Entretien avec Gilles Kepel : retour à Menton pour l’ « enfant du pays »

Les affaires reprennent ! Photo: Alban Delpouy

La tenue de MedMUN* consacrait à l’origine le retour officiel de Gilles Kepel sur le campus de Menton. Cet entretien devait alors couvrir l’événement, qui a été annulé compte tenu des conditions sanitaires. En exclusivité pour le Zadig, le spécialiste mondialement reconnu du Moyen-Orient nous annonce son retour en tant qu’enseignant au campus l’année prochaine. L’occasion pour lui d’exprimer son attachement à Menton, raconter ses précédentes années à Sciences Po sur la Côte d’Azur mais surtout de se tourner vers l’avenir, aux côtés de la directrice Yasmina Touaïbia. Aussi à l’aise en italien avec le propriétaire du restaurant qu’en dialecte égyptien pour me raconter une blague à propos de la zebiba de Anouar El Sadate, qu’il me répètera courtoisement en français à la vue de ma capacité limitée à la comprendre en langue originale, le professeur aborde tour à tour Villa Jasmin, certificat de baptême et randonnée dans un entretien haut en couleurs.

Quelle a été votre implication initiale dans la création du campus ?

En fait, à l’époque, Richard Descoings était le directeur de Sciences Po et il avait commencé à ouvrir des campus en région. Le maire de Menton, Jean-Claude Guibal, avait lu un article dessus, je ne sais plus dans quel média, et l’avait contacté. Et donc un jour, on allait ensemble à un dîner et, dans sa voiture, il m’a demandé si je connaissais Menton. Il ignorait que j’étais pour partie originaire de cette région et du village de Gorbio situé au-dessus. Je lui ai dit que je connaissais Menton et il m’a demandé ce que je penserais a priori de l’idée. Je trouvais personnellement, évidemment pour des raisons qui n’étaient peut-être pas rationnelles, mais personnelles, que c’était une excellente idée. Quelques semaines plus tard, on est venus avec lui et la dame qui dirigeait les chaires à l’époque. Dans un premier temps, avec Jean-Claude Guibal, on nous avait montré dans la vallée de Gorbio, justement, la villa Mer et Monts mais qui n’était pas adéquate, car très enclavée. Ensuite, en passant là où nous sommes actuellement [ndlr : place du Cap], j’ai vu l’hospice Saint Julien. Je lui en ai parlé, mais à l’époque le musée Cocteau devait être là. Les discussions étaient donc en train de tourner court. On avait dîné avec le directeur, le maire et la sénatrice [ndlr : Colette Giudicelli, épouse de Jean-Claude Guibal], qui n’était pas encore sénatrice à l’époque, à la villa Maria Serena. A la fin du dîner, l’accord s’est fait sur Saint-Julien d’une certaine façon, ce n’était pas gagné au début, mais c’était ça ou rien. Et le paradoxe est que je me suis un peu occupé de ça jusqu’en 2010 où je suis parti à l’ombre et après je ne suis plus revenu. Je n’avais jamais vu jusqu’alors Saint Julien fonctionnel, j’ai connu le campus en d’autres lieux. A l’époque, une partie de l’électorat voulait en faire un EHPAD. En fait, il y a eu un peu de frictions, c’était un enjeu de luttes, notamment pour les élections municipales à l’époque. Je crois qu’aujourd’hui, donc quinze ans après, plus personne à Menton, même des opposants de l’époque ne le regrettent puisque campus a considérablement dynamisé et rajeuni la ville. Il fait non seulement la joie de bailleurs qui peuvent louer leurs appartements pas seulement en saison d’été, il y a là-dessus un  fort soutien électoral. Je l’ai vu en revenant ici, le campus est très populaire, indéniablement et ça c’est une excellente chose. Au début, quand nous l’avons créé, c’étaient les années héroïques, la première année je crois

