(Français) Destinée, hasard, Zadig et chaos

Salâm, hello, bonjour, konichiwa, peu importe la langue, tant que l’esprit parle. Vous l’avez compris, ici sera le théâtre mensuel de questionnements et de réflexions philosophiques. Oui : tout peut être interrogé. Et je me dévoue pour vous emmener loin, très loin dans les fumées argentée et délicieuses de la métaphysique et de la pensée, car “dans les ténèbres, l’imagination travaille plus activement qu’en pleine lumière” comme l’a dit ce cher Kant. Mais loin de vous rappeler les soporifiques cours du lycée, cette rubrique sera au contraire aussi enflammée que vos débats du samedi soir… à condition de libérer votre esprit. Bonne lecture, et n’oubliez pas les paroles du vieux Socrate « Rien n’est trop difficile pour la jeunesse » alors allons méditer !
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Une soirée de fin d’été, tout ce qu’il y a de plus banal. Dans la fraîcheur de la nuit qui s’installe, je fume une dernière cigarette. J’essaie de tempérer mes pensées en tempête. Quel beau paysage. Une journée qui se termine, une autre qui recommence… Demain, le soleil qui se couche devant moi se lèvera dans mon dos. Et tout cela depuis toujours, depuis des âges immémoriaux, jusqu’à la fin des temps… Tant de choses nous dépassent. Notre monde s’agite et se démène, nos petites affaires d’humains causent tant de désordres, mais qu’est-ce face à une loi que l’humain jamais n’aurait pu établir ? Face à une nature qui sempiternellement, éternellement, recommence ses gestes infinis, sans considération pour nous.

« Et toi, alors ? »

Ah, toujours cette voix. Une simple petite voix au fond de moi, mais qui me force à l’écouter. Cette voix qui m’empêche de dormir, qui me taraude et me harcèle, cette voix qui me fait sentir ce qui ne tourne pas rond, cette voix qui me force à ouvrir les yeux.

Quoi, et moi alors ?

« Tu es une créature de Dieu, non ? »

Et donc ?

« Tout ce que tu vois, tout ce qui échappe à la main de l’homme, est créé par Dieu. Il leur a donné un but, une fonction, que ses créations répètent à l’infini. Pourquoi, pour toi, ce serait différent ? »

Je garde le silence. Absurde de se comparer au soleil, aux plantes, aux nuages, aux montagnes. Tout cela a créé avec une utilité bien précise, mais les hommes… Les hommes sont différents, non ? Après tout, nous sommes capables de penser, de parler, de réfléchir, nous avons conscience de nos actes.

« Est-ce qu’avoir conscience de toi même t’empêche d’avoir été conçu pour un but précis ? »

Ce serait un peu contradictoire. Pourquoi aurais-je reçu le don de pensée et de réflexion si je ne peux pas m’en servir pour diriger moi-même ma vie, et me donner mon propre but, que j’atteindrais par mes choix et mes décisions ?

« Pourtant… N’as-tu jamais eu l’impression d’être minuscule dans l’immensité, d’être l’esclave d’une volonté bien supérieure à la tienne? N’as-tu jamais cru que ce qui t’arrivais ne pouvait pas arriver pour rien ? »

Si, c’est probable… Tout ne peut être dû au hasard. D’ailleurs, qu’est-ce que le hasard ? Est-ce que les choses peuvent arriver sans cause ? C’est impossible. Tout a forcément une cause. Le hasard, c’est que les hommes ont imaginé pour camoufler leur incapacité à prévoir quelque chose ; ce n’est qu’une illusion de l’imagination qui ne contrôle pas tout, un choix qui me pousse à définir sans cause un évènement qui en possède une qui m’est inconnue. Plutôt que Dieu pour Spinoza et les croyants, le hasard est pour les hommes sans foi l’asile de l’ignorance.

« Le hasard, ce pourrait juste être les probabilités. »

Tu sais que les maths et moi ça fait quarante-cinq, alors ne me parle pas de probabilités, ou je ne te suis plus.

