De la révolution des femmes

Révolution du 14 janvier, révolution du jasmin ou révolution de la « karama » (dignité) mais qu’en est-il de la révolution des femmes ?

Par Myriam Amri

Photo par Sara Furxhi

Photo par Sara Furxhi, Tunis

A l’heure où la Tunisie se cherche un avenir et tente de préserver le souffle de son printemps démocratique, la question des femmes demeure au second plan alors que leur statut est peut-être en jeu en ce moment même.

Aujourd’hui, alors que se met en place dans le pays les bases juridiques d’une future démocratie, les combats des féministes les plus acharnées se centrent le plus souvent sur la nécessité de conserver le code du statut personnel. Cette série de lois, instaurée par le président Bourguiba en 1956 -surtout connu pour avoir aboli la polygamie, établit de nombreux droits à la femme tunisienne telle que le droit de vote, le droit au divorce… Néanmoins le Code du statut personnel, considéré au sein du monde arabe comme le véritable laissez-passer de l’émancipation de la femme tunisienne connait encore de nombreuses réserves qui jusqu’à cinquante ans plus tard n’ont toujours pas été amendées. C’est ainsi le cas de l’héritage que suit jusqu’aujourd’hui la loi islamique (la femme n’hérite que d’1/3 des biens).

Au-delà du problème des réserves sur lesquelles le gouvernement d’aujourd’hui ne semble pas vouloir revenir, si la question des femmes tunisiennes n’est pas centrale dans les prérogatives post-révolution, c’est que les tunisiens se sont avant tout reposés sur les lauriers de ce statut juridique. En effet, derrière cette émancipation bourguibienne se cache encore les squelettes d’une culture machiste qui empêche une réelle libération de la femme.

Si l’on parle d’émancipation féminine au tunisien lambda, une de ses réponses comportera nécessairement le mot « Bourguiba » en référence au code du statut personnel. Or, sous ce geste de modernisme et d’avant-gardisme de l’ex-président se cache l’aliénation de la femme tunisienne à ce héros qui l’a sauvée. Dans l’opinion commune tunisienne, la femme tunisienne aurait donc connu son émancipation par le biais et grâce à un homme. Pouvons-nous encore dans ce cas encore parler d’émancipation ?

De plus, le code du statut personnel offre avant tout une solution juridique à un problème sociétal qui englobe divers dimensions, bien sûr juridique mais aussi culturel, politique… Si par exemple, l’on constate une grande ouverture du marché du travail aux femmes, ou l’acquisition pour ses dernières de droits juridiques, il reste qu’au sein des mentalités tunisiennes, la femme est toujours inférieure à l’homme. Ce constat brut se vérifie dès les racines de la société tunisienne, c’est-à-dire à travers son langage. En tunisien, il est de commune nature de dire à un jeune garcon « walarajel » (Il est devenu un homme) alors que la jeune fille elle se verra dire « waletsbeya » (Elle est devenue une bonne fille). Les exemples sur les préjugés de l’infériorité de la femme abondent au sein de la vie quotidienne en Tunisie. Ainsi, n’importe quelle fille (voilée ou non) se verra constamment sifflée, abordée tout simplement parce qu’elle est encore considérée dans l’inconscient collectif comme un objet sexuel.

Le mythe au sein du monde arabe, de la femme tunisienne émancipée et libre a été créé par la mise sous les feux de la rampe des acquis du code du statut personnel alors que le vrai changement, celui des mentalités et des mœurs ne s’est toujours pas fait en Tunisie.

Le débat politique actuel qui oppose constamment les « laïques » et les conservateurs s’est manifesté sous différentes formes et notamment sous celui de l’habit féminin. En effet, l’augmentation des niqabs dans les rues de la capitale a attiré l’attention des médias et personnalités progressistes qui dénoncent régulièrement ce retour à « l’obscurantisme ». De l’autre côté, des islamistes conservateurs tentent d’imposer le voile à travers, par exemple, le financement de jardins d’enfants islamiques et dernièrement une jeune actrice tunisienne (Rim El Banna) et une professeure d’université (Rafaa El Ayadi) ont été agressées par la police pour leur soi-disant « tenue légère ».
Si ce conflit autour de l’habit féminin présente deux conceptions de la femme tunisienne, celle d’une femme éduquée, occidentalisée et moderne en opposition à une femme plus traditionnelle, il révèle derrière lui une opposition de classe, celle de la femme des classes de la bourgeoisie urbaine par opposition à la femme des classes populaires plus proche de la religion et des traditions.

Cette rupture est à l’image de la société tunisienne, sorte de société schizophrène au carrefour de deux mondes. Alors si aujourd’hui des voix s’élèvent dans le monde politique pour donner à la Tunisie un modèle propre qui ne soit pas une reproduction de la « démocratie occidentale » ou du modèle de l’islam politique, peut-être la question doit-elle aussi se poser pour la femme tunisienne ? Car si la femme traditionnelle reste aliénée à l’homme comme le veulent certaines interprétations de l’Islam, la femme occidentalisée se retrouve elle aussi sous l’aliénation du fantasme de la non-voilée. Or si l’habit ne fait pas le moine, moins d’habits ne voudront pas dire plus de liberté.

C’est par cette schizophrénie tunisienne que l’on peut expliquer le livre de Nédra Ben Smail Vierges ?*qui fait à l’heure actuelle un grand bruit depuis sa sortie en juillet. Cette psychanalyste tunisienne a mené une enquête qui illustre l’augmentation massive des opérations chirurgicales pour se recoudre l’hymen. D’après le livre seules 5% des tunisiennes ne seraient pas préoccupées par la question de la virginité et plus de ¾ seraient des vierges médicalement assistées. Ainsi, si la virginité reste centrale dans les mœurs des femmes, ces dernières ne sont pas non plus prêtes à faire vœu de chasteté et c’est là que se manifeste encore une fois tout le paradoxe « traditionalo-moderne » tunisien.

Pour une réelle révolution des femmes, il faudra peut-être que ces dernières tuent le père bourguibien, qui en les libérant les a placées encore une fois de plus sous la tutelle masculine. Il faudra peut-être aussi que les tunisiennes réinventent elles-mêmes leur idéal féminin loin des débats d’hommes politiques qui se sont appropriés le corps de la femme comme champ de bataille pour le pouvoir.

*Vierges ? La nouvelle sexualité des tunisiennes, Nédra Ben Smail, Cérès éditions, 2012

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