J’ai fait la connaissance de Madame Touaïbia, la nouvelle directrice, qui a beaucoup de projets que j’ai trouvés formidables pour aller de l’avant, basés sur son expérience personnelle, son savoir, ses connaissances

qu’il y avait une trentaine d’étudiants, c’était du cousu main, et il y avait une ambiance très, comment dire, familiale. Et donc, je me souviens à la fin de l’année, j’emmenais les volontaires qui aimaient marcher, on montait en car à St Agnes et faisait le chemin Sainte-Agnès-Gorbio par la Baisse de Bausson et on était accueillis par le maire sur la place avec une pissaladière géante et les jeunes marocains et marocaines avaient des émotions parce qu’ils se croyaient dans l’Atlas, les Levantins parce qu’ils se croyaient dans l’Anti-Liban, je garde un souvenir merveilleux de ces moments-là. On était un peu les pionniers si vous voulez, c’était très sympa. Et puis pour moi, c’était l’occasion de venir ici dans ma famille, et ce qui est assez amusant finalement, c’est que ma mère est née dans la Villa Jasmin, le bâtiment des filles. Ca a toujours été une maison municipale et c’était une maison d’accouchement, donc d’une certaine façon je suis totalement attaché à Menton. Mais bon, a partir de 2010, Sciences Po est entré dans une période un peu turbulente comme chacun le sait, et moi j’ai donné une autre orientation à ma carrière, qui m’a amené à passer à l’Ecole Normale Supérieure, où j’ai recréé une chaire Moyen-Orient Méditerranée et un master, alors même qu’aujourd’hui le master a disparu à Sciences Po. Et puis, il se trouve que le directeur Frédéric Mion m’a demandé de reprendre le cours d’amphithéâtre à Boutmy le lundi ce semestre, qui est assez bourré, il y a 380 étudiants je crois, et dans cette perspective, comme par ailleurs je suis aussi installé en partie ici, il m’a semblé une bonne idée de voir si je pouvais, comme je serai de toute façon ici, joindre l’utile à l’agréable, ou l’agréable à l’utile. J’ai fait la connaissance de Madame Touaïbia, la nouvelle directrice, qui a beaucoup de projets que j’ai trouvés formidables pour aller de l’avant, basés sur son expérience personnelle, son savoir, ses connaissances. L’idée est donc de faire en sorte avec le réseau que j’ai acquis , avec toutes les initiatives à Paris, en Suisse, où je suis aussi professeur à l’université de la Suisse italienne à Lugano où on organise maintenant un forum Moyen-Orient Méditerranée chaque été au mois d’août, donc de mettre un peu davantage Sciences Po Menton sur la carte, de favoriser son désenclavement en assurant de nouveau un flux d’enseignants de qualité, avec une direction intellectuellement et pédagogiquement très dynamique. Je suis très heureux si je puis être utile et très enthousiasmé à l’idée d’y participer. J’enseignerai l’année prochaine un cours en anglais au premier semestre et en français au deuxième semestre sur les crises du Moyen-Orient et Méditerranée, un peu comme celui que je fais à Boutmy, mais adapté à des étudiants de Collège, avec une dimension plus structurante et plus pédagogique, puisqu’il m’a semblé avec la directrice qu’il était très important au début d’un cycle universitaire d’avoir un certain nombre de points de références. Certes, on peut les critiquer, mais encore faut-il les avoir, or c’est peut-être un peu des choses comme ça qui ont manqué. Dans ce projet que la direction de Sciences Po à Paris, et ici, souhaite mettre en place, si je puis être utile, pour des raisons personnelles  ça me fait très plaisir.

J’enseignerai l’année prochaine [à Menton] un cours en anglais au premier semestre et en français au deuxième semestre sur les crises du Moyen-Orient et Méditerranée

Villa Mer et Monts, proposition initiale de Jean-Claude Guibal pour accueillir Sciences Po à Menton ( © Mentons info et page Facebook « Villa Mer et Monts – Menton » )

Si l’on effectue un petit retour dans le passé, quels sont les cours que vous avez dispensés à Menton ?

Ecoutez, je ne me souviens plus ! La première année, c’étaient des cours assez généraux, des choses plus générales sur l’histoire du Moyen-Orient ancienne et puis, je me souviens que les premières années, j’avais réussi à faire venir une demi-douzaine d’étudiants du Golfe et Saoudiens, dont le niveau en français et en anglais était extrêmement faible, donc je faisais cours en arabe, mais c’étaient des cours assez basiques, principalement sur la région. J’ai toujours plutôt enseigné ma spécialité et c’était intéressant parce que ça leur donnait quelque chose dans leur langue sur la région qu’ils n’avaient jamais entendu.

En quoi consistait votre poste de directeur scientifique du campus, que vous partagiez avec M.Fitoussi, c’est ça?