« Je suis toi, je le sais bien. Allez, je t’aide : d’un point de vue rationnel, l’existence du hasard ce n’est que les probabilités, donc il existe bel et bien ; mais d’un point de vue métaphysique, c’est impossible, car… »

C’est un concept rattaché à l’existence, et l’existence n’est pas un concept rationnalisable ?

« Bravo. Voilà ce que serait le hasard :
« L’homme a appelé hasard, écrit Paul Valéry, la cause de toutes les surprises, la divinité sans visage qui préside à tous les espoirs insensés, à toutes les craintes sans mesure, qui déjoue les calculs les plus soigneux, qui change les imprudences en décisions heureuses, les plus grands hommes en jouets, les dés et les monnaies en oracles… » »

Quel argument d’autorité. Cependant, pour te compléter le hasard est aussi pour les hommes est aussi la preuve de l’inexistence de Dieu. C’est le fortuit, l’insensé, l’indémontrable, tout ce qui n’a pas de cause. Mais quoi que l’on fasse, tout commence forcément par un enchaînement de causes nécessaires. Rien n’est sorti de nulle part. Je ne naîs pas par hasard : il a fallu toute une série causale pour parvenir à ma naissance. Il ne faudrait pas confondre hasard et coïncidence : il y a toujours nécessité, mais deux évènements peuvent se rencontrer par des causes qui nous sont inconnues. Et la raison humaine déteste l’inconnu.


« J’ai une petite question. Si tout a nécessairement une cause, mais qu’elle nous est inconnue, il faudrait donc croire à la Providence et son intervention dans nos vies ? Ce qu’on appelle communément le destin… »

Le Destin ? Celui de la prédestination, où tout est planifié d’avance avant même notre naissance, ou la Providence, celui de l’intervention d’une puissance supérieure qui nous orienterait dans nos choix ?

« Celui que tu veux. »

Tu ne me facilites pas la tâche. En suivant mon raisonnement : si le hasard est une illusion, alors la cause qui « crée » est soit humaine, soit s’il est impossible à l’humain de la causer… elle est de Dieu. Tout ne serait alors que le fruit de la volonté de Dieu ? Non, il y a sûrement une voie médiane. Nous faisons des choix, et ces choix ont des conséquences directes sur le cours de notre vie. Dieu influencerait donc nos choix, et nous ferait connaître le bon choix par la conscience. Il mettrait sur notre route des indices de la voie à choisir : un conseil, une opportunité, une rencontre… Le prétendu hasard serait donc la Providence, la cause inconnue serait donc une cause supérieure échappant à notre compréhension.

« Si tel est le cas, nous ne sommes pas libres de décider de notre vie, non ? »

Considérant le fait que Dieu connaît mieux que nous la voie à suivre, et nous oriente dans nos choix, nous sommes donc toujours orientés vers une vie qui nous est profitable. Mais ça ne change rien à la liberté… Etre libre, c’est tout de même pouvoir décider de nos actions, peu importe que nous les pensions bonnes ou mauvaises.
Et pourtant… peut-on jamais vraiment être libre, même si nous décidons de nos actions ? Tant de fois j’ai vécu, ou j’ai vu, cette situation où malgré tous mes efforts, rien n’allait jamais. Cette pensée trouve soudain un écho, évidemment vers ce philosophe que j’aime tant, et immédiatement jaillit la voix :

« Zadig est l’archétype de l’homme malheureux sans qu’il sache pourquoi. Ici, la vie paraît bien ingrate au pauvre homme. L’idée de justice n’existe pas : c’est l’homme le plus vertueux du monde mais aussi l’homme le plus malheureux. Pourtant, c’est sa nature même de vertu qui le pousse à la perte. Jusqu’à ce fameux passage, souviens-toi… »

Zadig rencontre un ermite, et voyage avec lui. Mais alors que tous deux sont hébergés dans différents foyers, l’ermite semble récompenser un mauvais accueil par des cadeaux et un bon accueil par des actes cruels. Zadig ne comprend pas, jusqu’à ce que l’ermite se transforme en l’ange Jesrad, envoyé de la Providence.

