa première bougie .»  Dans un système “sécuritocratique”, comme le décrit Kawakibi, où ceux qui contrôlent sont également contrôlés, c’est le leader lui-même qui a donné l’étincelle permettant à la révolution de débuter, lui qui a proclamé que la Syrie n’était « pas prête pour la démocratie ». On compte depuis le début de la révolte entre huit et douze mille morts et la structure de la répression évolue au fil du temps. La police et l’armée ne sont plus utilisées en tant que telles comme instruments de la répression en raison notamment du nombre de déserteurs (partis former l’Armée Libre de Syrie) : ainsi ce sont de petites factions comme les Unités de la mort qui prennent en main la terrible répression perpétrée contre les civils. La méthode de répression est elle aussi savamment étudiée : tous les points de rassemblement sont fermés ou étroitement surveillés tandis qu’on applique la méthode des arrestations circulaires, de très courte durée mais durant lesquelles on pratique la torture pour décourager les potentiels contestataires du régime.

Concernant l’organisation de la résistance syrienne, celle-ci s’avère difficile devant l’absence de toute vie politique institutionnellement organisée sous le pouvoir Assad. Le Conseil National Syrien, organe majeur de la contestation politique dans le pays depuis la révolution, représente environ 80% de l’opposition au régime. La résistance militaire, elle, s’organise autour de l’Armée Libre, comptant aujourd’hui plus de 40 000 membres. Logiquement, la structure politique de la résistance est supposée encadrer le militaire mais le problème de légitimité se pose : l’armée libre est plutôt largement reconnue car elle protège réellement les civils tandis que le Conseil National est très critiqué. De plus, bien que la résistance militaire soit organisée, celle-ci n’empêche pas les civils de recourir aux armes et de pratiquer une vengeance personnelle.

Monsieur Kawakibi a conclu son intervention en abordant l’attitude étrangère vis-à-vis des événements récents survenus en Syrie. D’une part à travers la diaspora syrienne, qui commence réellement à se constituer comme une force supplémentaire hors des frontières ; d’autre part avec la réaction internationale, qui a tardé à montrer ses effets. Finalement on voit que seul Israël possède de véritables intérêts dans l’avenir du régime. Un changement quelconque du statut quo dans la région représente aux yeux de l’Etat juif un risque tandis que les puissances occidentales et les BRIC s’investissent de manière autre. Si l’on a souvent cru que la Russie se plaçait en protectrice du régime de Bachar Al-Assad, ce n’est pas pour une question d’intérêt mais bel et bien de « vengeance » sur le Conseil de Sécurité. Souvent considérée comme un nain politique au sein des Nations Unies, la Russie a simplement décidé de faire de la révolution en Syrie son moyen de s’affirmer sur la scène internationale. Les Etats-Unis et la France, sans lesquels aucune intervention quelconque n’est envisageable, sont bien loin de ces préoccupations dans ce contexte électoral de 2012. Il est donc encore l’heure de s’exprimer pour la composante nationale en Syrie, devant la relative absence de l’aide internationale face à cette révolution qui désormais pourrait accueillir des entités politiques viables qui ont eu semble-t-il en onze mois, le temps de se construire.

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