Désobéir : notre dernier espoir

Par Joseph Siraudeau.

La désobéissance civile ou l’arsenal de lutte pour abattre les institutions 

A l’aube de l’année 2021, espérée plus heureuse que sa prédécesseure, la question des luttes continue à se poser avec vigueur. Si, dans les répertoires d’actions collectives, la manifestation est encore reine, elle n’en demeure pas moins concurrencée par d’autres formes de contestation, telles que la désobéissance civile. Celle-ci est de plus en plus plébiscitée par les mouvements sociaux contemporains et en particulier par la jeunesse. De-là à prédire une vague de désobéissances massives dans un futur proche ? A tout le moins, cette technique apparaît comme incontournable lorsqu’il s’agit de définir des moyens efficaces pour renverser les ordres établis. 

La faillite des corps intermédiaires 

Nul besoin de décrire une nouvelle fois la décrépitude des groupes sociaux traditionnels. S’ils subsistent encore, les partis politiques, les syndicats, voire les associations – même s’il est possible d’émettre quelques réserves quant à ce dernier exemple – sont bel et bien des espèces en voie de disparition. Au mieux, elles jouissent toujours d’un certain capital sympathie ou symbolique auprès de l’opinion. Au pire, les citoyen.ne.s se tournent vers d’autres lieux d’expression, plus à même d’influencer les décisions politiques. Or, c’est précisément cette dernière option qui est aujourd’hui privilégiée. 

En réalité, cette perte considérable d’influence s’est opérée au détour des années 1960-1970, au moment de l’éclosion des “nouveaux mouvements sociaux” (NMS). Davantage portés sur des considérations post-matérialistes, loin du militantisme usuel précité, ces mouvements ont été incarnés par des luttes qui se sont depuis durablement implantées dans le décor des sociétés actuelles : le féminisme, l’écologie… Toutefois, une lutte ne peut se pérenniser en se contentant d’occuper le terrain idéologique. Des méthodes d’action concrètes sont un point de passage sine qua non pour parfaire tout combat. Et en leur sein – entre autres -, la désobéissance civile. 

Ce concept naît de la plume de Henry David Thoreau, au XIXe siècle. Sa mise en application prend déjà ses racines au cours du XVIIe siècle et le mouvement anti-esclavagiste et religieux, les Quakers. C’est en réalité avec les figures de Gandhi et surtout de Martin Luther King que la notion se popularise. Ainsi, des actions, comme le boycott ou le sit-in1, se généralisent dans les démocraties libérales à la fin du XXe siècle. Dans les esprits, elle est bâtie sur le credo de la non-violence. Ensuite, l’idée est vague. Des penseurs, à l’instar de John Rawls, ont donc tenté de la définir : il s’agirait d’un “acte public, non violent, décidé en conscience mais politique, contraire à la loi et accompli le plus souvent afin d’amener un changement dans la loi ou bien dans la politique du gouvernement […] dans les limites du respect de la loi [!]2. Autrement dit, un tel acte implique un refus d’obéir à une loi inique, de manière collective – ce n’est pas une objection de conscience -, publique et pacifique, au nom de certains principes supérieurs. 

Faut-il pour autant systématiser l’usage de la désobéissance civile et stigmatiser par la même occasion les formes plus anciennes d’expression du mécontentement ? Comme le souligne Frédéric Gros dans un entretien accordé à France Culture3 pour son ouvrage Désobéissons, obéir, qui est certes intrinsèque à l’humanité, tendrait à devenir un “confort”, tandis que l’acte de désobéissance serait une marque de “courage” qui nous ferait justement “redécouvrir notre humanité”. Alors, oui, manifester, se syndiquer et signer des pétitions est éminemment un geste contestataire, mais qui demeure dans les limites du droit, un droit souvent rigide et abscons, difficilement modifiable une fois les revendications entendues. Indéniablement efficaces, ces actions font en plus l’aveu d’un échec : elles ne pourront jamais faire basculer un système, puisque produites et nourries par celui-ci, a contrario de l’insubordination, qui nécessite de s’extraire du cocon de l’obéissance servile. 

