Dans un monde sans inégalités

SAO PAULO, BRAZIL, 2005. The Parais—polis favela (Paradise City shantitown) borders the affluent district of Morumbi in S‹o Paulo, Brazil (Foto: Tuca Vieira)

[Pour en savoir plus sur la chronique “Dans un Monde sans…” par Benjamin Wucher]

Ayla et Pedro rêvent d’un monde sans inégalités. Dans celui-ci, tous les Hommes bénéficieraient, à la naissance, de l’égalité des chances et ils ne seraient pas soumis à quelque fatalité. Certes, l’égalité parfaite est impossible, mais dans ce monde, la répartition des richesses serait plutôt équitable. Il est dans la nature humaine de vouloir accroître sa fortune, moins par volonté d’écraser les autres que par simple recherche d’une vie toujours plus confortable. Certains tenteraient donc de faire plus de profits sur le compte de leurs semblables, mais des institutions strictes leur imposeraient un impôt suffisant pour conserver l’équilibre en place. Grâce à ce système, tout le monde pourrait vivre dans des conditions moyennes, sans luxure ni pauvreté. Ayla et Pedro rêvent de ce monde équitable, mais ils savent bien qu’il est inenvisageable. D’ailleurs, le monde dans lequel ils vivent est tout autre.

La petite Ayla, onze ans, est née et a grandi dans ce bidonville de Sao Paulo. Avec ses parents et ses frères et sœurs, elle essaye de vivre tant bien que mal entre les quatre morceaux de tôle qui leur servent d’abri. Tous les jours, elle se rend avec ses aînés à la décharge pour y trouver de quoi améliorer leur confort de vie dérisoire. Dans le même temps, les plus jeunes de ses frères et sœurs mendient dans le centre ville pour tenter de ramener quelques pièces à la famille. Le soir, ils se retrouvent tous dans leur refuge de l’immense favela. Il est arrivé plusieurs fois à Ayla de voler quelques fruits. Elle en a honte parce qu’elle sait que c’est mal. Mais pour elle, c’est une question de survie. De temps en temps, la police débarque dans la favela. Ils sont déployés, dit-on, pour « sécuriser l’endroit » en arrêtant des trafiquants. Mais souvent, l’intervention dérape et c’est la population qui en paye le prix fort. C’est ainsi qu’Ayla a perdu un oncle dans une fusillade engagée dans le cadre d’un dérapage entre policiers et civils. Depuis, elle se cache lorsque les forces de l’ordre arrivent pour éviter d’être une victime de ces dérapages. Elle se protège de ceux qui sont sensés la protéger. Son père dit souvent qu’ils ont été abandonnés par le gouvernement et les autorités. Il n’attend plus rien de la politique. D’ailleurs, assurer la survie de sa famille occupe tout son temps et son esprit. Il s’efforce de rester fort et optimiste devant ses enfants, mais le soir, quand tout le monde dort, il pleure. Il pleure parce qu’il ne parvient pas à offrir à son foyer de meilleures conditions de vie. Et bientôt, il ne pourra plus s’en occuper. Il sent l’épuisement le gagner peu à peu et la vie le quitter. C’est éprouvant de vivre dans l’insécurité permanente. Et sa tristesse cède bien vite la place à la colère.

Alors il lève les yeux et regarde longuement l’immeuble richement décoré qui fait de l’ombre à son abri, tout en maudissant la bonne fortune de ses habitants.

Pedro occupe un haut poste dans une industrie agroalimentaire brésilienne et gagne très bien sa vie. Il est heureux, parce qu’il a épousé la femme qu’il aime et a deux beaux enfants. Mais il est surtout heureux parce qu’il peut subvenir aux besoins de sa famille et lui offrir une vie confortable. Il sait qu’il donne à ses enfants plus que ce que la plupart de leurs camarades de classe ont. Mais après tout, se dit-il, il a les moyens. Qu’y a-t-il de plus beau que les yeux brillants d’un enfant heureux ? Cependant, Pedro s’efforce de ne pas trop montrer sa situation financière, car il n’oublie pas ses origines modestes et les efforts qu’il a dû faire pour grimper les échelons. Certes, il vit dans un appartement aisé, mais bien inférieur à ce que ses revenus pourraient lui permettre. Il n’est pas de ceux qui tournent le dos à la misère du monde. De toute façon, il ne peut pas : son immeuble domine l’immense favela. Tous les jours, la vue de sa terrasse le ramène à une triste réalité. Il n’ose pas regarder en bas, parce qu’il se sent coupable. Mais coupable de quoi au juste ? Il travaille honnêtement et se dit que son salaire est élevé mais juste. Pourtant, il est sensible à la pauvreté de ses concitoyens et voudrait les aider, bien qu’il ne sache pas comment faire. Alors il continue sa vie normalement, en essayant d’oublier les dures réalités. Il va peu sur la terrasse parce que la vue lui donne mal au cœur.

De temps en temps, il esquive un regard bref vers l’entassement des lotis délabrés qui s’étendent à ses pieds.

Les regards de Pedro et du père d’Ayla se sont croisés ce soir. Le premier était empli de pitié et le second emprunt de colère. Oui, véritablement, ces deux hommes ne vivent pas dans le même monde. Mais ce qu’ils ignorent, c’est qu’ils rêvent du même monde, un monde sans inégalités.

Benjamin Wucher

From the fairytale city of Colmar, don’t let Benjamin’s sweet and smiley face fool you – under the surface, his wit and sass make him a sharp and savvy journalist. Le Zadig isn’t Benjamin’s only journalism gig – he also writes for Combat on his way toward journalistic fame. French Anderson Cooper 2.0? Stay tuned. When he’s not investigating, he is great company, always willing to have a great conversation, and share a laugh. Maybe if you befriend him you could find yourself with some Alsace wine…
Benjamin Wucher

Latest posts by Benjamin Wucher (see all)

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.