De l’écologie et du progrès

Par Ryan Tfaily

La marche pour la planète qui s’est tenue samedi 8 septembre après la démission de Nicolas Hulot a partout été présentée comme un événement d’une grande ampleur, « un mouvement citoyen exceptionnel », paraît-il. Le signe que les idées écologistes progressent parmi les Français est que la société civile -puisque la marche n’était officiellement pas politique- prend soudainement conscience que l’environnement et la planète sont en danger. Sans qu’une sociologie formelle des participants n’ait été établie, l’observation des affiches, des slogans et de certaines photographies de manifestants nous laisse plutôt penser que cette marche restera comme le symbole de la profonde dépolitisation de l’écologie et de sa perversion. Car même si l’on fait abstraction de tous ces jeunes venus défiler comme s’ils étaient à la technoparade et dont on accordera à tous les participants sincères qu’ils n’étaient pas représentatifs de la marche, les catégories sociales et politiques qui s’y trouvaient démontrent une fois de plus que l’impasse dans laquelle est bloquée l’écologie depuis des décennies est celle de l’incohérence.

Deux travers, qui sont aussi des lieux communs, sont apparus avec une impressionnante acuité dans cette marche. D’une part, l’idée que l’écologie surpasse les clivages politiques, qu’elle doit être appropriée par tous les bords et qu’elle peut être trempée à toutes les idéologies, puisqu’elle relèverait du « bon sens » : c’était finalement le but de cette « marche citoyenne », expression répétée ad nauseam pour prouver que tout le monde était convié à l’événement. Pourtant, contrairement à ce que croient les initiateurs de ce rassemblement, l’ensemble de la population n’aurait pas dû pouvoir être invité à la marche. Le patron d’une multinationale de l’énergie ou de la Silicone Valley, ou bien un député européen qui a voté en faveur de l’adoption du TAFTA, n’auraient pas dû se sentir autorisés à venir marcher. Car un programme écologique ne peut pas être appliqué ni proposé par n’importe qui, et c’est précisément ce que la démission de Nicolas Hulot a montré. L’écologie est incompatible avec le modèle néolibéral en vigueur depuis les années 70, et « l’en même temps » macroniste n’y changera rien. La dérégulation, le libre-échangisme, le pouvoir donné aux lobbys industriels et aux multinationales, la financiarisation de l’économie et la course au profit qu’elle entraîne, ne permettront jamais de sauvegarder les écosystèmes et l’environnement. Pour être cohérente et politique, l’écologie doit donc être pensée comme une idéologie à part entière, et qui entre nécessairement en contradiction avec d’autres idéologies, en premier lieu le néolibéralisme. Mais à lire certains militants, l’écologie (qu’il faudrait plutôt appeler l’écologisme d’ailleurs) n’est pas une idéologie, et relèverait du « bon sens ». Or, rien n’est moins naturel que l’écologie : le sentiment vers lequel on est d’abord tourné est bien le gaspillage et le consumérisme. La conversion écologique résulte d’un effort et de contraintes qu’il faudra assumer, sans mentir en expliquant que quiconque n’y adhérerait pas serait « insensé ». On adhère à l’écologie comme on adhère au libéralisme ou au socialisme, et ses adversaires ont eux-aussi leurs arguments, qui ne relèvent pas de la folie, mais d’une autre vision du monde.

Mais tous les participants à la marche ne tenaient pas ce discours, et beaucoup d’entre eux croient bon d’associer l’écologie à la gauche libertaire et progressiste. Un amalgame fréquent depuis que cette gauche a opéré un hold-up sur la cause environnementale dans les années 70. Pourtant, historiquement, le courant écologique, dès ses débuts avec les envolées lyriques et les déclarations d’amour à la forêt du très réactionnaire Chateaubriand, est associé au conservatisme : dans les années 30, l’écologie intégrale est prônée par les royalistes de l’action française qui déplorent le progrès technique et l’urbanisation tous azimuts. Et pour cause : l’écologie est une idéologie fondamentalement anti-progressiste, qui s’oppose au progrès technique, à l’industrialisation et au consumérisme -bref, qui est incompatible avec le « jouir sans entrave » par ailleurs revendiqué par la gauche libertaire qui s’est appropriée le thème. Là encore, croire que l’on peut d’un côté développer l’idée d’un individu-roi qui ne soit limité par aucune valeur ni aucune contrainte, et de l’autre, manifester pour la planète un samedi après-midi, c’est faire basculer l’écologie dans l’incohérence la plus absolue. Ces militants, aussi sincères soient-ils, veulent le beurre et l’argent du beurre : poursuivre le progrès, dans toutes ses dimensions, économique, industriel, technologique et sociétal, puis déplorer ses effets sur l’environnement. Preuve, s’il en fallait, que cette gauche libérale-libertaire se fourvoie dans l’incohérence : la possibilité d’une décroissance dans certains secteurs de l’économie est violemment récusée dans ces cercles écologiques qui l’accusent d’être « réactionnaire ». Mais c’est exactement cela : l’écologie est fondamentalement une valeur, sinon réactionnaire, au moins conservatrice, qui postule que la sauvegarde de l’environnement est supérieure aux intérêts et aux caprices de l’individu rationnel.

Il est donc capital d’opérer une distinction entre d’une part le hold-up sur l’écologie par une certaine gauche ainsi que les grands appels naïfs à tous devenir écologiques, et d’autre part la véritable écologie politique, celle qui se pense et se voit comme une idéologie, à la fois socialiste (puisqu’elle refuse la course au profit et la financiarisation de l’économie), conservatrice (puisqu’elle veut littéralement « conserver » l’environnement et contraindre le progrès à des limites) et anti-libérale (puisqu’elle s’oppose philosophiquement à l’idée d’un individu-roi déraciné qui ait le droit de jouir sans entrave). C’est à ce prix que ce courant de pensée, qui est aussi philosophique, retrouvera le goût de la cohérence et pourra enfin être réellement appliqué, sans qu’un ministre ne soit contraint de démissionner un an après sa nomination. En attendant, tous les militants sincères devraient se réunir, non  pas pour marcher dans la rue, mais plutôt pour s’y arrêter et s’y asseoir : car c’est la marche en avant perpétuelle et illimitée qui menace la planète.

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