[Dossier 5/8] Des signes de déclin de la Oumma mentonnaise ?

Tarikhna, pièce de la Arab Student Organization © Caitlyn Buckley

En réalité, il serait naïf de faire reposer toute l’attractivité de Menton dans sa formation pédagogique. Pour reprendre l’idée primordiale de Richard Descoings, l’objectif profond est de fondre des individualités de différents horizons dans un « creuset commun » (B. El Ghoul) de notre exceptionnel cadre méditerranéen d’études.

Une communauté étudiante qui donne ses lettres de noblesse à la spécialisation géographique

            La vie étudiante est très certainement l’aspect du campus qui rend jusqu’ici le plus justice au label Moyen-Orient – Méditerranée de Menton. On retrouve évidemment nos associations consacrées à certains aspects du Moyen-Orient et de la Méditerranée. Mention d’honneur à MedMUN, qui oriente ses simulations vers le Moyen-Orient, ainsi qu’aux conférences d’Agora, durant lesquelles des intervenants de la région prennent la parole. Ces deux associations ont malheureusement vu leurs plans contrariés par la pandémie actuelle. En outre, ASO a probablement organisé l’événement de l’année avec la pièce de théâtre Tarikhna, jouée dans une salle Saint-Exupéry comble qui comptait notamment la consule d’Algérie, déjà finement analysée dans les colonnes du Zadig. Ensuite, l’association Babel Initiative a mené un voyage de recherches au Caire durant le mois de février, Sciences Palestine a mené des conférences avec des militants, les membres de la danse orientale se sont produites dans l’amphithéâtre Richard Descoings lors du Christmas Show et enfin Sciences Boules, incarnation d’un modus vivendi méditerranéen à la française, a tenu deux tournois de pétanque à la plage des Sablettes.

Cependant, quelques signes de recul de cet esprit de campus, intimement lié à la spécialisation Moyen-Orient – Méditerranée, sont observables. J’ai posé la question à Ryan T., bien connu des lecteurs du Zadig, qui liste des éléments significatifs de ce déclin. Tout d’abord, en dépit ce que j’ai exposé plus haut, de moins en moins de conférences organisées sont en lien avec le Moyen-Orient. À titre d’exemple, la principale association de débat du campus, la Fabrique politique, « oriente beaucoup plus ses thèmes et invités sur la politique franco-française », comme en témoigne l’intervention de François Hollande l’année dernière. De plus, il ressent un reflux des rites sociaux mentonnais, que la bienséance m’oblige à ne pas décrire. Je n’ai moi-même appris l’existence du bil roh bil dâm nafidik ya Mentun que l’année dernière en plein Minicrit et il ne me semble pas l’avoir entendu plus d’une fois cette année sur les terrains de sport. Les playlist des soirées BDE comptent globalement moins d’une dizaine de titres de musique arabe et certaines références ont été oubliées depuis l’année dernière. Enfin, et surtout, de nombreux débats sont ouverts sur le caractère orientaliste de l’identité du campus. En effet, il est vrai que le propre des références moyen-orientales du campus est qu’elles sont souvent prises au second degré. Cela s’explique notamment par le décalage entre la sociologie des premières promotions instigatrices de ces traditions, pour la plupart originaires du Moyen-Orient, qui maîtrisaient donc ces codes pastichés. Or, aujourd’hui, nous assistons à une diversité dans la démographie du campus qui peut faire douter de la maîtrise de ces codes par ceux qui s’emploient toujours à les parodier. En termes de références culturelles, Julien Gaertner, enseignant du cours « Cinémas arabes » depuis 2011, témoigne qu’il effectue toutes les années un test lors de la première séance : « il y a 9 ans, les trois-quarts de la salle connaissaient Farid el-Atrach et Asmahan [ndlr : deux acteurs de l’époque dorée du cinéma égyptien], cette année 2 sur 25 ». Aurélie Daher concède de son côté qu’« il est vrai que les promotions d’il y a cinq ou six ans avaient une culture générale sur le Moyen-Orient, son histoire en particulier (XXème et début du XXIème), plus riche et plus solide ».

Tarikhna, pièce de la Arab Student Organization © Caitlyn Buckley

Comme sous-entendu précédemment, cela est principalement dû à la plus grande diversité des promotions. En l’espace de 15 ans, nous sommes passés d’une trentaine d’élèves à environ 250 étudiants, 1A, 2A et étudiants en échange compris. Jana Jabbour dresse un constat analogue au nôtre et en développe une explication : « il me semble que la culture du campus est désormais beaucoup moins orientale/arabe et beaucoup plus occidentalisée. C’est en fait le changement dans la sociologie des étudiants du campus (un plus grand nombre d’étudiants américains ou de culture anglo-saxonne) qui explique ce changement dans la culture du campus ». Julien Gaertner suppose de son côté « un changement du mode de recrutement ». Dans les faits, il existe, comme vous l’aurez compris, un enseignement qui se divise en deux programmes francophone et anglophone, respectivement connus sous le nom de French et English track. Ces deux programmes ne se mélangent pas trop sur le campus, ce que Inès Weill-Rochant et Kenza Aloui remarquent « directement » en enseignant, notamment au sujet des projets qui s’effectuent entre étudiants d’un même programme. Cette division constitue selon elles la principale différence entre les promotions actuelles et la leur, ce qui désole James K., alias Jacques B., qui sera d’accord avec moi pour dire qu’il est l’un des rares éléments syncrétiques entre les deux tracks : « c’était tellement triste à voir pour moi parce que j’étais pote avec tout le monde. J’avais vraiment deux mondes d’amis […], il y avait rarement de transfert linguistique croisé ». Cet arrivage d’étudiants américains et