Oui c’est ça oui, nous étions tous les deux professeurs d’université donc nous assurions le pilotage. Sciences Po a vécu une période un peu difficile à ce moment-là et donc cela a perdu sans doute de sa dynamique.

Vous voulez dire à quelle époque, post-2010 ?

Oui au tournant de ces années-là. Après je ne sais pas, parce que je n’étais plus là, donc je ne peux pas dire ce qu’il s’était passé.

Quelle était la marge de manœuvre académique possible par rapport à la direction parisienne à l’époque ?

Quand j’étais là, elle était assez grande. Fitoussi et moi étions écoutés.

Justement, on va dire que le son de cloche qu’il y a ici parmi les étudiants est qu’on a l’impression que Sciences Po hésite tout le temps entre la maison-mère parisienne et la délocalisation, qu’ils sont tout le temps sur un des deux pieds et qu’ils ne savent pas sur lequel danser, qu’est-ce que vous en pensez ?

Je pense que justement, si des professeurs d’université comme moi reviennent, c’est l’occasion de pouvoir construire un pont plus efficient, de rompre cette coupure, d’après ce que m’ont dit certains étudiants qui m’en ont parlé, qu’il leur semblait problématique être entre à Sciences Po comme institution et à Menton si vous voulez. L’idée, c’est de faire en sorte que ça ne soit plus perçu comme un souci mais comme un atout. Bien sûr, ça dépend et repose beaucoup sur le projet de la direction, sur la congruence des projets et puis du fait qu’il y a des professeurs qui ont un certain renom, j’ai cru comprendre que c’était la volonté tant de Frédéric Mion que celle de la directrice du campus.

A l’époque, chronologiquement, il y a eu la création de la chaire Moyen-Orient Méditerranée qui a précédé celle du campus de Menton ?

Ecoutez je n’ai plus de souvenir, à mon âge vous me permettrez de perdre la mémoire, quand même ! Mais on va dire que ça faisait partie de l’ensemble, c’est-à-dire que quand le campus a été créé, au fond, on avait monté à Sciences Po, si j’ose dire, un système de la maternelle à l’université, c’est à dire qu’on avait gens qui commençaient ici à faire y compris de l’arabe et à voyager,  et l’objectif était qu’ils fassent le master Moyen-Orient Méditerranée, et puis après qu’ils aillent jusqu’à la thèse, s’ils souhaitaient. On avait aussi créé à ce moment, et ça a coïncidé avec le lancement du campus justement, le premier forum Euro-Golfe qui avait eu lieu en juin 2005 à Menton, qu’on avait pensé pour mettre Menton sur la carte de notre spécialité. Donc étaient venus Cheikha Moza, la femme de l’émir du Qatar de l’époque, le prince Turki Al Faysal, qui avait été le fondateur de la fondation Faysal au nom de son père, qui était celle qui avait accueilli, en Arabie d’ailleurs, après 2001 la plupart des étudiants, dont Stéphane Lacroix, à ma demande pour faire leur thèse. Il y avait tout un ensemble articulé. La crise de 2010 a défait tout ça, il y a eu des erreurs stratégiques qui ont été faites, je pense, à l’Ecole doctorale à ce moment. Du coup, le paradoxe, alors qu’on disposait de la plus grosse force de frappe dans l’université française sur ces questions, en décembre 2010, le mois où Mohamed Bouazizi s’immole par le feu, la chaire Moyen-Orient Méditerranée a été fermée. On n’a plus eu de thèses alors qu’on était très en avance en terme de concurrence internationale, Sciences Po était en train de devenir l’un des pôles principaux de la recherche Moyen-Orient dans le monde, là ça s’est dégradé, et en particulier, on aurait pu, mais bon on va pas relater le passé, certainement envoyer des étudiants faire des thèses  sur les soulèvements arabes, ou les printemps arabes en train de se produire, certes après je l’ai fait moi-même avec mon livre Passion arabe [ndlr: Passion arabe / journal 2010-2013, Gallimard, 2013 (avec cartes et photos) et Coll.de poche Folio (sans illustrations), prix Pétrarque Le Monde-France Culture 2013] mais c’était différent dans la perspective. Je crois qu’on a indéniablement manqué une marche, pas seulement à Sciences Po, mais en France en général, et c’est dommage parce qu’on avait vraiment les éléments. Tout ça appartient au passé, et de toute façon, la région Moyen-Orient Méditerranée n’est pas véritablement en dehors de l’actualité et chaque jour réserve son lot de surprises, ce jour où nous nous parlons [ndlr : début du mois de mars] on vient d’apprendre qu’un certain nombre de membres de la famille royale saoudienne ont été incarcérés. De toute façon, je pense qu’on est maintenant en ordre de bataille et il ne faut pas penser exclusivement en termes de stratégie purement d’établissement. Je crois que le master que j’ai recréé à l’Ecole Normale Supérieure, dans le cadre PSL, est bien sûr tout à fait ouvert à des étudiants de Sciences Po qui le désireraient, et rien n’empêche d’avoir un diplôme dans deux établissements à la fois, je pense qu’il faut voir tout ça avec un esprit d’ouverture, en ce qui me concerne je suis vraiment très heureux de pouvoir consacrer ces années de ma vie, que désormais  je vais en partie passer à Menton, à contribuer à ça. Je crois que c’est dans une vision beaucoup plus globale, détachée des contingences exclusivement administratives et organisationnelles. Je pense que ça sera très bien parce que, de ce que je comprends, ce qui a manqué ces dernières années à Menton, justement, c’est l’ouverture. La volonté de la directrice c’est justement ça, je trouve que les projets qu’elle a sont excellents, si elle le souhaite bien sûr, je me tiendrai à ses côtés.

