Du Front au Rassemblement : le début de la fin ?

Photo du journal Le Point, @Raphael Lafargue, Anadolu Agency

Par Arthur Des Garets.

Le week-end dernier s’est tenu le 16ème Congrès du Front National dans la métropole lilloise, dont le mot d’ordre aura tenu en un mot : rebondir. Le parti frontiste aux 11 millions d’électeurs, véritablement groggy depuis la contre-performance de sa cheffe Marine le Pen à l’élection présidentielle est dans une impasse. Peu présent à l’Assemblée nationale, où le nombre de députés, sept, ne permet pas la constitution d’un groupe parlementaire, le FN est en perte de vitesse. Le changement de nom est symptomatique de cette fuite en avant que fait tout parti politique pour rebondir après un échec. La présidente du parti, réélue au cours du Congrès doit faire face à une triple crise qui fait vaciller son avenir et celui de son parti.

La première crise que traverse le parti concerne sa personne et le lien mécanique que font les électeurs avec l’échec du Front National. Marine le Pen pâtit encore de son débat de l’entre-deux tours, où elle n’aura pas su se positionner en responsable politique digne de gouverner mais bien davantage en première opposante. Le malaise est d’ailleurs palpable chez les électeurs et les cadres du FN, nombreux à avoir été déçu de cette prestation qui cristallisa la frustration d’un parti tout entier. L’histoire politique contemporaine a montré qu’il était toujours difficile de rebondir après un échec électoral et surtout lorsque l’on en est tenu personnellement pour responsable. À cela s’ajoute le retrait de Marion Maréchal le Pen qui crée une aura autour d’elle sur fond de volonté de renouveau. Son nom est dans toutes les bouches et les esprits, alors que ses sorties ponctionnées créent une attente dans le coeur des militants.

En tendant la main à tous les “nationaux” le FN s’avoue vaincu puisqu’il avoue son incapacité à agir seul.

La seconde crise concerne la crédibilité du parti, son ethos. Depuis l’élection d’Emmanuel Macron, le Front National est en cours de mue, mue tout d’abord idéologique. L’exemple criant en est le revirement de position vis-à-vis de l’Union Européenne. Les prémices de ce retour aux sources pour le Front National étaient déjà palpables dans l’accord de l’entre-deux-tours avec Nicolas Dupont Aignan qui prévoyait le maintien de l’euro comme monnaie nationale. A coups de harangues et d’approximations économiques, le discours du parti durant la campagne avait fait de la sortie de l’euro la condition sine qua non du retour à un lendemain qui chante pour la France et ce dans la stricte lignée souverainiste. Cette mesure est désormais abandonnée et ce par ce qu’elle serait sensible à bon nombre d’électeurs soucieux de l’équilibre économique, notamment les retraités, et surtout peu convaincu par l’argumentaire de Marine le Pen.

Difficile de s’expliquer et de rester crédible lorsque l’on abandonne une mesure si centrale et inscrite dans l’imaginaire collectif au cours d’une campagne haletante. Cela fait brouillon, alors même que le Pen expliquait durant cette dernière que “70% de son programme ne pourrait être mis en oeuvre” si l’euro était maintenu. Il en est de même concernant la stratégie de dédiabolisation, dont l’instigateur avait été F. Philippot, qui avait permis au parti d’atteindre ces scores historiques. En ne mettant pas exclusivement la focale sur la question de l’immigration, le parti a pu élargir son électorat et gagner en normalité dans la conscience française. Ce thème instrumentalisé sur fond d’insécurité culturelle, est désormais remis en avant dans la rhétorique frontiste qui lie délinquance, immigration et terrorisme, alors que le terrorisme est devenu en 2017 la préoccupation majeure des Français et ce avant le chômage. Cette perte de crédibilité est même avouée par le parti lui-même en la politique de changement de nom et donc de philosophie. En passant du Front au Rassemblement, le FN avoue qu’il ne se suffit plus et perd son caractère unique, devenant un moyen et non plus une fin dans l’application d’un programme politique. En tendant la main à tous les “nationaux” le FN s’avoue vaincu puisqu’il avoue son incapacité à agir seul.

Isolée, voire inaudible depuis l’élection, elle doit tour à tour regagner personnellement de la crédibilité, assurer une cohérence idéologique à son parti et prouver qu’elle est encore la mieux à même de le diriger.

La troisième crise est enfin liée aux jeux partisans extérieurs au Front National. Tandis que le parti d’Emmanuel Macron absorbe l’électorat centriste minant les partis modérés, l’électorat séduit par le FN fait l’objet d’appels de pieds incessants depuis la victoire de Laurent Wauquiez à la tête des Républicains. Cela est incarné par les éléments de langage des argumentaires républicains et surtout par celui de son président. Les travaux de Cécile Alduy, chercheuse au CEVIPOF, sur le vocable identitaire du nouveau chef LR vont dans ce sens. En imposant les termes du débat, un parti politique cherche à gagner la bataille culturelle et à se placer en solution face au diagnostic dressé. Et en n’hésitant pas à reprendre des substantifs d’héritage droitier – tel le fameux concept de ” grand remplacement” – le parti les Républicains vire à droite toute. Tel est aussi le cas avec le débat sur l’Union Européenne dans lequel Wauquiez n’hésite pas à flirter avec des idées du FN durant la campagne, notamment en ce qui concerne le protectionnisme. En outre, Wauquiez fait d’ailleurs sien le concept de déracinement en appelant à la philosophe Simone Weil, pour empiéter un peu plus sur le terrain identitaire. Son cocktail droitier vise à repêcher les électeurs frontistes et ce dans une stratégie semblable à celle de Nicolas Sarkozy en 2007, stratégie qui avait d’ailleurs été gagnante.

La situation paraît mal engagée pour Marine le Pen et pour son parti. Isolée, voire inaudible depuis l’élection, elle doit tour à tour regagner personnellement de la crédibilité, assurer une cohérence idéologique à son parti et prouver qu’elle est encore la mieux à même de le diriger. Même si l’électorat frontiste reste attaché à leur cheffe (91% des sympathisants FN souhaitant la voir candidate en 2022), les Français, ceux qui doivent être convaincu pour briser le plafond de verre, pourront se tourner vers un parti LR jugé plus solide s’ils se retrouvent dans les idéaux frontistes. Un dernier sondage, publié par le JDD montre la permanence d’un a priori négatif sur le parti avec 63% des Français qui le jugent toujours dangereux pour la démocratie. A suivre donc, pour voir si le Rassemblement National réussira tour à tour à faire oublier le Front et à surmonter ses nombreux défis.

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