Les French Track et English Track ne se mélangent pas trop sur le campus, ce que Inès Weill-Rochant et Kenza Aloui remarquent « directement » en enseignant

internationaux, parfois non-originaires du Moyen-Orient, est à imputer à la conclusion de double diplômes entre Sciences Po et d’autres universités étrangères (principalement Columbia et University of British Columbia en terme d’effectifs), et participe forcément à une  « généralisation » des promotions. Aussi, quelques-uns de mes amis n’avaient pas mis Menton en premier choix lors de leur candidature et ont donc été en quelque sorte parachuté sur le campus Moyen-Orient – Méditerranée sans éprouver au départ un intérêt fondamentalement développé pour cette région. Cela dit, aucun d’entre eux n’exprime actuellement des regrets quant à leur affectation. On peut comprendre que la division entre les tracks mine un esprit de campus déjà mis à rude épreuve hors de ces considérations. Sans vouloir parler à leur place, il m’arrive de ressentir comme un sentiment de défiance de certains English track vis-à-vis des « traditions » du campus, pour la plupart rapportées en français, donc perçues à juste titre comme estampillées French Track.

L’épée de Damoclès de la critique orientaliste dans les études moyen-orientales

La critique orientaliste émerge d’ailleurs le plus souvent du camp anglophone. Les remarques sont tantôt dirigées vers les chants caricaturaux du campus que vers les enseignements, dont le principal tort est d’être principalement dispensés par des Occidentaux, ce qui a déjà été explicitement formulé à une enseignante selon un témoignage d’étudiant. Cette bride de l’orientalisme a peut-être un effet délétère sur l’engagement des étudiants non-originaires de la région dans la spécialisation géographique. Un étudiant me confiait sous couvert d’anonymat qu’il ne se sentait « pas du tout légitime pour apprendre l’arabe, l’histoire de l’islam » et avait l’impression qu’il n’y avait « que les Arabes qui peuvent parler d’eux-mêmes ». Dans un entretien précédent avec le Zadig, Coline Houssais soutient au contraire qu’en étant qu’étrangère, il a été plus facile pour elle de « sauter d’une communauté à l’autre et même de voyager dans différents pays ». L’enseignante estime que sa « compréhension des différentes sociétés du monde arabe n’est pas aussi profonde [que les natifs] » étant donné qu’elle n’y a pas grandi, mais que son expérience « peu profonde (shallow) » est « plus large, donc sans aucun doute un atout ». Les différentes critiques n’entravent néanmoins pas la liberté de débat au campus pour Matthieu Cimino, qui apprécie que des sujets ont bien été reçus par « des gens pas conditionnés pour les recevoir », en citant l’exemple d’un étudiant saoudien qui ne connaissait pas la controverse des Versets sataniques.

            Comme le sous-entendait mon précédent développement, il incombe aux étudiants d’approfondir des recherches sur la zone de spécialisation pour profiter pleinement de l’expérience de spécialisation de Menton, ce que me rappelle Coline Houssais : « ce sont aussi aux étudiants de faire l’effort continu de s’intéresser à la région en dehors des cours, qui sont naturellement loin d’apporter toutes les connaissances nécessaires ». À ce propos, Aurélie Daher fait le constat suivant : « les étudiants, sur les dernières dix années, semblent aussi avoir perdu le goût de l’effort. Disons qu’alors qu’il était tout à fait normal pour des étudiants il y a dix ans de se voir demander trois ou quatre lectures essentielles par cours, les générations d’aujourd’hui sont bien plus réticentes face à l’effort de lecture – comme l’effort de documentation personnelle », citant l’exemple de la lecture

Beaucoup de mes amis non-arabophones ont déchanté dans l’apprentissage de la langue arabe

quotidienne de l’actualité en déclin. De mon côté, sans encore une fois me poser en parangon de l’assiduité scolaire, je constate que beaucoup de mes amis non-arabophones ont déchanté dans l’apprentissage de la langue arabe. Il est dommageable pour la postérité du campus de Menton que ses étudiants ne sortent de leur formation qu’avec un niveau très sommaire d’arabe. Une des réponses à mon sondage proposait à cet égard l’alternative d’ « arrêter d’enseigner le fusha [arabe littéraire] aux débutants » au profit des dialectes, en soulignant que beaucoup d’étudiants ne parlent plus arabe après quelques années en raison de l’usage limité accordé à l’arabe littéraire. De plus, dans la mesure de son échantillon limité, le sondage confirme l’attachement des Mentonnais pour les cours en rapport avec la spécialisation géographique, qui influencent une maquette pédagogique toujours attractive.

R

Sommes-nous pour autant devenus des « étudiants parisiens avec une saveur moyen-orientale » selon la formule choc d’un de mes interlocuteurs ? Dans sûrement l’entretien le plus agréable que j’ai passé pour préparer cet article, Julien Gaertner (qui n’est pas à l’origine de la formule précédente je le précise) considère qu’une connaissance moindre de ses étudiants sur le Moyen-Orient n’est pas gênante, et qu’il est « plus stimulant de partir de rien ».

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Alban Delpouy

Bonjour ! Je m'appelle Alban Delpouy et j'entame cette deuxième année loin de ma chère Réunion. Je suis ravi d'occuper le rôle de directeur de publication de ce nouveau cru du Zadig. Par ailleurs, je serai en charge du site Internet de votre journal préféré. J'attends de pied ferme vos articles, que je me ferai un plaisir (ou pas) d'éditer !

Hello ! My name is Alban and it's my second year far from my dear Reunion Island. I'm glad to hold the role of publication director of this brand new Zadig. By the way, I'll also be in charge of your favourite's newspapers website. I'm looking forward to editing your articles !
Alban Delpouy

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