Être une femme, ou le désenchantement éternel

Quand j’ai vu le thème de cette nouvelle édition du Zadig, je n’ai pas pu m’empêcher de soupirer. A mon avis, le déferlement médiatique à propos du harcèlement sexuel, du harcèlement de rue, des problèmes de viol et de consentement était déjà bien assez envahissant, et a provoqué en plus des conversations et des débats interminables sans d’autre but que d’exposer des avis similaires. Je ne dis pas qu’il ne faut pas en parler, loin de là. Au contraire, c’est assez inespéré de voir autant de consciences se mobiliser pour une même cause. Cependant, je reste assez indifférente à cette vague déferlante. Il me semble que ni la législation, ni les mentalités ne vont vraiment évoluer, parce que les « #balancetonporc » témoignent plus d’un acharnement contre les hommes qu’ils ne dénoncent la souffrance réelle des femmes. Encore une fois, cela part d’un vrai problème. Parce que presque chaque femme a expérimenté l’humiliation et l’impuissance, chaque femme s’identifie aux affaires reportées, et cherche à travers ce mouvement une vengeance personnelle. Je ne suis pas sûre que cette colère de n’avoir rien pu faire, cette rage de voir le phénomène se répéter encore et encore –qui sont parfaitement justifiées- aident à établir un dialogue et à montrer que les femmes ont droit au respect au même titre que les hommes. Mais je suis de ceux qui n’y croient plus, je suis du parti de la défaite. Je crois que la domination masculine sur les femmes est millénaire, elle a commencé le jour où l’homme a compris que ses bras étaient plus massifs que ceux de sa compagne. Et à moins qu’on ne trouve un moyen de pallier nos différences biologiques, la domination perdurera pour toujours. N’oublions pas trop notre part animale : peu importe à quel point les cerveaux peuvent s’échauffer et les langues s’épancher sur « les vrais enjeux sociétaux » dans la rue, les jeux sociaux resteront des luttes de pouvoir, à tout jamais.

Dans le cas de la femme, c’est moins « manger ou être mangé » que « courir ou être mangé » ou plutôt « s’habiller décemment ou être violée ».

Les choses ne changeront pas parce qu’on crie très fort. Les choses ne changeront pas, tout simplement. De plus en plus d’hommes savent de façon presque innée aujourd’hui, grâce à leur éducation, qu’on ne profite pas d’une femme comme ça, sans lui demander son avis. Mais comme n’importe quel être humain les hommes oublient très facilement, tout simplement parce que ça ne les concerne pas. Ils ne sont pas touchés par la menace qu’une femme peut vivre chaque jour. Les instincts restent des instincts. Notre culture ne considère pas assez les hommes et les femmes comme des êtres humains égaux dès la naissance, et avant même la naissance, pour empêcher la domination. Si rien ne change à un niveau culturel, si les mentalités n’évoluent pas, s’il ne s’opère pas un changement philosophique essentiel à la base même de ce qu’on appelle femme et homme de nos jours, les réformes ne seront que superficielles, légales et non pas sociales, ce seront des mensonges et des illusions qui ne laisseront qu’un goût de frustration et de dépit à tous ceux et celles qui se seront battus pour une cause juste. Je ne pense sincèrement pas qu’une seule société soit unanimement prête à entreprendre un tel changement.

Tout ce que j’ai à dire sera nécessairement empreint de cynisme et de défaitisme parce tout ce que j’ai à raconter, ce sont les expériences d’une jeune femme qu’ont connues toutes les autres femmes. Il n’y a rien à en dire, rien à en retirer : ce sont les reflets de notre société aujourd’hui, peu importe qui tu es ou d’où tu viens, tant que tu es née avec les mauvais chromosomes.

La vie d’une femme, c’est d’abord une série de désenchantements.

Un des premiers mensonges, c’est la religion. Ou plutôt ce qu’on fait de la religion pour manipuler la femme. Même si mon expérience relève d’une éducation catholique, cela s’applique à tout ce qui se déclare religion. Établir des dogmes pour régir la vie humaine selon des codes qui relèvent de sociétés antiques enferme la femme dans un rôle de soumission dont elle ne peut espérer s’échapper si elle croit elle-même à ces mensonges.

Toute ma vie, la religion catholique m’a appris que mon existence était genrée et sexualisée ; que mon identité, ma pensée, mon caractère, ma personnalité, mon rôle social, ma conscience et même mon intelligence était nécessairement différents de ceux d’un homme ; que ma présence sur Terre était vouée à remplir mon rôle de femme, prédestiné et écrit pour moi dans la parole de Dieu. J’ai écouté des prêtres ayant fait vœu de chasteté m’expliquer que la sexualité était faite pour procréer, que dans le cas inverse elle était sale et honteuse. J’ai laissé des moines rabaisser mes jupes, effacer mon maquillage, me forcer à mettre des pulls parce que j’étais « indécente ». J’ai regardé des religieuses clamer que la femme était faite pour recevoir et pour ressentir, que l’homme était fait pour donner et pour agir. J’ai subi toutes ces stupidités et y ai cru, alors qu’en parallèle le monde réel me jetait tout l’inverse au visage. Les catholiques créent leur petit monde propre et joli, où les femmes obéissent à un rôle bien précis, où le jugement social est tellement fort qu’il fait plus office d’institution de contrôle que la peur de décevoir son Dieu. Le premier mensonge est mis à terre quand la femme réalise qu’au cours de son existence, d’autres qui croient mieux savoir ont cherché à l’enfermer dans une boîte tout prête. Elle a fini par l’aimer, cete boîte. Elle a oublié qu’elle n’a pas toujours été là. Quand l’illusion se brise à seize ans, on est déçue ; quand elle se brise à quarante ans, on est détruite.

