…Et l’Irak?

par Roberto Saverio Caponera

Aujourd’hui, lorsque le Moyen Orient ne cesse d’attirer l’attention du monde entier autour de ses manifestations, ses nouvelles guerres de libération, ses révoltes, ses dictatures renversées, ses élections et ses nouveaux leaders politiques, un pays semble rester en retrait, délaissé de côté, alors qu’il occupait auparavant les premières pages du monde entier.

Huit ans sont passés. Huit ans depuis les accusations faites à Saddam Hussein de détenir des missiles bactériologiques ; huit ans depuis l’invasion militaire du pays de la part des forces anglo-américaines ; huit ans depuis les premiers combats ; huit ans depuis le défilé des chars d’assaut américains à Baghdâd et huit ans depuis les images montrant le rendement de la garde républicaine en larme, pleurant la défaite ; huit ans depuis la démolition des statues du raïs ; huit ans depuis la capture d’un Saddam barbu et mal habillé, retrouvé dans un bunker de Tikrīt ; huit ans enfin depuis l’exécution par pendaison du dictateur irakien, accusé de crimes contre l’humanité. Huit ans sont passés depuis l’intervention américaine en Irak, et des questions quant à la situation politique et économique du pays mésopotamien s’imposent. Des questions s’imposent surtout lorsque Condoleezza Rice, ancienne secrétaire d’Etat et responsable de la diplomatie américaine sous l’administration Bush, avait avancé dans ses mémoires « No Higher Honour. A memoir of my years in Washington » la théorie selon laquelle les mouvements libertaires du « Printemps arabe » auraient été influencés par l’intervention libératrice américaine en Irak. Cette théorie a conquit tous les pôles néoconservateurs étasuniens, du moment qu’un des objectifs sur le long terme de la démocratisation de l’Irak était en effet le déclenchement « d’un effet domino » dans les pays de la zone.

Or, le silence qui entoure le nouveau régime démocratique ne semble pas conforter cette théorie.

En effet, l’opération de « nation building » reste inachevée. Eliminée la violence perpétrée par le parti Baath, peu à peu l’establishment américain puis les autorités irakiennes ont vu une recrudescence d’autres formes de violence, le pays étant soumis à de nouvelles forces centrifuges qui n’existaient pas (car réprimées) sous Saddam Hussein. L’apparition de diverses formations liées à Al-Qaïda en Mésopotamie, le retour des ancestraux conflits confessionnels entre musulmans et chrétiens, mais surtout entre musulmans chiites (majoritaires en Irak) et musulmans sunnites, la soif indépendantiste qui abreuve les kurdes au nord et certaines régions sunnites au centre, démontrent bien dans quelle mesure l’Irak est loin d’être pacifié. Economiquement aussi, la reconstruction procède très lentement. Si les Etats-Unis ont injecté dans le système économique près de 62 milliards de dollars depuis 2003, la corruption, les nombreux intermédiaires et le chaos bureaucratique ont dispersé le pouvoir bénéfique des ces investissements. L’Irak reste un pays économiquement détruit : douze ans de lourdes sanctions et les destructions de la guerre ont agenouillé ce pays qui a du mal à se relever.

Lorsque à Tunis on lisait sur les panneaux des manifestants : « Tunis ne deviendra pas une nouvelle Baghdâd ! », on en déduisait que le système démocratique irakien n’a en aucun cas influencé le reste des pays du Moyen Orient. Au contraire, la démocratisation par la force avenue en Irak a été pointée du doigt comme l’exemple de transition politique à ne pas suivre.

Mais le comble, c’est le soulèvement de la jeunesse irakienne en février 2011, dans le cadre du « Printemps arabe ». Loin d’avoir inspiré le monde arabe par son système démocratique, la population irakienne a organisé les « journées de la colère », pour dénoncer l’illégitimité du système installé par les américains. Car les irakiens aussi veulent se réapproprier de leur démocratie et de leur liberté. Les « visés » par les « journées de la colère » sont la classe politique irakienne, une classe qui comprend des personnalités n’ayant jamais vécu en Irak avant leur arrivée ; mais aussi la mauvaise gestion de la « chose publique », la corruption des hommes forts et les dérives autoritaires de Nouri Al-Maliki, actuel premier ministre.

Pourquoi ce silence quant à l’Irak ? Peut être parce que la démocratie « resplendissante » qui aurait du influencer les autres pays arabes et déclencher un effet domino libertaire, se trouve de fait influencée par un souffle libertaire de loin plus légitime ; endogène et non pas importé, spontané et non pas fomenté ou imposé. Les irakiens d’aujourd’hui veulent des martyrs pour la liberté.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.