Le citoyennisme ou comment consolider l’Etat 

Plus que tout, la désobéissance civile répond à une insuffisance démocratique patente, résultat d’un déconnexion décennale entre citoyen.ne.s et sphère politique. Face à l’inaction des gouvernements, les individus ordinaires se saisissent en fait des dernières cordes qui restent à leur arc. D’après G. Hayes et S. Ollitrault, “la désobéissance civile peut être envisagée comme une forme d’empowerment démocratique visant à atteindre des formes […] d’auto-détermination démocratique”. Pourtant, si les critiques et les mobilisations foisonnent, elles s’avèrent des échecs successifs, pour la simple et bonne raison que leur modus operandi soutient l’Etat plus qu’il ne le fait déjouer. Cette attitude, aussi appelée citoyennisme, met le citoyen au coeur du renforcement de l’appareil étatique, comme un moyen de lutter contre le capitalisme – qui n’est qu’un organe d’un système plus global, le productivisme. 

Ces personnes-là, contrairement aux radicaux, voient dans le productivisme, l’Etat, le marché, un horizon indépassable, qu’il suffirait de transformer – souvent de l’intérieur – de sorte à ce qu’ils soient plus en phase avec les problématiques sociales, écologiques ou économiques actuelles. La France insoumise ou La République En Marche ! à ses débuts, jugés volontiers partis anti-système et donc pour son renversement, en sont en réalité le parfait miroir. Pire, les mouvements citoyens, à l’image d’Extinction Rebellion, Alternatiba ou encore ANV-COP214, estimés plus intègres et plus à-même de défier ce sacro-saint sytème, tombent pareillement dans le piège du citoyennisme. 

Les manifestations et les actions de désobéissances organisées – généralement dans un but de massification – participent à la pérennité des institutions. Celles-ci avec le dessein suivant : négocier docilement avec le pouvoir en place. Néanmoins, cela se révèle doublement vain. 

D’une part, un mouvement ne peut pas se déclarer vainqueur quand les institutions sont à l’initiative et à la conclusion des pourparlers. D’autre part, si l’Etat accepte et tolère ces attaques indirectes à son encontre, en déroulant une myriade de belles paroles, c’est que ces dernières ne lui causent aucun dommage. Ainsi, quand des milliers de jeunes battent le pavé dans le cadre des marches pour le climat – muni.e.s de slogans tels que “anti, anti, anti-capitaliste” – et que Emmanuel Macron encourage ensuite cette jeunesse à poursuivre dans cette voie, le mouvement doit se considérer comme vaincu. 

La question de la violence 

Ce qui nous amène à la question de la violence, délicate quand il s’agit d’évoquer la désobéissance civile. Celle-ci a fait de la non-violence un catéchisme. Cependant, les prouesses émancipatrices de Gandhi ou de MLK ne sont que le versant polissé de l’histoire, qui occulte le rôle central qu’a pu y jouer la violence. 

Depuis Weber et Le Savant et le Politique, l’Etat s’accapare l’exercice de la violence dite “légitime”. De fait, tout acte virulent en provenance d’un autre organisme est proscrit, punit et réprimé le cas échéant. De ce point de vue, le credo de la non-violence n’est autre qu’un acte de soumission ou du moins de désobéissance ilote. Surtout, il apparaît que les victoires des mouvements des droits civiques ou d’indépendance indienne ont été plus souvent dues au prix du sang qu’à l’efficacité de leurs modes d’action. Plusieurs exemples historiques viennent abonder ce postulat : de la résistance violente des Vietnamien.ne.s pendant la guerre du Vietnam5 – et la mutinerie de certain.e.s soldat.e.s américain.e.s – à l’implication de Robert F. Williams6 dans le mouvements des droits civiques américains en passant par le “Women’s Social and Political Union”7 fondée par Emmeline Pankhurst ; tous ont pour point commun la “violence”. Or c’est précisément à l’aide de ces forces – parfois – subalternes et prônant l’action directe que les plus grands moments de la désobéissance ont pu porter leurs fruits. 

En outre, la non-violence – dans un contexte contemporain – est avant tout un privilège. Se revendiquer de la sorte, c’est confirmer ne jamais avoir eu à subir la violence d’un système oppressif, classique, racial et patriarcal. Camille8, militant.e à Youth For Climate qui a bien voulu répondre à nos questions, explique à ce propos que son rapport à la violence a changé à mesure qu’il était “au contact de la violence sociale, policière et de l’urgence climatique”. 

