Equilibriste

[Pour en savoir plus sur la chronique “Coup de Gueule” par Fatine Maussang]

Deux coups de crayons pour souligner ton regard. Un pincement des lèvres pour répandre équitablement le rouge sur ta bouche. Trois vaporisations de parfum, deux derrière les oreilles, une sur ton poignet.

Tu fais face au miroir, le regard fixé sur ton reflet. Tu t’es levée de bonne humeur ce matin, tu as envie de te faire belle, d’en mettre plein la vue à tous ceux qui croiseront ton chemin. D’un geste saccadé, tu arranges quelques mèches rebelles et secoue ta jupe, résultat d’une journée de shopping improvisée datant de la veille.

Tu te diriges vers la cuisine. Tu fais alors face au choix cornélien qui t’anime tous les matins : les petits gâteaux qu’un ami de la famille t’a offerts, chacun plus calorique que l’autre, ou la pomme et la barre de céréales qui trônent sur la table. Tu optes pour la deuxième solution. En plus de soigner ton apparence, l’idéal serait d’être mince et svelte, comme ces mannequins dans les magazines qui, quand tes yeux se posent sur leurs photos, te donne envie de te mettre à un jeun intensif pendant au moins une année.

Tu prends donc ce qui constituera ton petit déjeuner à la va vite, avant de jeter un regard paniqué à ta montre, signal que tu dois accélérer le mouvement. Tu fourres rapidement tes classeurs dans ton sac, quelques stylos, ton porte feuille et tes clés -ton épisode avec le serrurier il y a quelques semaines de cela t’a laissé de mauvais souvenirs-, sans oublier la petite bombe lacrymogène que ton père t’a donné et qu’il ta fait promettre de garder sur toi quoi qu’il arrive.

Tu sors de ton appartement, laissant derrière toi une odeur de jasmin, de dentifrice et de lessive à la rose. Il est encore tôt, le soleil ne s’est pas encore levé et tu affrontes le froid sec et brutal du mois de novembre, emmitouflée dans ton châle préféré.

Au loin, tu aperçois des silhouettes, leurs rires et leurs voix résonnant dans les rues encore désertes. Des fêtards qui n’ont pas dormi de la nuit, sans doute. Tu entends une bouteille en verre se briser et, pas très rassurée, tu essayes d’accélérer le pas, pour les semer aussi vite et aussi discrètement que possible.

Le temps semble ralentir au moment où vos chemins se croisent. Ils sont cinq, ils te reluquent de haut en bas, te déshabillant du regard, n’hésitant pas à lâcher des remarques sexistes, blessantes, répugnantes. Tu sens ton cœur battre tellement fort que tu as peur qu’il sorte de ta poitrine, et ton souffle se fait plus saccadé. Tu évites leur regard, les yeux rivés sur le sol, marchant d’un pas mal assuré.

Tu plisses ta jupe, la descends aussi bas que possible, maudissant le fait qu’elle soit trop courte alors qu’il y a à peine quelques minutes tu trouvais qu’elle t’allait à la perfection. Tu remontes ton châle pour cacher ton rouge à lèvres et accélère encore plus, ton cœur battant toujours la chamade. Ils continuent à te lancer quelques insultes, mais continuent leur chemin. Lorsqu’enfin tu les dépasses, tu ne peux pas t’empêcher de lâcher un soupir de soulagement, non sans jeter un dernier regard derrière toi pour t’assurer qu’ils ne te suivent pas. Tu déboutonnes ta veste, manquant d’air. Tu prends quelques minutes pour reprendre ton souffle et reprends ton chemin.

Dans quelques minutes, tu auras oublié cet épisode qui est loin d’être nouveau pour toi. Tu es habituée à ce genre de scènes. Tu ne comptes même plus le nombre de fois où on s’est permis de t’aborder dans la rue, de manière vulgaire ou pas. Tu ne comptes plus le nombre de fois où tu as regretté de t’être maquillée de telle ou telle façon, ou de porter un vêtement qui paraissait beaucoup trop court sous le regard pesant d’un passant. Tu ne comptes plus le nombre de fois où, tétanisée, tu t’es mise à trembler parce que tu t’es sentie en danger.
Pourtant, demain, quand tu te regarderas dans la glace, tu éviteras ce rouge à lèvres cerise que tu aimes tant et tu opteras pour un pantalon large, histoire de rester la plus discrète possible. Difficile de trouver l’équilibre, quand on est une femme et qu’on paraît objet ou proie aux yeux de bon nombre d’hommes.

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