Dans le domaine de recherche sur le Moyen-Orient, et plus particulièrement de l’islamisme et djihadisme dans lequel vous vous êtes imposé, comment expliquez-vous qu’aucun ancien de Menton ne soit sorti du lot jusqu’ici ?

Aucun d’ancien de Menton n’est sorti du lot ? [dit –il en reposant son verre ]

En ce moment, vous me le confirmerez, la génération qui pointe son nez c’est surtout M.Rougier et ses doctorants, il me semble, qui sont en train de faire leur place dans le champ académique ?

Rougier a 50 ans quand même, il est professeur des universités.

M.Micheron qui va venir [une conférence sur le campus était initialement prévue avant les précautions prises par rapport au coronavirus] est un de ses étudiants c’est ça ?

Non, c’est un de mes étudiants [ndlr : mea culpa], il a fait sa thèse avec moi, Bernard Rougier était au jury aussi. Justement, la disparition du master à Sciences Po a fait que, à parler d’un professeur, c’est assez contraignant. C’est pour ça que j’avais voulu à l’époque que parmi les étudiants de Menton, il y ait un vivier. Après on peut faire beaucoup de choses,  s’initier au début de sa scolarité aux enjeux du Moyen-Orient, et c’est que j’espère expliquer dans les cours que je ferai l’année prochaine ici, ce n’est pas seulement en soi et pour soi le Moyen-Orient mais le Moyen-Orient, c’est une manière de réfléchir au système du monde, comprendre comment en octobre 1973, avec la guerre du Ramadan ou du Kippour, comme on voudra, le roi Fayçal, justement, arrive à tordre le bras à l’Occident pour faire du pétrole une arme et ensuite, la salafisation et l’islamisation du langage politique se transforme, ça n’est pas seulement quelque chose qui a de l’importance pour le Moyen-Orient, ça permet de penser comment l’Union Soviétique s’effondre à partir de la déroute à Kaboul le 15 février 1989. Je pense que ce qui avait été fait ici, bien sûr, il y a eu quelques spécialistes du Moyen-Orient, est aussi un banc d’essai, une manière de penser le monde. Etudier le monde à partir de Menton, c’est une façon qui n’est pas médiocre de le comprendre, parce que c’est une façon de le déconstruire à partir d’un point de vue qui est extrêmement important, comme ça peut l’être à partir de la Chine à l’âge du coronavirus, ou autre. Prenez l’exemple, qu’est-ce qui fait que l’Iran est tellement impacté par le coronavirus ? C’est aussi que la Chine est le principal partenaire économique de l’Iran et du fait des sanctions américaines, les Chinois peuvent obtenir du pétrole à des prix discount, ils sont très nombreux en Iran. Après, vous avez l’hybris de la République islamique, avec qui nous avons interrompu toute relation, et comme vous le savez deux universitaires de Sciences Po sont détenus dans des conditions inacceptables et extrêmement préoccupantes aujourd’hui [ndlr : à la date de l’entretien Roland Marchal était encore détenu] dans la prison d’Evin, où le virus est répandu. La religiosité chiite est un accélérateur du virus hallucinant, puisque dans les mausolées des imams en Iran vous avez des gens qui viennent embrasser et lécher les barreaux du tombeau. On ne peut pas imaginer un mode plus terrifiant et plus efficace de propagation du virus. Toutes ces choses-là, je les ai observées à Qom, c’est hallucinant, après les gens retournent en Iran bien sûr, mais au Bahrein… [il tousse et prévoit en rigolant la publication à titre posthume de cet entretien]. Donc, il faut bien voir que ce qui est enseigné ici, et ce qui va, j’espère, être enseigné l’année prochaine, sera quelque chose qui permettra de penser le monde. Pour revenir à votre question d’une manière plus précise, je crois que c’est un effet de la disruption qu’il y a eu entre 2010 et 2020. Mais maintenant, j’ai bon espoir que cette disruption soit levée.

