« D’un côté, je vois un Orient qui perd le Nord, de l’autre, un Occident desOrienté. »

par Marine Zagar

Jacques Berque décrit merveilleusement à travers ce titre la tension qui demeure entre les rives Nord et Sud de la Méditerranée. Dans Mémoires des deux rives, l’auteur analyse à travers la mémoire la synthèse culturelle si particulière qui existe de part et d’autre de la Mare Nostrum et se bat pour les rapprocher malgré cette barrière naturelle qui tout en les éloignant, les rassemble en une aire géographique cohérente. C’est le point de départ que choisit son Altesse Royale le Prince Bin Talal de Jordanie pour mener une réflexion personnelle  pour le moins vaste et positive sur le dialogue entre les sociétés du pourtour méditerranéen. Éminente figure diplomatique et culturelle dans la région moyen-orientale, érudit et polyglotte, le Prince Hassan Bin Talal est l’oncle de l’actuel roi de Jordanie Abdallah II. Fondateur de nombreuses organisations promouvant l’éducation et le dialogue interculturel et religieux à travers le Moyen-Orient, Son Altesse nous a délivré un discours emprunt d’espoir quant à l’avenir de sa région, les crises qu’elle traverse et les opportunités nouvelles qui s’offrent à elle concernant les événements récents et notamment le désormais fameux printemps arabe. C’est donc en s’inspirant de la vie et de l’œuvre de Jacques Berque que Son Altesse Royale nous a délivré un discours axé sur la conciliation des différentes cultures, et l’approfondissement des échanges entre les rives Sud et Nord de la Méditerranée.

En effet, alors que certains défendent l’idée de deux sphères monolithiques aux cultures et pratiques diamétralement opposées, comme Samuel Huntington, qu’a cité le Prince Hassan Bin Talal, entre une Europe christianisée et démocratique au Nord et un Sud de «  civilisation musulmane homogène et tentée par l’absolutisme ». Évidemment cette conception est une ineptie. Bien que les relations entre Nord et Sud n’aient pas toujours été au beau fixe, la mer qui les sépare n’est pas imperméable aux cultures circulant en son sein. Et c’est particulièrement aujourd’hui qu’il convient de repenser les relations interculturelles dans cet espace à la fois cohérent et disjoint. Selon Son Altesse Royale, les schémas traditionnels, les grilles de lecture habituelles attribuées à cette région si particulière ne tiennent plus du fait de la complexité des nouveaux enjeux en cours. Pour cela ne faut-il pas s’interroger sur la question d’une éventuelle identité méditerranéenne ? Tous rassemblés autour d’une mer et si différents, y’a-t-il quelque chose de plus que la géographie pour nous rassembler ? C’est bien ce que le Prince tente de promouvoir depuis de nombreuses années.

Il commence par proposer une nouvelle définition géographique. Selon lui : le Moyen-Orient ne se nommerait plus alors comme on l’entend aujourd’hui selon la célèbre acception d’Alfred Mahan serait distingué en deux espaces que seraient l’Asie occidentale et l’Afrique du Nord afin de mieux représenter les flux inter et intra-régionaux. Le dialogue, a été longuement dirigé et relancé à maintes reprises par le Nord, notamment à travers le processus de Barcelone par exemple. Pour l’éminent invité de l’hôtel Ermitage cependant, la coopération plus qu’approximative des régions du Sud de la Méditerranée empêche toute cohérence durable entre Nord et Sud. Peut-on cependant reprocher au Sud son manque d’organisation : l’Europe méditerranéenne demeure un ensemble politique, économique et culturel viable, établi et stable tandis que la rive Sud, récemment en prise à des révolutions de toute part, subit les régimes dictatoriaux depuis de nombreuses années. La comparaison est par conséquent bel et bien déséquilibrée et on peut aisément comprendre que les propositions de coopération viennent principalement du Nord.

Malgré cette divergence factuelle évidente entre Nord et Sud, Le Prince Bin Talal accorde, à juste titre, une importance capitale à l’incompréhension mutuelle des cultures qui se font face de part et d’autre de cette mer si convoitée. Et pourtant, l’optimisme de ce sage discours donné par un homme d’expérience réside dans la foi que celui-ci conserve en une véritable identité méditerranéenne. Le fait est que cette identité, ce sont les habitants du pourtour méditerranéen qui l’auraient en majeure partie créée, conformément à la théorie de Benedict Anderson développée dans son ouvrage L’imaginaire national. Bien que les valeurs partagées par les deux rives connaissent une hiérarchie divergente, les échanges ont toujours été présents entre Nord ou Sud, connaissant de manière cyclique des phases de recul ou de profusion. Ces mélanges ont par ailleurs résulté en des pratiques politiques et culturelles intéressantes issues d’idéologies réinterprétées : Son Altesse cite l’exemple les idées des Lumières, manifestées par un nationalisme laïque ou un marxisme exacerbé sur la rive Sud car interprétées à travers un prisme culturel différent de celui qui l’a produit. Aujourd’hui pour le Prince, il s’agit de « revitaliser une relation qui a toujours existé », bien que cette relation ait été de nature commerciale avant toute chose.

Pour le Prince, enrichir et pérenniser cette relation passe avant tout par la transmission d’un patrimoine commun aux générations qui deviendront les acteurs de demain dans la cohésion méditerranéenne. L’un des points les plus évocateurs et porteurs d’espoir de cette tendance est à ses yeux le développement du rôle d’Internet et des jeunes générations dans les récents événements. Cette jeunesse, qui se révolte et manifeste son insatisfaction, en vient à de tels mouvements parce qu’elle «  a grandi dans l’héritage vide d’une décennie perdue. »  Le peuple arabe, si l’on peut désigner un peuple comme tel, s’est , comme l’espérait Taha Hussein, mis en colère contre lui-même. Colère sincère et métamorphose à venir ou coup de griffe passager et système persistant ? Seul l’avenir nous le dévoilera.

C’est emprunt d’émotion que le Prince Bin Talal nous a transmis sa connaissance si fine à propos de cette mer si particulière qu’est la Méditerranée. Éternel optimiste et homme de conciliation, il nous a délivré un discours comme on n’en entend plus. Lorsque l’on ouvre les journaux, le Moyen-Orient semble transpercé de conflits insolubles de toutes parts. Et il en existe, c’est une évidence. Mais une vision comme la sienne nous permet d’entrevoir un avenir meilleur et une coopération possible entre les nations de part et d’autre de la Méditerranée. Désemparé devant le manque d’implication d’acteurs occidentaux qui pourtant sont les seuls à pouvoir intervenir efficacement à ses yeux, il n’en reste pas moins confiant en ce qu’il considère comme son peuple et ses descendants pour enfin parvenir à une paix durable dans une région déchirée de l’intérieur et convoitée depuis des décennies.

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