Et si on parlait de crimes de guerre silencieux

Photo: Oumma.com

-Par Hamza Bensouda

Dans son livre A Study of War, Quincy Wright révélait que la guerre opposait deux acteurs égaux. Aujourd’hui, rien n’est plus faux que de croire que les guerres sont « symétriques ».  La guerre se définit, dans sa version traditionnelle, par l’usage d’armes militaires à violence excessive. La guerre est aussi parfois glorifiée sous prétexte qu’elle symboliserait la nature suprême de l’Homme. Et pourtant, hier, en repensant et en me plongeant dans l’histoire des guerres, des génocides et des morts, il serait abusif de croire que la guerre, ou plutôt le conflit, n’est plus synonyme de puissance ou porteur de valeurs morales.

Rien n’est plus faux que de croire que le conflit s’est tu à jamais ou que les bombes ne tombent plus. Elles tombent dans des océans de silence médiatique tuant mais sans se faire entendre. Certaines prisons résonnent jusque dans le cœur de la roche qui les sculpte des lamentations et des cris d’un Homme qu’on torture. Puis, il y a les crimes qu’on ne daigne voir parce que les victimes les auraient mérités.

Les camps de concentration n’existeraient plus selon la plupart des théoriciens, essayistes, penseurs, politiques, théologues et politologues en tout genre. 1945, puis plus rien. Nous n’oublierons pas. Mais nous ne réaliserons pas non plus que si le crime de guerre semble s’être tu, que si la torture contre un groupe visé semble s’être arrêtée et que le génocide avait atteint son paroxysme, le contexte se transforme. Tous ces actes de violence ne se sont certainement pas appauvris.

Aujourd’hui, on tue mes frères, mes sœurs dans le silence le plus complet. On tue des Palestiniens, leur crime étant de vouloir exister contre une force dominante les réduisant à un débris, un collatéral de l’Histoire. On assèche l’Afrique pour mieux en drainer les restes, tout en exposant dans les musées du monde, les toiles, les sculptures, les beautés et merveilles de sa culture qu’on a volées impunément. On tue encore dans les prisons sans que personne ne le sache. On tue, par les gaz utilisés contre les civils se rebellant contre le pouvoir. Mais on tue encore dans des camps de concentration ou d’internement, comme les médias disent, pour diminuer l’importance de ce qu’il s’y passe.

Le saviez-vous ? Une police avait été créée. Elle tournait dans les villes du Nord. Elle scrutait les rues. Elle cherchait une preuve de la pratique de votre religion. On vous arrêtait pour être allé à un mariage, à votre lieu de culte ou simplement pour avoir porté un signe religieux. On vous amassait alors vers un endroit. Il était fermé aux yeux de tous. La forteresse de vos souffrances allait vous tuer. On vous faisait asseoir sur une chaise. On vous torturait. On vous demandait de dire que vous n’êtes pas religieux. Puis, on vous frappait, on vous isolait. On vous tuait à petit feu. Quand le corps mou sur le sol froid de la salle ne respirait plus, alors on vous brûlait dans les flammes. La forteresse froide consomme mais ne rejette rien. Elle ouvre ses portes mais jamais on en sort. Vous y entriez vivants, tétanisés, peureux et en pleurs, l’âme déchirée. Vous en sortez par la cheminée, des copeaux brûlés de peau. Alors, vos amis, votre famille s’enfuient et désertent leur ville. Il ne reste que des allées vides ou le silence témoigne de l’extermination, de la mort. Et, aujourd’hui, vous savez qu’il faut que les médias racontent.

Pourtant, je ne parle pas de nazisme. Je ne parle pas de l’histoire du génocide opéré contre les juifs. Je ne vous parle pas de l’histoire de la deuxième guerre mondiale. Je vous parle de ces camps d’internement qu’il serait plus juste d’appeler d’extermination, de camps de la mort de la pensée, de la liberté et de l’existence. Je vous parle d’un pays qui existe et tue pendant qu’on échange de l’argent, qu’on booste son économie en serrant la main de son plus haut représentant.

Chine. 2018. Les camps de la mort où l’on interna un petit garçon pour avoir dit qu’il était musulman. Chine, 2018. Les camps de la mort où l’on tua des familles parce qu’elles sont musulmanes. Chine, 2018. On tue. Pas d’envoyé spécial. Pas d’enquête sous tension. Pas de vidéos. Un silence assourdissant pour mes oreilles. On s’était promis de ne jamais laisser des hommes mourir parce qu’ils croyaient en une religion. On tue aujourd’hui pour ces raisons et personne ne dit rien.

Allez-y. Vous lisez le Zadig en version papier ou sur Internet. Sortez votre téléphone ou ouvrez une nouvelle page et tapez « Chine ». Allez dans Actualités et lisez :

  • La France veut plus d’échanges avec la Chine
  • La Chine va à la conquête de l’espace
  • La Chine chercher la Lune
  • Huawei perd de l’argent
  • Un ralentissement économique chinois ?

Pas un article sur un génocide de notre temps. On tue des musulmans et ça, tout le monde s’en fiche. On s’en fout parce que ce sont des musulmans. On s’en fout parce que comme disent les commentaires d’une vidéo dénonçant cette atroce réalité, commentaire ayant reçu 2000 likes, « Oh vous parlez des musulmans qui apprennent qu’ils ne peuvent aller dans un autre pays et le détruire comme ils ont l’habitude de le faire ». Vos oreilles saignent-elles ? Laissez saigner vos yeux en lisant ce commentaire : « Oh des musulmans sont supprimés ? N’est-ce pas ce qu’ils font à d’autres ? Je croyais que c’était leur spécialité ». Allez-y maintenant, étudiants de Sciences Po ou d’autres universités, faites-moi croire que non ce n’est pas techniquement un « génocide », que c’est un « contexte particulier ». « Bullshiter » sur l’existence ou non.  « Bullshiter » sur comment les « pays » devraient réagir sans que vous ne le fassiez. Dites-moi que peut vous importe.

Je m’emporte et je pleure en écrivant cet article du fait de cette injustice croissante, de ce silence qui parle plus que n’importe quelle cohue de manifestants. Je m’emporte de voir qu’on n’en a que faire de ceux qui meurent partout dans le monde. Je m’emporte de me dire que des enfants doivent supprimer leur histoire pour se conformer à une autre. Je pleure de voir qu’on se dit « militant », « engagé » ou « défenseur » sans jamais en prendre le rôle, sans jamais utiliser ce qu’on doit savoir faire de mieux, être humain, ou ce que l’on sait faire de mieux, refuser, manifester, gueuler, s’énerver…

Oui, je pleure ? Et ? Cela ne vous fait pas pleurer de voir des gens mourir, des gens que vous ne connaissez pas, dans des films de fiction ? Cela ne vous a pas fait pleurer de voir ce garçon mort sur une plage ? Alors, oui moi ça me fait pleurer que de savoir qu’on tue et qu’on se tait. Qu’on tue, et que nous, frères et sœurs de confession, que nous humains, que nous Etats, ne faisons rien contre.

Aujourd’hui, je pleure et pleurerai encore.

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