Vous ne pensez pas que les générations entre 2010 et 2020 ont été en quelque sorte sacrifiées ?

Générations mentonnaises ?

Oui, de Sciences Po.

Ecoutez je n’ai rien à dire là-dessus, je n’y étais plus. Maintenant, chacun tirera les conclusions qu’il souhaitera, moi je suis plutôt forward thinking. Je pense qu’il faut dépasser les clivages universitaires. Il y a eu bien sûr des enjeux intellectuels importants. Il n’est un secret pour personne qu’il y a des conceptions différentes de l’analyse de ce qu’il se passe au Moyen-Orient aujourd’hui. Certains considèrent que, « ça ne sert à rien de connaître l’arabe pour comprendre ce qu’il se passe en banlieue », d’autres au contraire, dont votre serviteur, estiment qu’il n’est pas du tout question d’essentialiser les objets. Moi-même à partir de 2010, déjà dans mon livre Les banlieues de l’islam en 1987, j’ai été extrêmement sensibilisé aux enjeux sociaux ; ceux qui aujourd’hui prétendent que j’étudie le monde de la région à partir des textes sacrés se trompent. Je les intègre dans une perspective. Si vous voulez, mais c’est toujours assez affligeant que des gens peuvent se targuer de leur ignorance pour en faire une vertu. Ca malheureusement,  c’est un petit peu ce qu’il s’est produit et qui a abouti à la fermeture du master, mais je suis convaincu qu’il est possible dans une perspective inclusive à l’échelle de

C’est ça de revenir à Menton pour moi, ca a un côté, une sorte de fontaine de jouvence. […] Si je peux de ce fait, faire bénéficier de mon expérience la jeune génération ça me fera personnellement un très grand plaisir.

l’université française en général de reconstruire les choses, et tant que Dieu me prête, même si je ne suis pas croyant, même si j’ai été baptisé à l’Eglise Notre dame du Port à Nice, ce qui m’a permis de faire des études arabes, parce que l’état français est d’une laïcité que je qualifierais d’hypocrite. Quand j’ai obtenu la bourse en 1977 pour faire mes études d’arabe à Damas,  qui était un peu le sésame ouvre-toi – si vous voulez on est tous passés par là, c’est pour ça que la question syrienne nous touche si profondément. J’ai reçu une lettre, dont malheureusement j’ai perdu la copie, signée par je ne sais qui aux Affaires étrangères qui disait « bravo pour la bourse » -il faut quand même dire que ce n’est pas très difficile, je ne devrais pas dire ça pour les étudiants mais il y avait 10 postes et 7 candidats, comme on disait toujours quand j’étais enfant à Nice, « au royaume des aveugles les borgnes sont rois » (prononce-t-il avec l’accent local). On avait donc reçu une lettre disant « bravo vous avez été sélectionné » mais ce n’était pas difficile puisqu’il y avait plus de postes que de candidats, ça vous donne l’idée de l’état dans lequel étaient tombées les études arabes à l’époque, « je crois devoir vous signaler que *virgule* dans le passé *virgule* les autorités syriennes ont demandé un certificat de baptême pour délivrer le visa ». Et c’était une chose pour moi complètement  ahurissante, moi j’étais gauchiste, je mangeais des prêtres, je pendais des bourgeois avec les boyaux des prêtres ou vice versa, je ne sais plus quelle était la formule marxiste de l’époque, et devoir retourner vers mon arrière-grand-mère gorbarine croyante qui avait obtenu que je sois baptisé pour éviter la honte au village, si vous voulez, pour pouvoir faire des études d’arabe, ça avait un côté totalement surréaliste, d’autant plus que le parti Baath au pouvoir se réclamait de la laïcité, mais bon j’ai obtenu mon certificat de baptême. C’est grâce à ça que j’ai pu être arabisant. En fait c’était pour vérifier qu’on n’était pas Juif, bien évidemment. Ce qui est amusant, au cours de ma carrière, du fait de mon patronyme, qui vient de mon père qui était tchèque, j’ai été abondamment traité, appelé le Juif Kepel dans un certain nombre de médias arabes, alors que, malheureusement pour mes détracteurs, je n’ai aucune origine particulièrement sémitique, mais c’est ça d’être arabisant, c’est finalement de regarder les choses avec un peu de distance. Je crois que ma condamnation à mort par Daech en 2016 m’a fait regarder le monde avec un peu de distance. En vieillissant aujourd’hui, à la fin de ma carrière, je suis un peu plus distancié par rapport à tout. C’est ça de revenir à Menton pour moi, ca a un côté, une sorte de fontaine de jouvence. A mon âge c’est un sentiment qui est assez agréable. Si je peux de ce fait, faire bénéficier de mon expérience la jeune génération ça me fera personnellement un très grand plaisir.