« Et il prononça alors ces paroles très importantes : « il n’y a point de mal dont il ne naisse un bien. » Donc, le mal est nécessaire et doit être accepté, car condition essentielle de notre actualisation, du moins en puissance… »

En français cette fois, le mal nous permet de nous réaliser, de faire preuve de notre liberté en dépassant le mal par nos bonnes actions. Nous sommes tout de même libres, car ce n’est qu’une opportunité de faire le bien et de nous épanouir, pas une obligation. Nous serions donc destinés, nous gens de bien, à expérimenter le mal gratuit toute notre vie, malgré nos vertus, pour que nous puissions en faire ressortir un plus grand bien ? Et à quoi rime tout ça ? Pourquoi, si Dieu décide tout, ne pas simplement interdire le mal et ne permettre que le bien ?


« Zadig pose la même question. «S’il n’y avait que du bien, et point de mal ? » L’ange lui répond ainsi, et c’est sûrement le passage le plus profond du roman : « cette terre serait alors une autre terre » c’est-à-dire que ce monde parfait ne peut exister dans notre monde d’humains imparfaits, mais dans le monde de Dieu. « Tout ce que tu vois sur le petit atome où tu es né devait être à sa place et dans son temps fixe… »

…Selon les ordres immuables de celui qui embrasse tout. » Oui, je connais la citation. Pour Voltaire, le hasard n’existe pas : tout est épreuve, punition, récompense ou prévoyance. « Cesse de te disputer contre ce qu’il faut adorer ». Tout est entre les mains de Dieu, et nous, pauvres mortels insignifiants, nous cherchons à contrôler le cours de vie ? Voltaire trouve cela orgueilleux, et semble croire en un Dieu qui orienterait notre destinée, de façon à ce que nous nous dépassions. Ainsi, y aurait-il liberté, car nous aurions le choix entre bien et mal et y aurait-il justice, car les méchants n’affronteraient que des malheurs… C’est assez cohérent.

« Je sens qu’autre chose te taraude. Allez, lance toi, après tout, je ne suis que le miroir de ta propre pensée… »

Et bien… j’ai souvent eu l‘écho, que ce soit par des amis, ou par ce que j’ai appris enfant, que si on croit à l’existence de Dieu, alors on croit qu’Il ne nous a pas créé par hasard. Si nous n’avons pas été créé par hasard, c’est Dieu avait une raison de nous créer nous, comme nous sommes, et donc, qu’il a prévu quelque chose pour nous. Autrement dit, en nous donnant la vie, il crée dans le même temps notre destinée. Si Dieu nous crée, il a forcément prévu quelque chose pour nous, non ?

« Tu ne disais pas croire au fait que nous faisons nos propres choix malgré les influences extérieures ? »

Mais si nos choix étaient inspirés par Dieu, pour que nous réalisions notre destinée ?
Chacun d’entre nous aurait une fonction pécise pour faire tourner le monde, les mauvais pour éprouver les justes, les horreurs pour faire surgir l’amour, la misère pour permettre le génie, la tyrannie pour faire s’exprimer la liberté, et les malheurs pour endurcir l‘homme. Nous ne serions que des pions, pour que le monde marche tel que Dieu le veut, selon un plan qui nous est incompréhensible.

« Si tu penses ainsi, il te faut aller plus loin encore. Ne délimite pas l’action de Dieu à la seule marche du monde, mais regarde son action pour ce qu’elle t’offre également : si Dieu ne souhaitait que faire marcher le monde à sa façon, il n’aurait pas permis la compéhension que nous pouvons en avoir. Heidegger dit que nous sommes placés dans une ouverture au monde déterminée : si tu penses de telle façon, alors tu es orienté par cette façon de penser et tu vois le monde à travers ce filtre. Ainsi, tu comprends ton existence comme n’étant qu’une expression de la volonté de Dieu. Regarde la telle qu’elle est : ton existence est projet. Ta possibilité la plus ultime est celle de ta propre mort, malgré tout ce que tu feras dans ta vie. Vois-tu comme Dieu nous donne la vie pour au final nous donner la mort ? C’est cela notre destinée. »

