(Français) Charlie, A Table

Je suis Charlie. Par Valentina Calá, Bruxelles. Flickr, Creative Commons.

Il est midi.
Je n’arrive toujours pas à digérer les infos du midi de la veille.

Par habitude, on allume la télé. Alertes, éditions spéciales, bannières affolantes, intervenants affolés. La France est en deuil. Ils ont voulu tuer Charlie.

Par Amina Zakhnouf

Je tente de savourer ces derniers instants familiaux qui ne m’avaient manqué qu’à moitié. Ils sont tous là, du plus proche au plus lointain – de la tante omniprésente à l’oncle dont le nom m’échappe. Beaucoup ne m’ont pas vu depuis plusieurs années. “Tu n’es plus la même personne, c’est fou.” – me dit une cousine. “Elle s’est même convertie au christianisme !” réplique mon comique de frère. Éclats de rires et commentaires amusés. Je n’ai pas envie de rire.

Arrive l’entrée.
On me demande qui est Charlie.

Charlie, c’est le mauvais élève du politiquement correct. C’est le cancre de la langue de bois. C’est celui qui, il faut l’avouer, ne m’a jamais vraiment fait rire – mais qui a quand même essayé. “Ne faites pas attention à lui, il rigole, il n’en pense pas un mot on vous le promet.” – il n’est plus. Alors que la France est à l’arrêt pour une minute de silence, de recueillement et de deuil, je croise les regards de mes proches.

J’y vois de l’incompréhension. Ils ne comprennent pas pourquoi ça m’atteint, pourquoi ça me révulse, pourquoi ça me dégoûte, pourquoi moi aussi je suis en deuil.

Mes frères me rappellent que je n’ai de français qu’un titre de séjour temporaire. Ma mère regrette de m’avoir mis à l’école française à l’étranger qui m’a décidément transformé en semi-croyante, mon oncle s’indigne que je ne sois pas contente qu’on ait mis fin au blasphème répété et odieux de la bande à Charlie. Je tente de m’expliquer,  mais on me coupe la parole entre “liberté” et “expression”. On m’arrête à “ils ont le droit”. On me fusille du regard quand j’avance que c’est de l’humour. “Tu trouves ça drôle toi ? On t’a bien lavé le cerveau.” Je retourne le
compliment. La tension monte.

On change de ton avec le plat de résistance.
On m’ignore – on ne change pas de chaîne pour autant. La minute de silence est terminée depuis longtemps en France, mais chez moi, le vacarme continue.

J’entends les discours de victimisation, les théories du complot, j’attends les “c’est de leur faute”, j’attends les “c’est un complot, ils veulent nous nuire”, j’attends les accusations d’islamophobie, j’entends la détresse, la peur.

A la télé, on parle d’amalgames, de danger d’amalgames, de peur de faire des amalgames. Les termes ont le mérite d’être variés. Fondamentalistes, extrémistes, fanatiques, radicaux… mieux vaut trop que pas assez. Les “leaders” musulmans se bousculent – ils condamnent tous et tout fermement. Les discours de l’extrême droite, assaisonnés à l’inévitable “on vous l’avait dit” ne tardent pas non plus : un discours réchauffé, un discours insipide. Ils ont réussi, ces cons. Ils sont tous terrorisés.

J’ai du mal à avaler tout ça. C’est trop saignant, presque sanglant. Il y a comme une amertume, un arrière-goût qui me donne la nausée.
Je demande un verre d’eau, on me passe le sel. On ne m’écoute plus.

Je n’ai pas envie d’entendre de discours de victimisation constante – je ne veux pas m’attendre au pire, faire présomption de haine, de choc des civilisations, de brutalité, du clivage “nous contre les autres” – parce que c’est ce qu’ils attendent, parce que c’est trop facile. Parce qu’ils font la même chose de l’autre côté. Parce qu’attablés à cette même heure, une même famille déchirée discute avec la même ferveur, mais du discours opposé. Je regarde le plat posé au centre de la table. Je ne me sens pas vraiment dans cette assiette.

Non, je vous en prie, je ne veux plus entendre parler d’islamophobie. Pas quand vous placez l’Islam sur un piédestal quand il s’agit d’en rire. Pas quand il y a deux poids et deux mesures quand il s’agit d’accepter l’humour
des autres.
Je ne veux pas la voir non plus. Ce n’est pas le moment. Pas si tôt, pas comme ça. Les vendettas communautaires ne mènent à rien. Vous ne vengerez personne en attaquant les mosquées. Ils n’ont vengé personne s’attaquant à ce magazine.

“Tu parles comme eux.”

Mais vous aussi – vous parlez comme eux. Comme ceux qui leur donnent raison, ou ceux qui me demandent à moi et tous les autres de s’excuser.

Je ne m’excuserai de rien. Ni de ce que je dis maintenant, ni de ce qu’on m’accuse d’être, peu importe qui m’en accuse.
Je ne m’excuserai pas de ma culture musulmane. Je n’ai pas à condamner l’acte parce qu’il faut que la communauté musulmane “prouve” qu’elle aussi est indignée. Je le condamne parce qu’il me brise le cœur – par respect pour le métier de journaliste et de policier, par respect pour le droit à tous de s’exprimer librement et d’exercer leurs fonctions. Je n’ai pas à m’excuser parce que je ne pense pas qu’ils le “méritent”, parce que j’adore
cette liberté que ces assassins exècrent. Je ne m’excuserai pas parce que je partage le slogan “Je suis Charlie”, même étant d’un pays où la liberté de la presse est affamée par les tabous et les silences de plomb hérités de jours plus sombres.

Comprenez que je ne suis Charlie que parce que je défends de tout mon être le droit de Charb et ses potes, et de tous les autres à s’exprimer – Sofiane Chourabi et Nadhir Kétari y compris. Comprenez que je refuse qu’on s’approprie cette tragédie comme la nôtre uniquement, parce qu’elle appartient à tout le monde. Comprenez que j’aimerais qu’on se détache de ces peurs et de ces affrontements communautaires au nom de nos morts et au nom de ce qu’on a attaqué, mais pour lesquels le combat continue. Comprenez que je ne vous muselle pas, que je ne cherche pas à vous faire taire peu importe votre discours : j’aimerais simplement que vous me laissiez à moi aussi, l’occasion de parler.
“Passe moi la télécommande, ça commence à me fatiguer.”

Je quitte la table avant le dessert.

Je n’ai plus faim.

Mais je n’ai pas fini.

De la rédaction: Le personnage est fictif. Néanmoins, l’article montre les opinions réelles.

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