Revenons-en à l’ambition de plateforme, forum de la Méditerranée du campus, et qui je pense va le redevenir.

Ecoutez In sha’Allah. Nous en avons parlé avec Fréderic Mion. Bien sûr, le campus est inscrit dans Sciences Po, mais qu’il faut qu’il puisse s’ouvrir à l’international. Cet été au forum de Lugano, si le coronavirus nous le permet, la directrice, qui a une très bonne connaissance du mouvement du Hirak algérien, par exemple, est invitée. L’idée c’est de permettre de peut-être désenclaver Menton. On l’a vu avec le MedMUN. Il y a 15 jours les malheureux étaient encore confinés parce qu’on était en stade un ou un et demi du virus, donc MedMUN n’ont pas pu venir à l’Institut du monde arabe , mais j’ai demandé que ce soit en streaming et je leur ai fait un petit salut en disant « on pense à vous ». Disons l’inscription du campus de Menton dans le grand mouvement européen des idées et la zone Moyen-Orient Méditerranée, je pense que c’est un enjeu très important, et ça, à ma modeste mesure, je suis tout à fait déterminé à aider.

Vous aviez parlé de la tenue du rassemblement EuroGolfe, il y a-t-il eu d’autres rassemblements de la sorte qui ne seraient pas documentés ?

Il y a eu d’autres Euro-Golfe ensuite, qui étaient à Riyad, puis à Venise, et le quatrième qui devait avoir lieu à Koweit a échoué, ou plutôt n’a pas eu lieu. C’était en 2008 au moment de la crise financière. Toutes les entreprises qui nous aidaient ont dû s’abstenir parce qu’elles n’avaient plus d’argent. C’est un peu, toutes choses égales par ailleurs, un peu annonciateur du coronavirus aujourd’hui alors on va voir, la crise qui va transformer l’économie mondiale, on va voir comment les choses vont évoluer, on annule rien jusqu’à ce qu’on décide d’annuler, on prépare les choses parce que ça va pas durer éternellement, de même, je pense qu’il faut qu’on se prépare à ce que les étudiants de Menton puissent être les jeunes qui constitueront un pont d’autant plus important aujourd’hui que ça ne l’était à l’époque quand on l’a créé entre les deux rives de la Méditerranée, puisqu’on voit bien comment depuis les révolutions, enfin les soulèvements, les « printemps » arabes de 2010-2011, le rôle de la jeunesse est fondamental, notamment de l’autre côté. Or, les instances étatiques, les machines ministérielles, les Affaires étrangères etc. ne sont pas à même elles-mêmes à travers leurs administrations de prendre ce phénomène en compte. Et donc, c’est pour ça que je crois que Menton peut jouer un rôle absolument cardinal dans cette question et servir de trait d’union justement à un moment, où comme on le voit, avec la nouvelle crise des migrants dûe au chantage de M.Erdogan, on a besoin de penser ce phénomène. A Garavan, tous les jours le train de Vintimille est arrêté et les CRS procèdent à des interpellations de clandestins. On n’est pas n’importe où ici. C’est quelque chose qui n’est pas sans impact.

