De l’hypocrisie à la contradiction : accepter les ambiguïtés de engagement étudiant

Cher anonyme, merci pour ton article ! Ta contribution est la bienvenue au Zadig, journal portant le nom de l’ouvrage d’un auteur qui jurait de défendre le droit, pour les autres, d’exprimer des opinions contraires à celles qu’il portait. De surcroît, ton article sous forme de pamphlet s’inscrit dans la tradition française de la polémique étudiante et puisque tu as décidé de t’engager sur le terrain de la controverse, la suite logique serait bien sûr un droit de réponse. 

Ainsi donc, tu estimes que la majorité des étudiants du campus, dans lesquels tu t’inclus –ce qui est fort bienvenu–, sont hypocrites dans leurs positionnements politiques. Tu cites les exemples majeurs du féminisme, de la critique du néolibéralisme, de l’écologie, des principes de tolérance qui contrastent avec le prétendu mépris affiché de certains étudiants. Encore une fois, ta lettre traite de sujets importants, puisqu’elle concerne l’engagement étudiant et la politisation sur le campus, deux thèmes auxquels le Zadig prête une attention particulière. 

La continuité et la cohérence n’existent pas 

Ta première erreur est d’avoir confondu hypocrisie et contradiction. La première relève d’une volonté ouverte de faire ou de dire le contraire de ce que l’on pense, ou bien d’agir à l’inverse de ce que l’on prône avec un but bien précis : plaire en société, poursuivre un intérêt que l’on ne pourrait obtenir sans cette attitude hypocrite. La deuxième consiste, pour des raisons pratiques, et malgré soi, à exprimer deux opinions contraires, ou bien à agir en porte-à-faux avec ce que l’on dit habituellement. Les différences notables sont l’intention et le but des deux attitudes : car a contrario de l’hypocrisie, la contradiction n’est jamais sciemment motivée et n’a aucun but précis. Et pour cause, la contradiction est un phénomène profondément naturel et rassurant. Que les jeunes marchant pour le climat à Paris soient parmi les plus gros pollueurs de la planète est un lieu commun sans cesse ressassé ; que, d’une manière générale, les militants, dans leurs actes, entrent en contradiction avec leurs idées est une évidence vieille comme le monde. Marx était un bourgeois ; Rousseau qui ne s’est pas privé de délivrer ses théories sur l’éducation a lui-même abandonné ses enfants ; Jules Ferry était républicain et colonialiste. Dès lors qu’un individu s’engage politiquement ou exprime des avis, il est condamné à la contradiction. Et c’est tant mieux. Car la continuité, la totalité, et la parfaite cohérence, outre le fait qu’elles soient inatteignables pour un humain, ne sont pas, à bien y réfléchir, une preuve de bonne foi : elles peuvent au contraire être vues comme des freins à la nuance, à la dialectique, et même comme un signe d’enfermement idéologique. Il est heureux que dans un système de pensée, il y ait des opinions contradictoires, parce que cette apparente faille est une force : elle démontre que la réflexion laisse place au recul, à l’esprit critique, à la connexion avec le réel. Tu en es d’ailleurs l’exemple parfait : tu te qualifies d’hypocrite car tu n’assumes pas tes positionnements politiques. Cher anonyme, je te rassure, tu ne l’es pas : tu es simplement contradictoire, et tu aimerais qu’il y ait des opinions fortes et assumées sur ce campus, mais tu ne peux toi-même te prêter à cette attitude, pour des raisons pratiques qui te regardent et que nous devons tous respecter. Cela n’enlève rien au crédit de ton idée, ni à sa pertinence, ni même à sa sincérité. De même, les étudiants dénonçant le néolibéralisme mais continuant à jouir des plaisirs de la consommation ne sont pas hypocrites : eux aussi se contredisent, car ils ne sont nullement motivés, lorsqu’ils critiquent le libre-échange ou la financiarisation de l’économie, par une volonté de plaire ou d’obtenir quelconque intérêt. Sincères dans leurs idées, et dans leurs actes, ils n’arrivent simplement pas, pour l’instant, à mettre en cohérence les deux. L’hypocrite est celui qui n’est pas honnête dans ses idées, qui prêche une théorie alors qu’il pense exactement l’inverse, par intérêt. C’est Tariq Ramadan, dont on apprend toujours un peu plus le caractère pour le moins débridé de sa vie sexuelle, qui vient prêcher la bonne morale pour étendre son influence sur les jeunes. Les anticapitalistes de ce campus, bien qu’ils mangent au McDonald le midi, pensent-ils le contraire de ce qu’ils disent ? La réponse est non. 

