Donald Trump, Joe Biden et le sophisme

Débat du 22 octobre entre Trump et Biden @Libération

Par ISSEY BARAVIAN pour La Fabrique Politique

“The fact is everything he says so far is simply a lie” 

Cette phrase prononcée par Joe Biden sur Donald Trump aurait pu être professée par Socrate lors d’un des discours de Gorgias ou de Protagoras. Le sophisme naît en même temps que la démocratie athénienne. Pour persuader l’Ecclésia, on fait appel à ses experts de l’émotion  et de la séduction. Électriser une assemblée, provoquer un engouement irrépressible, annihiler la raison par la séduction, voici le sophisme. On résumerait ainsi le sophisme: avancer avec  mauvaise foi des arguments ayant l’apparence de la vérité pour faire illusion. Plutôt que de  sophisme, on parlerait aujourd’hui de populisme. Ce même populisme qu’on décrédibilise en  dénonçant les fake-news, les généralités, quand lui-même professe des discours sur la  conspiration, le mensonge régnant au sein de l’élite internationale. La cristallisation de l’opposition politique se fait autour de cette notion de vérité, de détention et de rétention de la vérité. Chaque parti se réclame de la vérité et de l’objectivité et accuse le parti adverse de mensonges et de  dissimulation. Dans un monde connecté, où les électeurs sont abondés d’informations, les médias  dénoncent la bassesse de discours politiques volontairement clivants et simplistes, de politiques  qui se traitent de “clown”. The Economist dépeignait une ère de “post-truth” où les faits importent  peu dans la validité d’un argument qui convainc par l’adhésion émotionnelle*. Protagoras cité dans  “Gorgias” de Platon exprime l’impossibilité du discours faux : « Dire, c’est dire quelque chose, c’est donc dire ce qui est. » Sophisme et démocratie, deux composantes inextricables de la politique ?  Tout d’abord, nous devons au sophisme certaines techniques discursives et une grande partie de l’art oratoire. Analysons certaines avec à l’appui des citations des derniers débats entre Joe Biden  et Donald Trump.**  

Le sophisme de la généralisation hâtive et celui de la caricature permettent de modifier la position de l’interlocuteur pour la discréditer et l’attaquer plus facilement. Joe Biden accuse ainsi  Trump: “like for everything else, he doesn’t have a plan” et à Trump de répliquer “You see, it’s all  talk no action with those politicians.” L’emploi de l’adverbe “all” et de la négation excluent toutes  nuances et tendent à simplifier le choix des électeurs avec une opposition manichéenne. Trump est “the worst président America has ever had”, Biden “Will destroy our whole country.” Les deux candidats se construisent des images en opposition: Biden se place comme le politicien expérimenté face à un clown de télé-réalité quand Trump se définit comme l’outsider qui a une  connaissance du “vrai” monde et comprenant le citoyen américain. Il ne trempe pas dans le remugle d’une élite politique corrompue et désuète. Par le sophisme du faux dilemme, on affirme deux possibilités dont l’une est inacceptable, par comparaison, l’autre est la seule valide. Trump affirme ainsi “ We are learning to live with it (covid), we have no choice. We cannot lock ourselves  in a basement like Joe does.” Par ailleurs, Trump affirme “we can’t close up our nation or your are  not going to have a nation” employant un autre sophisme célèbre: celui de la “pente fatale”. Le but  est de décrédibiliser une mesure en décrivant son résultat catastrophique par un enchaînement de causes à effets chimériques: le lien logique entre confinement et destruction du ciment national est confus. Ce sophisme du lien causal douteux se retrouve également dans l’affirmation suivante: “I  ran because of you, because of Barack Obama, because you did a poor job.” En effet, la mauvaise foi est aussi caractéristique du sophisme. Sartre, dans “L’Etre et le Néant” considère la mauvaise foi comme un stratagème de l’homme pour simplifier sa conscience et la réduire à l’état d’une  chose aisément appréciable. La mauvaise foi, au sens où elle facilite l’appréhension des choses  par une essentialisation, est un outil sans doute nécéssaire à la communication politique. De  même, la réduction d’un adversaire à son air endormi ou l’usage du faux-dilemme sont, sinon essentiels, au moins caractéristique d’un discours qui veut persuader.

Le sacrifice de la vérité sur l’autel de l’élection, de la popularité est-il inévitable ?