Deuxième désillusion : la sexualité. Là s’opère un tournant. Pour un homme, la sexualité est une étape, pas un bouleversement : à lui les choses auront été révélées simplement, crûment, sans mettre de barrières dans sa tête. La sexualité d’une femme est à la fois un cadeau dans son essence, et une punition dans la représentation qu’on en fait. Pendant l’adolescence, à l’heure des occasions comme des envies d’expérimenter de nouvelles choses (comme diraient nos parents) le corps de la femme lui est arraché. Il ne lui appartient plus, il appartient aux yeux des voyeurs dans la rue, aux mots des arrogants qui le jugent, aux mains de tous les hommes, qu’elle l’ait choisi ou non. La sexualité de la femme est un mensonge, parce qu’elle est décrite couverte de paillettes et d’arcs-en- ciel, mais aussi de règles et d’interdits qui n’existent que dans la tête des gens. Adolescente, la femme découvre qu’elle peut tout, que son corps est une arme qu’elle utilise à sa guise. Elle prend connaissance du pouvoir de l’apparence, des règles et des jeux de l’attirance, elle se découvre séductrice, elle sait qu’elle est puissante parce que si elle joue bien, elle gagne à tous les coups. La femme découvre l’ivresse des possibilités, l’immense potentiel de ses formes, elle apprend à jouer selon les règles et ça lui plaît, parce qu’elle sait qu’elle est forte. Puis elle déchante. Elle découvre en même temps qu’elle ne peut rien contre les insultes, les sifflements, les regards insistants, les propositions salaces, les mains sur les cuisses, sur les fesses, sur les seins. Elle ne peut rien contre la stature d’un homme qui l’accule contre un mur, contre des doigts qui serrent trop fort les poignets, contre un souffle dans l’oreille pendant qu’une main s’introduit sous sa jupe, contre l’autre main contre la bouche pendant qu’un sexe s’introduit dans le sien.

Elle apprend que le pouvoir de son corps n’est égalé que par l’impuissance à laquelle il la condamne.

Ainsi dans le même temps, la peur des hommes autant que le besoin de leur attention s’insinuent et s’accrochent pour toute la vie. La culpabilité survient aussi : « si j’avais pas joué, j’aurais pas perdu ». Etre une femme devient trop compliqué, regarder les hommes devient trop ambigu. Plus on se sent sale, souillée et impuissante, plus la frustration grandit, plus le désir de revanche se renforce. L’envie de reprendre le contrôle de son corps, de l’utiliser comme une provocation. Le sexe comme acte est banal, agréable sans être extatique, c’est un plaisir parmi d’autres qu’il est normal de rechercher. Ce qui échauffe les esprits, c’est tout ce qu’on y met autour. Ce que la femme craint comme elle désire, c’est l’étiquette qu’on lui collera selon sa sexualité. « Baiser » est autant une source de faiblesse par les mauvais jugements qu’on y colle, qu’une source de force parce qu’elle a l’impression de regagner sa liberté. Lorsqu’elle sort de l’adolescence, elle est plus perdue que jamais. La peur, la culpabilité, la honte servent de base à la vie d’adulte. Elle n’est pas femme fatale mais femme fataliste, femme qui sait qu’elle « doit en passer par là ». Puis la vie d’adulte n’est plus qu’une série de désenchantements. Elle reproduit les jeux que tous connaissent par cœur, elle finit par s’en dégoûter elle-même. Séduire, encore et encore. En allant en soirée, elle attend quelque chose, elle veut plaire à quelqu’un. Elle veut baiser, ou pas. Juste avant de partir, elle se regarde une dernière fois dans le miroir, elle se dit malgré elle « je ressemble un peu à une pute, quand même » mais elle ne supporte pas que d’autres le disent. Elle ne sait plus où elle en est. Quoi qu’elle fasse, elle sera sûrement jugée. Elle est vierge ? elle est coincée, elle est respectable. Elle aime baiser ? c’est une pute, c’est une icône féministe. Quand elle est bourrée, elle embrasse n’importe qui ? elle n’a pas d’honneur, elle aime s’amuser. Elle ne fait plus attention à ce que disent les autres, et pourtant elle entend. Elle écoute les hommes parler et ne pas se rendre compte à quel point leurs propos peuvent être insultants. « Elle a une pureté que j’aimerais souiller » « J’ai envie de la remettre à sa place » « Elle, elle a faim de bite » « Elle est en chaleur » « Elle s’habille comme une pute » « T’as envie de la prendre et de la retourner sur la table » « Son petit air de salope dans le regard, elle veut de la baise la petite » « Mais enfin, ça se voit à deux kilomètres qu’elle se fait péter la rondelle » (vrais exemples). Perdue entre l’adolescence et la maturité, les jeux de domination semblent faux et pourtant trop vrais, trop durs, ils font trop mal. La position de « passive » de la femme dans l’acte sexuel semble donner un surplus d’ego incompréhensible à l’homme : là où elle voit un jeu, il voit une domination. Elle se rend compte à quel point c’est facile d’être un homme, de faire des blagues qui ne les concerneront jamais, de ne jamais faire du sexe quelque chose de négatif, de n’être jamais ramené à des clichés et des généralités insultantes. La vie d’adulte se résume à une guerre des genres diffuse, à cause d’idées et de préjugés imprimés dans les têtes mais si éphémères dans la vie. On s’évite, on se critique, on se fâche, on se moque, puis on se cherche, on se séduit, on se tourne autour, on se baise et on s’aime, mais on se voit au travers de filtres inventés et relayés par les films, les séries, les pubs et j’en passe.

