[Dossier 3/8] Les premières promotions : les « années héroïques »

Toutes les personnes que j’ai interrogées s’accordent à donner une aura spéciale aux premières promotions. Gilles Kepel, alors officiellement au poste de directeur scientifique, les qualifie d’ « années héroïques », assorties d’un « esprit pionnier qui était merveilleux ». À titre d’exemple, la première promotion qui avait fait sa rentrée dans les locaux de l’IUT était composée d’une trentaine d’élèves, de 17 nationalités différentes.

C’est véritablement la Oumma qui a donné son âme au campus, pour reprendre prosaïquement la formule arabe al makân bilmakîn, « les gens font le lieu ». Étudiante entre 2006 et 2008, et désormais enseignante au campus pendant l’École d’hiver en sa qualité de chercheuse spécialiste de la Turquie, Jana Jabbour précise : « nous formions une véritable “oumma”, une communauté de passionnés du Moyen-Orient. Ce ne serait pas exagéré de dire qu’il s’agissait à l’époque d’un campus “arabe”, tant nous baignions dans la culture arabe et moyen-orientale ». Soulignant la démographie réduite du campus, elle se souvient d’un campus « imprégné d’un air moyen-oriental » : « on parlait souvent arabe entre nous, on apprenait le dialecte des uns et des autres, on organisait des fêtes avec de la musique orientale, nos blagues faisaient allusion à la culture de la région ».

Dans un premier temps, cette sociologie moyen-orientale reflétait « fatalement », pour consacrer un mot cher à mon ami Aly-Remy. E-S-Y, les clivages politiques de la région. Inès Weill-Rochant avoue même avoir pris connaissance de clivages qu’elle ne connaissait pas. En fin de compte, elle et son amie concluent avoir « beaucoup appris entre [eux] » au sein de la promotion, et quelques mois ont suffi à déconstruire les clichés. Néanmoins, elle qui a grandi à Jérusalem ressent parfois avoir été abusivement « identifiée comme Israël » au départ. Désormais enseignantes, les amies concluent avec le sourire avoir fait partie « d’une promotion iconique, en tout modestie », ce qui a même été reconnu par l’administration, selon leurs dires. Il faut bien leur accorder que c’est leur

« Nous formions une véritable “oumma”, une communauté de passionnés du Moyen-Orient. Ce ne serait pas exagéré de dire qu’il s’agissait à l’époque d’un campus “arabe”, tant nous baignions dans la culture arabe et moyen-orientale »

Jana Jabbour, étudiante en 2006-2008 à Menton et désormais enseignante au campus

promotion qui a organisé le Minicrit à Menton en 2009. Pour la petite anecdote, leur camarade de promotion Najib Messihi, président du comité Yalla !, chargé de l’organisation, détaillait à La Péniche la logistique déployée : « les participants seront logés à nos frais au Lycée Pierre et Marie Curie de Menton qui nous ouvert les portes de son internat, à la base aérienne de Carnolès [!], dans les logements étudiants et enfin chez les étudiants qui disposent d’appartements ». Sur l’échelle du Havre, en référence à l’édition de l’année dernière particulièrement spartiate, j’espère que ces conditions d’hébergement n’étaient pas trop rugueuses pour les participants en provenance des autres campus.

Les articles de Medinat Al Shabaab, l’ancêtre du Zadig, reflétaient un tel bouillonnement intellectuel dirigé vers le Moyen-Orient. De nombreux articles étaient signés en arabe, dont un par « doktura » Lamiss Azab, alors enseignante de langue, qui a la particularité de lancer ses jeunes pousses dans l’écriture de petits paragraphes. L’association Babel Initiative était également active depuis les premières années du campus, avec un premier voyage à Istanbul. Un article alarmiste faisait état de la situation délicate dans laquelle s’était retrouvée l’association après le départ de Gilles Kepel, qui lui fournissait « l’essentiel de son soutien », ce qui n’a néanmoins pas empêché la tenue d’un voyage en Jordanie. Concernant les conférences, on y lit aussi bien un compte rendu détaillé du cycle de conférences donné par feu Mahmoud Azab, conseiller du Grand Imam d’Al Azhar pour le dialogue religieux et directeur du programme d’études islamiques en langues étrangères à l’Université d’Al Azhar, qu’une prose triste se désolant qu’un autre intervenant n’ait réuni que 9 personnes sur le sujet « Tocqueville et l’islam », ce qui vient un peu nuancer cette idée d’âge d’or intellectuel.

Comme nous le savons tous très bien, les mémoires de la dolce vita mentonnaise s’accompagnent de souvenirs plus difficiles d’heures de travail passées à soutenir les exigences intellectuelles de Sciences Po. Sur la question de l’épanouissement intellectuel, Kenza Aloui confesse que les cours étaient parfois « même un peu trop exigeants », avec le souvenir d’une 1A difficile, ce que confirme Inès Weill-Rochant, concernant notamment l’acclimatation à la « méthode Sciences Po ». Coline Houssais, qui faisait partie de la première promotion de 2005 et 2006 et qui enseigne désormais au campus, se rappelle d’années formatrices, néanmoins pas« agréables à chaque instant » comme elle le nuance, se remémorant ainsi « la charge de travail importante, les rendus en série, certains cours interminables tôt le matin ou tard le soir ». Actuellement en charge des cours  « East in the West », « From Tan-Tan to Teheran – Music & Politics in Contemporary MENA » et « History Workshop: A Reflection of Memory and Museums » et elle relativise en soulignant qu’« avec le temps, on oublie les petits désagréments pour apprécier aussi tout ce que nous avons appris, à la fois en termes de contenus et de réflexes de travail », qui font, selon elle, « toute la différence, même aujourd’hui ». Toutes les anciennes étudiantes s’accordent par ailleurs à retenir l’aspect positif de ces contraintes. Soulignons que ce petit aperçu de l’esprit des premières années aurait pu être enrichi par des réponses de témoins de ces « années héroïques » au sondage que je proposais sur Facebook. Malheureusement, aucune réponse ne provenait d’une personne ayant étudié à Menton avant 2012. Encore une preuve que l’âge avancé inhibe l’utilisation des réseaux sociaux ? Je laisse le soin à chacun de rapporter ces anciens temps à son expérience personnelle. Enseignants comme étudiants convergent à louer ces premières années comme une sorte d’âge d’or, même si j’ai brièvement suggéré que les Mentonnais « pionniers » connaissaient les mêmes méandres que nous. Mettons donc en garde tout lecteur pointilleux en citant la morale du film L’homme qui tua Liberty Valance (J. Ford, 1962), habilement rappelée par Christophe de Voogd lors de la première leçon de son cours « Narratives, Representations and Uses of the Past » et adaptons celle-ci à notre contexte méditerranéen chéri. This is the Riviera, sir. When the legend becomes fact, print the legend!

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Alban Delpouy

Bonjour ! Je m'appelle Alban Delpouy et j'entame cette deuxième année loin de ma chère Réunion. Je suis ravi d'occuper le rôle de directeur de publication de ce nouveau cru du Zadig. Par ailleurs, je serai en charge du site Internet de votre journal préféré. J'attends de pied ferme vos articles, que je me ferai un plaisir (ou pas) d'éditer !

Hello ! My name is Alban and it's my second year far from my dear Reunion Island. I'm glad to hold the role of publication director of this brand new Zadig. By the way, I'll also be in charge of your favourite's newspapers website. I'm looking forward to editing your articles !
Alban Delpouy

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