L’étymologie du terme sophisme est assez révélateur, dérivé du grec sophia, la sagesse, sous-entendrait une forme de nécessité au sophisme. Le sophisme est comparé par Luc Ferry à un discours amoureux ou poétique: si il n’est crédible, il est au moins séduisant. Socrate, dans sa tentative de décrédibiliser les sophistes, se faisait un point d’honneur à arriver en retard aux discours de Protagoras pour en demander le résumé. Protagoras qui venait d’exalter la foule avec son récit du mythe de Prométhée se  retrouvait désemparé: un discours sophiste ne peut être résumé de part l’absence de raison du  propos. L’histoire de la philosophie est donc divisée autour de deux appréhensions du discours: le  discours comme porteur de vérité pour les héritiers de Socrate, le discours comme outil de séduction pour les adeptes du sophisme. Platon place dans la bouche de Protagoras cette formule célèbre “L’Homme est la mesure de toute chose”. La connaissance de l’homme est donc  déterminée par la sensation et donc la subjectivité. Affirmant que l’Homme est l’unique juge de lui même, il est ainsi le seul détenteur de la notion de bien et de mal. Le sophisme en politique  comme perçu par Critias ou Caliclès part du postulat que l’Homme décidant du bien, la loi est  l’expression à un moment donné des conceptions du bien des détenteurs du pouvoir. Selon eux, la cité est un compromis artificiel entre les hommes à un moment donné; l’homme ne naît pas politicien, il le devient.  

l’homme ne naît pas politicien, il le devient.  

L’émergence conjointe de la démocratie et du sophisme pousse à une réflexion sur le  rapport à la parole dans le gouvernement dit du peuple. Un politicien, pour exercer le pouvoir doit  convaincre, persuader, une majorité de personnes. Dans la mesure où le sophisme est autant au  service de la droite que de la gauche, des nationalistes que des communistes, la parole en politique est donc avant tout une parole de la séduction que du vrai. Les sophistes formaient des politiciens en quelques jours ; Socrate déplorait la longue éducation pourtant nécessaire à  l’exercice de la politique. Plus que le politicien démagogue, c’est sur l’électeur, le récepteur du  discours qu’il faut se pencher. Pour décortiquer un discours politique, une bonne connaissance  institutionnelle, économique et historique est nécessaire. Néanmoins, à l’écoute d’un discours,  cherche-t-on vraiment à s’assurer de la véracité des propos ou voulons nous être séduits ?  L’époque semble être elle de l’expression de l’émotion décomplexée, hâtisée par des images que  l’on prend sans leur contexte. Les réseaux sociaux, par la transmission de ses images et des algorithmes qui ne confrontent l’utilisateur qu’à des contenus qui lui plairont, décuplent des émotions qui se hurlent dans des manifestations cathartiques. Les électeurs hyper-sensibilisés cherchent des figures politiques qui les enfièvrent. Si la démagogie athénienne se heurtait à une Ecclesia aux avis multiples, les meetings à l’américaine se font entre gens du même bord, de la  même opinion, le but étant de renforcer ses positions et non de les confronter à d’autres. Dans des meetings de Donald Trump où tous arrivent avec des pancartes affichant leur support, le politicien n’a pas besoin de convaincre mais seulement d’électriser, de fanatiser la foule. Dans tous les cas,  la vérité unique et absolue est détenue par le politicien, dont certains se targuent d’être des figures  messianiques, que l’on acclame.  

Enfin, ce sophisme à l’américaine prend même un nom sous la plume de Hofstadter***, le  “style paranoïaque” décrit comme une “exagération enflammée, de suspicion et de fantasmes de  conspiration”. Il résume ainsi à merveilles les discours des sophistes modernes : « L’Amérique leur  a été en grande partie volée, à eux et aux leurs, même s’ils sont déterminés à en reprendre  possession et à empêcher un acte subversif final et destructeur. […] Le porte-parole paranoïaque  décrit la portée de cette conspiration en termes apocalyptiques, en naissance et en mort de mondes entiers, d’ordres politiques entiers, de systèmes entiers de valeurs. Il campe en  permanence sur les barricades de la civilisation. Il vit sans cesse à un tournant : pour organiser la  résistance au complot, c’est maintenant ou jamais. » 

* Toutes les citations sont extraites des débats entre Joe Biden et Donald Trump du 22 octobre  2020 à l’université Belmont de Nashville, dans le Tennessee, et du 29 septembre 2020 à  Cleveland, Ohio.  

** Le terme post-truth est entré dans le Cambridge Dictionnary en 2016. 

*** Hofstadter, Le style paranoïaque, Théories du complot et droite radicale, 2012

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