La vie privée n’est pas le seul crédit d’un engagement politique

Ta deuxième erreur est d’avoir réduit la légitimité d’une prise de position, à la vie personnelle de celui qui la prononce. Quel dommage ! Dans l’espace public, les vies personnelles et les arguments ad hominem comptent moins face à l’engagement public. Cette séparation des sphères entre le public et le privé est au fondement du principe de la conversation à la française, et de toute la démocratie en général. Ce qu’un individu fait dans sa vie privée, du moment qu’il reste dans le cadre de la loi, ne doit pas intervenir dans le débat. Pour juger de la crédibilité et de la légitimité de sa prise de position, seule la consistance de ses arguments, la profondeur de son raisonnement et l’intérêt de ses exemples importent. Bien sûr, si sa vie personnelle est en parfaite cohérence avec ses engagements, cela donne un poids supplémentaire à son propos, mais la conformité entre vie privée et vie publique est loin d’être le seul crédit pour juger d’une opinion. 

L’action individuelle compte moins que la régulation collective

Ta troisième erreur est certainement la plus cruciale. En visant par exemple les écologistes qui n’hésitent pas à prendre l’avion, tu as sous-entendu que la politique était une affaire de comportements individuels. Il y a dans ce raisonnement quelque chose de profondément antipolitique : car le présupposé de la démarche politique est de penser que les comportements individuels ne se régulent pas seuls, et qu’une instance appelée l’État est chargée de la régulation collective. Autrement dit, un individu ne peut rien, ou en tout cas pas grand chose, pour changer le monde, pas plus que ne le peut une somme d’individus : ce sont les choix collectifs qui comptent. Comment reprocher à des individus de prendre l’avion tant qu’aucune forme de rationnement des voyages ne sera pas mise en place, et tant que l’on vivra encore dans un système social, culturel et économique fondé sur la mobilité ? Savoir si les écologistes du campus prennent l’avion ou non est un débat accessoire face à celui consistant à déterminer si ces mêmes écologistes veulent ou non en finir avec le libre-échange, la financiarisation de l’économie et les industries polluantes qui sont les responsables du désastre écologique. 

De l’hypocrisie de droite

Ta quatrième erreur, qui résonne plus comme un lapsus révélateur, est de n’avoir pointer du doigt que « l’hypocrisie » de gauche : celle relative au féminisme, aux droits de l’homme, à l’écologie, à l’anticapitalisme… bref, à des valeurs traditionnellement classées à gauche. Quel dommage d’avoir oublié les personnes du campus se réclamant d’une droite forte, et que l’on aperçoit parfois fumer des substances peu compatibles avec le conservatisme sociétal ! Quel dommage aussi, de ne pas avoir mentionné les macronistes invétérés qui se permettent de faire des remarques déplacées sur le mode de vie dépensier ou le prétendu excès d’argent d’autres étudiants du campus ! À se pencher sur la question, il n’est pas étonnant que tu aies inconsciemment omis cette forme d’hypocrisie de droite, que j’appellerai pour ma part « contradiction », car je ne remets nullement en question la sincérité des étudiants de droite. Dans l’imaginaire collectif, et dans le tien semble-t-il, il est a priori suspect d’être de gauche et d’être sincère : toute forme de pensée de gauche, même articulée, est assimilée immédiatement à la bien-pensance, à une forme d’hypocrisie faite pour se donner bonne conscience, à un conformisme général, ou justement à un anticonformisme lié à la fougue de la jeunesse. Jamais une personne ayant quelques valeurs de gauche n’a de convictions profondes. Au contraire, les gens de droite sont ceux qui réfléchissent, qui ont de véritables convictions fortes et détonantes – jamais ils ne pourront être taxés d’hypocrisie. Ce raisonnement qui nimbe ton pamphlet n’est pas uniquement de ton fait : c’est tout une hégémonie culturelle qui laisse penser que gauche et hypocrisie sont fondamentalement liées – et la gauche n’y est pas pour rien dans cette défaite de la réflexion.

Encourager plutôt que délégitimer

Ta cinquième erreur, enfin, est la plus grave. En parlant de la sorte de la politisation sur le campus, et en décrédibilisant l’expression d’avis engagés, tu commets le risque de délégitimer et décourager un peu plus des étudiants qui peinent déjà à s’engager politiquement, voire à s’engager tout court. Dans un campus où un tri parfaitement implicite et arbitraire est fait entre ceux que l’on a l’habitude de voir s’exprimer et ceux dont l’on a défini qu’ils n’auraient jamais la parole, où des personnes confient n’avoir pas osé s’exprimer lors de débats politiques, où l’on assiste encore à des hésitations, à de longues précautions oratoires avant de prendre la parole en classe, où peu d’étudiants sont politisés comparativement à d’autres campus, penses-tu que la priorité est d’encourager l’expression étudiante, de la valoriser, de s’efforcer d’y trouver un intérêt quelconque, ou bien de la décrédibiliser en la taxant sans excès de finesse « d’hypocrisie » ? Ce n’était peut-être pas ton but, mais voici le résultat : contribuer, toujours plus, à faire peur aux étudiants et à les censurer de manière insidieuse. Pour ma part, je considérerais que, tant qu’il y aura toujours des blocages à l’expression engagée d’étudiants, la priorité sera de faire sauter ces blocages, plutôt que de discuter du bien-fondé de telle ou telle intervention, de l’hypocrisie ou non de telle ou telle prise de parole.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.