C’est vrai. Mais je refuse de considérer mon existence comme étant utile simplement pour un but plus grand, et n’être qu’un pion, pour au final mourir sans avoir pu contrôler ma vie. Je refuse que toute mon existence ne soit qu’une fatalité. Non, moi je veux croire en une possibilité, un espoir de volonté propre à moi-même, puisque je la sens en moi, cette conscience et cette infinité de choix dans laquelle je m’engouffre à chaque instant. Voilà que me viens cette phrase de Nietzsche : « Il faut encore avoir du chaos en soi pour pouvoir enfanter une étoile qui danse » Cette étoile qui danse, cette multitude de pensées qui deviennent créations parce que JE l’ai choisi, elle ne peut pas venir d’un plan réglé : elle vient du tumulte de mes passions, de mes pensées, de mes idées, des élans de conscience qui n’appartiennent qu’à moi, du mélange continuel entre génie et noirceur, du bouillonnement de forces contradictoires qui définissent mon esprit.

« Disciple de Nietzsche, hein ? Alors, voilà comment tu vois le monde… « le caractère du monde est celui d’un chaos éternel, non du fait de l’absence de nécessité, mais du fait de l’absence d’ordre, d’enchaînement de forme, de beauté, de sagesse, bref de toute esthétique humaine »

Oui ! Tout ne vient que du chaos de notre esprit, reflet du chaos du monde qui nous entoure, au moins aussi complexe et brutal. Exister, c’est penser ; et je dois explorer au fond de moi, comprendre mes intuitions et enflammer mes désirs, pour comprendre qui je suis et qui je veux être. Au coeur de moi-même, je dois pourtant être aussi au coeur du monde, écouter et observer, me plonger dans un chaos total, sans ordre, ni sens. C’est dans cet avalanche d’idées brillantes et d’actes noirs que doit me venir la direction que ma vie pourrait prendre. La fertilité de la pensée ne vient pas de l’ordre, qui est déjà épuré et filtré de toute digression ; elle vient d’une explosion pure, celle d’un regard entier sur nous et le monde. L’enfantement de l’étoile, il est au terme de ma vie, il me faut seulement en provoquer les contractions.

« Un beau laïus, pour quelqu’un qui parlait de Dieu juste avant… »

Mais Dieu n’est pas incompatible avec cette idée. Dieu pourrait être la cause première de tout cela, car rien ne sort du néant par soi-même, mais pourquoi ne pas imaginer un Dieu qui n’interviendrait pas ? Très bien, il faut toujours nuancer. Tout ne peut pas être de mon fait, ou du fait des autres : il y a peut-être simplement des choses que nous ne comprenons pas, qu’elles soient dues à autrui, au chaos, ou même à Dieu. L’important, je crois, c’est de faire mes propres choix, et de prendre conscience de ce qui m’enchaîne à des conceptions obtues, peu importe d’où elle peuvent provenir… Puisque de toute façon, je ne le saurais jamais. Un mot pour finir ?

« Ici reposent les cendres de notre liberté, quand nous croyons que maîtriser notre vie c’est ignorer les anges et les démons du quotidien, ceux qui échappent à nos sens mais que nous sentons autour de nous… Laissons la main invisible guider nos pas, car ne croyons jamais être les seuls maîtres de notre existence. »

C’est une belle phrase de fin. Maintenant, tu vas peut-être pouvoir me laisser dormir ?

Maëlys De La Ruelle

Je m’appelle Maëlys, je suis franco-française et je suis en 1A Programme français. J’aime les sports extrêmes, le metal, Voltaire, Mozart, et me poser des questions inutiles au lieu de dormir (le café est mon ami) Mon plus grand regret par rapport à Sciences Po a été l’absence de philo, absence qui a presque failli me faire délaisser ma place... Que voulez-vous, quand on est passionné. J’espère donc pouvoir vous abreuver de falsafa autant que mon cerveau en manque en aura besoin. Enjoy !

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