Est-ce que le campus a réussi à jouer le rôle d’intermède et de plateforme politique que vous lui assigniez au départ ?

Je ne peux pas parler de ce qu’il s’est passé quand je n’étais pas là, on a essayé de le faire au début. On a des choses qu’on a réussies et d’autres qu’on n’a pas réussies, on avait pas du tout la masse critique à l’époque qu’il avait aujourd’hui avec près de 400 étudiants, en tout cas pour l’année prochaine. Je crois qu’il y a des enjeux très importants. Dans les projets de la nouvelle directrice et de la façon dont Frédéric Mion assigne les objectifs, je vois une raison très forte d’espérer, je suis convaincu que ça peut être mis en œuvre dès l’année prochaine, assez rapidement. En tout cas, moi je me tiendrai à leur côtés, après, moi j’appartiens à une autre institution désormais mais ce n’est pas un problème.

Vous avez recréé une chaire Moyen-Orient à Paris Sciences et Lettres c’est ça ?

Oui voilà.

Pourquoi le campus n’est pas plus connu ou reconnu ? D’un œil extérieur j’ai écumé internet pour récupérer tous les documents  qui avaient un lien avec Menton mais il n’y a finalement pas grand-chose, on a l’impression qu’il y a une aura ésotérique autour du campus.

Oui alors ça peut-être, je préfère parler de l’avenir que du passé, par courtoisie, je pense que ce n’est pas un problème, c’est quelque chose qu’on peut remettre à flot très vite. A partir du moment où on a les bonnes personnes, où on a une équipe de direction et une équipe pédagogique qui est motivée. Vous savez un campus, c’est bien sûr une direction mais ce sont aussi des universitaires et des étudiants, il faut que les trois fonctionnent en phase, ça je suis convaincu aujourd’hui qu’il y a cette volonté pour Menton 2020.

Concernant les pays du Golfe, est-ce que vous êtes satisfaits  des retombées de la promotion que vous aviez effectuée auparavant ?

Ce sont des choses qui sont dues aux Pays du Golfe. La vis s’est serrée en Arabie. Quand le livre de Stéphane Lacroix, qui avait fait sa thèse avec moi à l’époque, avait été publié dans la collection que je dirigeais aux PUF, puis en anglais, puis je lui avais fait obtenir une bourse pour Stanford et après trouvé un job à Sciences Po, quand son livre est paru, le cartographe des PUF avait fait une erreur et avait utilisé une vieille carte qui mentionnait, je n’y avais pas fait attention, qu’il y avait une frontière commune entre le Qatar et les Emirats alors que les Saoudiens avaient fait une guerre pour éviter qu’il n’y en eût une. Ca a été considéré comme un crise de lèse-majesté, et pendant 7 ans, par ailleurs j’étais éloigné de l’institution, j’ai été interdit de séjourner en Arabie Saoudite.

Alors que c’était le travail de M.Lacroix  qui avait été publié ?

Oui mais bon, il était dans une collection que je dirigeais. C’était un prétexte je pense, mais maintenant les choses ont changé parce que de l’Arabie Saoudite, sur qui on peut porter tous les jugements qu’on souhaite, mais quand j’y suis retourné en 2017, dans un contexte où j’étais invité au mois de mai, juste avant la première disgrâce de celui qui a été arrêté ces jours-ci, Mohammed Ben Nayef, qui était celui qui avait pris les mesures contre nous. Et de ce fait il nous est maintenu possible d’y aller et le pays dans sa dimension socioculturelle, du moins, s’est transformé. Les femmes ne sont plus confinées, le voile n’est plus obligatoire, après on peut débattre à l’infini de la situation politique saoudienne, et je crois qu’aujourd’hui justement il y a un nouveau défi pour le Golfe qui devrait sans doute permettre de recommencer une présence dans cette région comme on ‘avait fait au début.

Si vous deviez dresser un bilan de vos années mentonnaises ?