Si on voyait les choses comme elles étaient vraiment, si on se regardait comme personnes différentes par nos caractères et nos éducations et non pas par nos genres, si on voyait le sexe comme un plaisir partagé et l’amour comme une liberté de créer et non pas une obligation de répéter, si on arrêtait de produire des images toutes faites de La Femme et de L’Homme, alors peut-être arrêterons-nous de complexer ? Je ne crois pas que cela puisse arriver.

Au final, pourquoi avoir écrit tout ça ? Je n’avais pas de point de vue engagé à défendre sur le consentement ou le harcèlement sexuel. D’autres bien plus militants que moi ont déjà brillamment rempli ce rôle. Je voulais simplement rappeler ce que la société fait aux femmes (et encore ce n’est qu’une petite partie) par mon expérience partielle et subjective, mais à laquelle je pense que de nombreuses femmes peuvent s’identifier. Parce qu’à chaque illusion qui se brise, il n’y a pas de solutions données : on est simplement là, face au vide les bras ballants, sans savoir quoi faire. Je voulais rappeler que c’était difficile et blessant, comme si être une femme s’apparentait à une douleur lancinante et diffuse, qu’on ne sent pas tous les jours mais qui revient de temps en temps si fort qu’elle fait hurler. Finalement, je voulais dire quelque chose aux hommes : vous avez tant de chance que vous ne la réaliserez jamais complètement. Deuxième chose : ne soyez pas énervés de voir autant de combats féministes. Essayez de comprendre que la célèbre fierté masculine, celle qui est censée provoquer des bagarres quand un mec agresse votre copine ou triche à un match, les femmes l’ont aussi cette fierté, sauf qu’elle est constamment piétinée, et ce depuis la naissance. « Pleurer comme une fille » quand on était gosses, « je veux voir un sourire sur ce joli visage », « sois un homme, porte tes couilles » ce qui sous-entend bien des choses quand on est une femme, le célèbre « t’as tes règles ? » puis « tu vas sortir comme ça ? » « t’es une fille, tu joues pas » « il vous faut une dose de drama dans la vie » et tellement, tellement d’autres phrases, qu’on entend depuis des années, des modèles féminins stupides, superficiels, faibles, fragiles, clichés, des femmes transformées en objets sexuels dans toutes les pubs, les clips, et toutes les insultes qui viennent chaque jour pour la simple raison d’être une femme. Et ça c’est seulement les « petites choses » puisque la vraie insulte, c’est l’inégalité des droits, ce sont les violences, les viols, la soumission conjugale, et toutes les atrocités commises contre les femmes partout dans le monde. Nous aussi, nous sommes fières, et vous ne pouvez pas vous attendre à ce qu’on ne soit « pas casse-couilles». De votre position d’homme, où vous n’avez ni ne connaîtrez jamais rien de tout ça, vous savez vous énerver dès que votre honneur est mis en jeu. Quand on crache sur le nôtre depuis deux mille ans, nous ne sommes pas frustrées ou mal-baisées, simplement en colère.

Apprenez qu’une femme avant d’être définie comme telle est d’abord un être humain comme un autre avec son identité propre, résultat de son histoire, son éducation et sa personnalité, avant d’appartenir au groupe communautaire des « meufs ».

Je n’ai plus rien d’autre à dire. Etre une femme, c’est un désenchantement éternel. C’est une déception qui ne s’arrête jamais, une colère qui gronde sans jamais exploser, une lassitude mêlée de tristesse, une sorte d’élancement de haine latente contre toute l’humanité, c’est un combat de chaque jour pour essayer de prouver le contraire alors qu’on est fatiguées, trop fatiguées. Ce sont trop de doutes et trop de certitudes, c’est une frustration continuelle qui se mue en rage, comme une rengaine éternelle qui sonne toujours faux. Mais le bon côté, c’est que quand tu cognes, tu cognes fort, et ça fait du bien, putain.

Anonyme.
Painting by Thomas Sailot (https://www.saatchiart.com/art/Painting-Aftermath-sold/298693/1586814/view )

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