“En direct”

Par Raphaël Beauregard-Lacroix

Il semblerait déjà que tout ait été dit; après quelques jours de caricatures, manifestations et autres discours outrés, les médias semblent être passé à autre chose et il n’est plus question nulle part de cette fameuse #muslimrage.

Je ne veux pas revenir sur le débat de la liberté d’expression, puisqu’il est certainement vain de vouloir combattre toute la stupidité du monde : si vous n’êtes pas convaincus, allez faire un tour sur Internet. Tout ce débat a été fait et refait maintes fois; il est je crois plus intéressant de se poser la question de pourquoi cette explosion aussi violente qu’éphémère. Je ne parle pas ici de la violence attribuée par certains à une infime majorité et à d’autres à une culture, mais bien de l’explosion médiatique. À son maximum le 14 septembre dernier, le volume d’entrées dans Google du terme « innocence of muslims » n’était plus le dimanche 30 qu’à 3% de ce volume.

Source: http://www.islamophobia-watch.com/islamophobia-watch/2012/9/17/muslim-rage-another-newsweek-publicity-stunt.html

Ainsi, il y a quelques semaines à peine, les médias de toutes les chaînes d’information ont été submergés de séquences en provenance du monde musulman, des directs aux reporters amateurs. Le but, simple, était de nous montrer toute cette violence. Une violence totale, une violence arbitraire.Tant et si bien qu’est apparu le hashtag #muslimrage sur Twitter, une réponse par l’absurde à cet abus du faire-voir.

Au bout du compte, quelle a été l’effet de ces deux semaines de colère ont-elle revêtu ? À part nous conforter dans nos peurs orientalistes face à cet « autre », musulman et barbare, face à ces visages déformés par la colère et brûlant tous les symboles leur tombent sous la main. Et dire que c’est bel et bien la mort d’être humains (quelques uns) et l’attaque des ambassades qui fait frémir notre fibre sécuritaire.

Il semble donc que nous n’ayons même plus besoin de nos propres cerveaux pour faire un grand amalgame combinant islam, vandalisme d’ambassades, colère et manifestations violentes. Comme la mère qui contraint l’enfant à finir son assiette, nous nous voyons contraint d’assister au spectacle, de l’ingérer, de se faire encore montrer une autre séquence en direct d’une manifestation dans cette grande capitale du monde arabe, où les gens se lancent des pierres, brûlent des pneus, piétinent un quelconque symbole. Cet amalgame nous est fourni à la source par le « direct », par le reporter « citoyen », cette information « pure » et non filtrée. De quelle pureté s’agit-il? À des milliers de kilomètres, comment avons nous accès à plus qu’à cette petite image, provenant d’un site de streaming, pixelisée et on ne peut moins claire? Est-ce pertinent? Pouvons-nous réellement compatir avec les proches et amis de Christopher Stevens? À travers un écran? À travers un page de journal? En tant que simple Canadien, puis-je, ou dois-je m’émouvoir? Si votre voisin de palier décède, cela vous choquera certainement. Mesurez l’intensité de ce sentiment, avec celle du sentiment que l’on veut vous inculquer, avec toutes ces images.

Est-ce que le refus de s’émouvoir devant de telles images ne pourrait pas être une forme de reconnaissance de la barrière infranchissable qui existe entre eux et moi, entre ces guerres, conflits, manifestations qui ne sauraient coller à mon quotidien? L’espace est oublié. On se perd parfois dans ce monde trop grand; Al-Jazeera n’a cesse de me dire que le mien s’étend jusqu’en Syrie. Vraiment? Je n’y ai jamais posé le pied. Et pendant qu’on me montre ces mères éplorées par la perte de leur fils, sous les obus de Bashar, ma voisine a peut-être perdu son fils, aussi. Que voudrait la première, de l’autre côté de l’écran? Que je me soucie d’elle, ou de ma voisine?

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