Vous voulez dire les années mentonnaises au campus ? C’était très exaltant, il y avait un esprit pionnier qui était merveilleux. C’était une chance extraordinaire pour moi de pouvoir mêler mon enfance, parce quand j’étais enfant, j’habitais à Nice chez ma grand-mère qui était institutrice et directrice d’une école à Terra Amata,  et tout l’été je le passais à Gorbio donc pour moi Menton, c’était une sorte de grande métropole. Si vous voulez aujourd’hui, les étudiants du campus considèrent que c’est moins bien que Manhattan, mais pour moi c’était au-dessus, donc chacun voyait midi à son heure. J’en garde un très bon souvenir mais bon après je n’ai rien à dire sur les dix ans où je n’ai pas été là, j’ai fait autre chose et puis, certainement c’était très bien que d’autres s’en occupent, je n’ai pas à me prononcer là-dessus. C’est une coïncidence, je suis un providentialiste athée, donc à partir du moment où je reviens moi-même m’installer partiellement ici et où on pense que je peux peut-être aider un petit peu, je vois là un signe que je n’ose pas interpréter.

Col du Berceau et aperçu de la baie de Menton. photo : Alban Delpouy

Si vous aviez une anecdote sur le campus ?

De l’époque héroïque ? Oui justement c’était, quand j’y repense, cette promenade, ce trekking, quand j’ai emmené les étudiants, on a pris le petit bus de Sainte-Agnès, donc on était vingt-cinq, une vingtaine mais c’était presque la majorité, ensuite tout le monde était là avec ses chaussures de marche, son sac à dos, sa petite bouteille d’eau, sa casquette, ses lunettes et sa crème solaire et on a marché les trois heures qui, par la Baisse de Bausson, séparent Sainte-Agnes de Gorbio et cet enthousiasme comme dans toutes les entreprises où on fait du team building, c’est-à-dire on apprend aux informaticiens d’Apple à construire un radeau dans la forêt amazonienne ou je ne sais pas trop quoi. C’était merveilleux, les étudiantes étaient mignonnes et les étudiants, aussi, étaient mignons. Je me souviens que les étudiantes avaient cueilli des cerises sauvages sur le passage dans la Vallée du Ray. Quand on est arrivés, il y avait de la pissaladière offerte par le maire de Gorbio qui était un bon peintre, sympathique, M.Michel Isnard. Pour moi c’était quelque chose d’assez merveilleux d’arriver à joindre l’érudition, tout ce que j’avais construit pendant ma vie, mon village, et ces jeunes gens qui en parcourant ces Alpes de l’Extrême Sud, faisaient spontanément le lien avec les paysages de l’Atlas ou de l’Anti-Liban. Vous savez, avec l’âge, la mémoire efface, il vaut mieux qu’elle efface un certain nombre de souvenirs. Vous connaissez cette célèbre phrase de Renan, ce qui fait une nation, ce n’est pas qu’on se souvient de la même chose, c’est qu’on a oublié les mêmes choses, donc je vais me situer dans la lignée d’Ernest Renan, par ailleurs un auteur dans la filiation intellectuelle du quel je me sens assez bien, et c’est sans doute la plus belle anecdote du campus, je ne sais plus quelle année c’était, sans doute 2008, j’ai oublié. Puis tout le monde est redescendu du car de Gorbio à Menton et l’histoire s’est refermée, mais bon elle peut revenir, je suis prêt à organiser de nouveau du trekking, à part que maintenant il va falloir bientôt m’hélitreuiller si ça continue.

J’imagine que vous avez fait le col du berceau ?

Alors ça c’est un projet de mon installation ici ! Sospel-Garavan, si j’y arrive parce que quand même j’ai l’âge pivot, donc des choses qu’il faut malheureusement accepter, des choses qu’on ne peut plus faire.

Propos recueillis par Alban Delpouy

Retrouvez ici la revue que le New York Times vient de consacrer à la traduction anglaise de son ouvrage Sortir du chaos. Les crises en Méditerranée et au Moyen-Orient (2018).

Retrouvez ici la traduction anglophone de cet entretien

*Mediterranean Model United Nations (MedMUN) est une association étudiante qui organise des simulations de négociations des Nations unies en français, anglais et arabe à Menton.

Note de publication : remerciements au service urbanisme de la ville de Menton pour les précisions sur la villa Mer et Monts. Un grand merci par ailleurs à Asma A., secrétaire générale de MedMUN, pour avoir rendu cet entretien possible !

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