Critique « Cinémentographique »: Al-Lail (1992)

par Rida Mulla Issa

A l’arrière-plan, un cimetière. La nuit est tombée mais la Lune veille et éclaire la scène d’une pâle lueur. Au loin se fait entendre le chant des grillons et résonnent les cris d’un hibou, pareils à une complainte. Au centre, un homme, la tête levée vers le ciel.

C’est sur ce tableau presque onirique que s’ouvre Al-Lail, littéralement « la Nuit », de Mohammed Malas. Cet homme qui se tient debout n’est autre que l’alter-ego du réalisateur lui-même, et le défunt visité, son père, l’un de ceux « qui ont lutté dans l’ombre et sont morts dans le silence » auxquels est dédié le film. C’est donc le destin de cet ancien combattant, abattu non par les balles mais par le dépit, qu’entend retracer le film afin de donner à cet homme la reconnaissance qu’il mérite. Réalisé en 1992, il devient dès l’année suivante le premier film syrien à apparaître au Festival cinématographique de New York.

Le point de départ du film : l’année 1936, qui marque le début d’une Grande révolte arabe en Palestine mandataire. Pleins d’enthousiasme, des volontaires syriens, s’y rendant le fusil à l’épaule, traversent la ville de Quneitra. Parmi eux, Allalah, double du père.

« – Allalah, ta voix tremble-t-elle de peur ou de froid ? – De peur, pourquoi te mentir… mais de peur que l’on ne se sacrifie que pour qu’un salopard vienne négocier sur nos cadavres ». De cette journée de 1936, Allalah verra ce scénario se répéter de nombreuses fois, accablant ainsi le combattant enthousiaste de dépit et de honte jusqu’à ce qu’il ne puisse plus s’en relever après la défaite de 1967.

Durant les trois décennies sur lesquels s’étend le film, c’est également le portrait d’une société rustique luttant pour devenir une nation qui nous est peint. Sans jamais entrer dans une description détaillée de l’histoire, Malas survole les évènements importants qui ont marqué cette période, décrivant successivement l’occupation française sous laquelle se développe l’identité syrienne, l’indépendance du pays (1946), la première guerre israélo-arabe (1948), la corruption des militaires et leurs intrigues aboutissant au coup d’état contre le président al-Kouatli (1949), l’instauration d’un régime dictatorial qui suivra et enfin la défaite lors de la Guerre des Six jours (1967), et ce sans jamais tomber dans l’exposé historique gratuit mais en montrant plutôt l’impact de ces bouleversements sur la population au travers des personnages.

D’une réalisation à la fois remarquable par la maîtrise des cadrages et la beauté de certains plans mais aussi déroutante par le foisonnement des métaphores, l’oeuvre de Malas demeure fascinante par sa grâce et sa finesse. Style qui n’est pas sans rappeler celui de Tarkovsky, dont l’un des films, Le miroir, traite également la thématique de la confrontation au passé dans un tout autre cadre.

Hommage puissant et émouvant, « Al-Lail » ne se contente pas de l’être. Construit autour des souvenirs d’enfance du réalisateur, le film réussit le défi du lyrisme sans jamais verser dans l’excès de pathos, donnant une œuvre d’une poésie sublime.

NB : Le film est entièrement visionnable sur YouTube avec un sous-titrage en français assez fidèle, à quelques détails de l’histoire près.

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