Europa, quo vadis?

par Marine Zagar

Si l’idée d’Europe fut un temps louable, il se trouve que dans son développement et son application de sévères contradictions sont venues la frapper. Le Monde a titré tout récemment : «  l’Europe à 27, c’est fini. » On fait difficilement plus défaitiste. Et pourtant ce n’est ni dans un journal orienté, ni dans un canard de quartier, ni dans un pays parfaitement eurosceptique que l’on apprend la terrible nouvelle qui n’en est pas une. Déçue, j’étais à la recherche d’une nouvelle identité, me disant qu’un simple pays, ce n’était peut-être finalement pas suffisant, pour les citoyens du monde que nous prétendons parfois être. L’Europe a tendu les bras à notre génération, mais elle n’a pas su attendre que nous travaillions pour sa construction. Malheureusement son pilier, ce qui faisait sa force et qui produisait une cohérence trouvée nulle part ailleurs est misérablement en train de se briser en mille morceaux.

Aurait-on dû seulement commencer et essayer d’aboutir un processus si complexe tout cela pour finalement en arriver là ? Aurait-on dû vouloir plus qu’un simple espace douanier, devinant aisément que nous ne serions pas capables de surmonter nos hostilités politiques ? L’idée était belle certes, mais la déception et l’échec l’est tout autant à présent. En effet, restreindre à l’intérêt économique pur aurait naturellement changé l’orientation de la construction européenne. Peut-être aurait-il favorisé l’entrée de la Turquie dans l’Union plutôt que celle des pays d’Europe centrale et orientale dont l’intégration a clairement produit une Europe à deux vitesses pendant plusieurs années, et géographiquement coupée en deux. Poursuivre un but strictement économique aurait également avorté l’intégration des pays du Sud de l’Europe comme l’Espagne ou la Grèce qui, loin d’avoir été intégrés par convoitise économique, l’ont été pour leur éviter de sombrer à nouveau dans les dictatures dont elles venaient de se dépêtrer. Les constructeurs de l’Union Européenne, au moins par ces deux faits, ont alors clairement montré leur volonté d’établir non seulement une Europe économique profitant à tous mais aussi une Europe définitivement politique pour faire face aux conflits potentiels qui pourraient apparaître entre frères européens et parler d’une seule voix face aux monstres internationaux d’après-guerre.

La guerre désormais loin, se serait-on écarté de ces grands et beaux principes ? L’économie est bel et bien devenue une base de la construction européenne que l’on n’a plus jamais remise en question depuis les traités de Rome mais elle revient plus que jamais sur le devant de la scène à présent. Depuis 2008 et la crise des subprimes l’Europe a vacillé certes, mais les Etats, chacun de leurs côtés, ont su plus ou moins bien gérer la plus grande crise économique depuis 1929. A présent, c’est la souveraineté économique européenne qui est mise à mal, et surtout sa monnaie. Celle que l’on a voulue plus forte que le dollar dès son instauration en 2001 pour la rendre attractive au yeux des investisseurs sur le long terme et montrer une stabilité à toute épreuve n’attire aujourd’hui plus personne. A cause d’un climat économique délétère, certes, et personne n’ira contre cette évidence. Mais je tiens également à insister sur le pouvoir inquiétant des agences de notation qui, loin d’avoir subi des sanctions depuis leur conduite littéralement irresponsable, apposent une influence de plus en plus grande sur la situation économique d’agents étatiques et politiques. D’où viennent-elles ? Quelle est leur légitimité ? Personne ne pose ces questions et pourtant elles constituent la plus grande angoisse de notre Vieux Monde actuellement. La perspective de la perte d’une pitoyable note triple A donnée par une entité opaque et qui a déjà fait ses preuves en matière de désordre économique plonge toute la zone euro dans la psychose, pire, un cercle vicieux. C’est un processus logique terrible qui veut qu’un Etat en difficulté voie sa note dégradée sur des critères troubles dont personne n’a réellement idée, pour que les investisseurs et les autres pays se méfient encore plus de cet élément économiquement instable. Résultat : la crise engendre la crise.

Certes les agences de notation ont clairement un rôle dans la crise de légitimité que l’Europe traverse actuellement, mais il serait trop facile de lui attribuer aussi les caprices politiques de ses différents membres.  Le Royaume-Uni, dans une tradition de relatif détachement vis-à-vis de l’Europe ; l’Allemagne qui favorise, on le sait, largement ses exportations en menant une politique acceptant très difficilement des plans de secours envers des pays voisins en difficulté ; la France qui refuse d’abandonner un gramme de sa souveraineté nationale, dans une tradition définitivement gaullienne. Les pays d’Europe orientale et scandinaves (et je pense notamment à la Hongrie, parmi d’autres) en proie depuis plusieurs années maintenant à des mouvements d’extrême-droite, définitivement eurosceptiques, ne participent pas non plus comme l’UE en aurait besoin pour se relever.

En somme, où va l’Europe, traversée par des crises récurrentes, depuis plusieurs années ? D’année en année, la politique d’élargissement menée au détriment d’un approfondissement de l’Union pèse plus encore sur les économies et la cohésion européenne, sérieusement malade aujourd’hui. Que va-t-il advenir de la candidature serbe sur laquelle les 27, s’ils existent encore, se prononceront courant février ? Possède-t-elle au moins un intérêt à rejoindre cette union fragile et remise en cause, un peu plus chaque jour ? Excusez mon pessimisme mais je doute que l’Europe d’aujourd’hui soit celle qu’avaient imaginé Aristide Briand, Winston Churchill, Robert Schuman ou Jean Monnet à l’époque où ils rêvaient encore d’une Europe qui oublierait les particularismes nationaux et qui saurait dépasser les ambitions économiques et souveraines de chacun

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