Face à une violence structurelle et quotidienne, les mouvements doivent donc composer avec des moyens d’action radicaux et conflictuels : de la dégradation matérielle au sabotage en passant par la violence physique, le spectre de la désobéissance civile violente est étendu. Afin de justifier l’hypothétique recours à la violence perpétrée à l’égard d’une personne, il faut penser au nombre incalculable de mort.e.s, de blessé.e.s et de victimes collatérales engendré.e.s par ce système productiviste. Chaque année, 8,8 millions9 individus meurent des suites de la pollution. 

L’idée sous-jacente ici, c’est que l’absence de confrontation réelle avec le pouvoir – de quelque manière qu’il soit – le sert. Et tant qu’une chape de plomb contiendra l’usage de la violence par les opposant.e.s au système, l’Etat continuera dans sa voie mortifère. Autrement dit, les structures gouvernementales n’ont rien à craindre des mouvements non-violents ; au contraire, le pacifisme fait leur jeu. Dans son ouvrage Comment la non-violence protège l’Etat, P. Gelderloos montre ainsi comment la condamnation réflexe de la violence de la part des activistes elleux-mêmes fait “le sale boulot” de l’Etat. Celui-ci considère avec la plus grande attention l’évolution des mouvements dits violents, n’hésitant par, par exemple, a désigné l’Earth Liberation Front (ELF) comme entreprise terroriste, au même titre qu’Al-Qaïda – et à le réprimer aveuglement. 

Adopter la diversité des tactiques 

En guise de solution à ces ambiguïtés et discordes intra-militantes, il faut opter pour la diversité des tactiques. Celle-ci consiste à ne pas bannir telle ou telle méthode jugée moins pertinente, en incluant dans la lutte à la fois des modes d’action non-violents, qui permettent à un mouvement de prendre de l’ampleur, et d’autres plus violents qui, historiquement, contraignent les décisionnaires à s’assoir à la table des négociations. 

Mais, avant de réfléchir aux stratégies à adopter, les acteurices doivent convenir d’un objectif pour tout le groupe. En effet, il serait absurde de définir un ensemble de tactiques sans désigner au préalable une cible à abattre ou un idéal à atteindre. Cela reviendrait à prescrire à un.e patient.e un traitement sans connaître avec précision la maladie dont iel souffre. 

En définitive, nous devons repenser notre morale d’action. S’il faudra encore compter sur certains canaux traditionnels d’expression, primordiaux pour fédérer et faire adhérer le plus grand nombre de personne autour d’une cause, la désobéissance doit être notre boussole. Celle-ci doit également savoir gérer le dissensus, en incorporant la lutte non-violente et violente, plutôt que d’être un objet continuel de discorde et de tabou entre militant.e.s. La jeunesse et les mouvements sociaux actuels s’emparent déjà de ces questions au moment de décider de leurs actions. “Au vu de l’urgence [sociale, climatique, sanitaire] et du manque de réponses des gouvernements et des députés successifs, je pense que la désobéissance civile à de beaux jours devant elle”, présage ainsi Camille. 

1Il existe bien d’autres registres de l’action désobéissante, répertoriés par G. Hayes et S. Ollitrault dans La désobéissance civile.

2 John Rawls, Théorie de la justice

3“Désobéissons avec Frédéric Gros”, La Grande table, émission à retrouver sur France Culture.

4 Mouvements écologistes, qui prônent l’action non-violente.

5 La guerre du Viêt Nam est une guerre qui se déroule de 1955 à 1975 et qui oppose d’un côté le Nord- Viêt Nam – soutenu parle bloc de l’Est – et, de l’autre, le Sud-Viêt Nam – appuyé par les Etats-Unis. Les Américain.e.s s’engagent militairement dans le conflit à partir de 1965. 

6 Robert F. Williams est un des leaders américains du mouvement des droits civiques, président de la section de la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP). Il rejoint, dans sa philosophie de la violence, Malcom X ou le mouvement révolutionnaire afro-américain Black Panther Party. 

7 Association qui a milité pour le droit de vote des femmes, revendiquant l’action directe. Ses membres sont plus connues sous le nom de “suffragettes”. 

8 Le prénom a été changé.

9 Futura, “La pollution de l’air est le fléau qui réduit le plus l’espérance de vie dans le monde”.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.