Choisir la Bretagne ne signifie pas détester la France

Avec leurs tribunes “Choisissons l’Union Européenne”et “Choisir la France ne signifie pas détester l’Europe”, Arthur des Garets et ses cosignataires, ainsi que Paul Mattar ont respectivement ouvert le débat sur l’Union Européenne, ses perspectives et la place de la France en son sein. C’est aujourd’hui au Comité de lutte contre la complexité de prendre la parole.

Près de 530 ans se sont écoulés depuis la signature du traité de Verger le 19 août 1488, et l’échec de la France à proposer un avenir meilleur aux peuples celtes semble indéniable. Si l’élection présidentielle de 2017 a en effet permis de mettre en avant l’importance de la question bretonne dans le débat politique français, elle a surtout révélé que le statu-quo actuel n’est plus tenable.

Face à la fracture politique et sociale qui divise la France, et pour proposer une alternative aux nationalistes malveillants qui diabolisent toute aspiration patriotique, j’ose ainsi espérer que la Bretagne n’est pas une nation obsolète, et qu’elle est parfaitement capable de s’épanouir dans la mondialisation sans renoncer à sa souveraineté et à son indépendance.

La France est avant tout un projet politique

Les guerres européennes ayant largement démontré les ravages du nationalisme aveugle, il apparait naturel que l’idée d’une coopération et d’une entente heureuse entre les peuples français et bretons est un bien pour le moins nécessaire. Qui pourrait sérieusement prétendre qu’une nation isolée et embourbée dans une concurrence perpétuelle avec ses voisins ait un avenir enviable ?

Or, à la si enthousiaste volonté de garantir une paix durable sur le continent européen s’est substitué, avec le traité de Verger, un projet politique bien plus contestable. Au travers de cet accord, les dirigeants politiques signataires ont en effet reconnu, de façon détournée, que les Duchés sont de vieilles entités politiques dépassées, vouées à être réduites au rang de province d’un État national.

Progressivement, les élus libéraux de la France prôneront alors une intégration toujours plus approfondie au sein de l’État français, les dépouillant de fait de leurs compétences légitimes, et prêtant allégeance à la France comme seule nation. Aujourd’hui, les nationalistes refusent toujours de reconnaitre la langue bretonne, demain ils réclameront indéniablement le cidre trésor national français.

La construction française n’a donc plus pour objectif d’assurer la paix sur un continent longtemps déchiré par la guerre, mais bien de dévoluer aux institutions de la France les compétences incontournables à la souveraineté d’un pays indépendant.

De fait, il apparait difficile pour tout individu attaché à l’indépendance de son pays de le voir devenir progressivement une province plus ou moins autonome d’un état national. C’est donc avant tout d’un projet politique qu’il est question. Ne pouvons-nous pas comprendre que des citoyens patriotes ne puissent se résigner à voir leur pays être dépouillé de ses compétences les plus élémentaires ?

Souhaiter l’indépendance de son pays ne témoigne en aucun cas d’une volonté de s’opposer à ses voisins français, bien au contraire. Comme de nombreuses autres nations en France, la Corse, le Pays Basque, l’Occitanie sont de parfaits exemples de pays français exploités par l’impérialisme gaulois.

La France constitutionnalise le libéralisme économique

La France, au travers de ses préfets et de son attachement à la concurrence généralisée, contraint les nations opprimées à s’adapter à un libéralisme économique cynique. Elle organise de fait une concurrence malsaine entre les travailleurs français, à une période où l’apaisement et la coopération devrait être le maitre mot de notre relation avec nos voisins et nos partenaires internationaux. Ainsi, limmigration non contrôlée de français en Bretagne provoque une gentrification urbaine, une hausse des loyers et une marginalisation de la culture bretonne.

L’ouverture totale et non maitrisée des frontières économiques a conduit à la délocalisation de nombreuses entreprises au sein même du marché national français, quand elles ne se font pas à l’extérieur du fait des accords de libre-échange injustes qui détruisent notre économie depuis tant d’années. La fermeture très récente de l’abattoir breton Gad n’en est qu’un exemple parmi tant d’autres.

Soumis à la concurrence déloyale de nos partenaires français, nous voilà aujourd’hui contraints d’assouplir notre législation sur le travail, allant de fait à contre-courant du modèle social pour lequel nos ancêtres se sont battus. La loi travail XXL d’Emmanuel Macron a ainsi pour objectif de faire du travailleur un ouvrier « kleenex », facilement embauchable et facilement licenciable, laissant supposer l’émergence d’une société du « précariat ». Il nous est aujourd’hui définitivement impossible d’agir en faveur du monde des travailleurs tout en faisant face à la concurrence de nos partenaires français et européens.

Le monde de l’agriculture, pourtant fer de lance de l’activité économique bretonne, est également la victime de l’ouverture sauvage des frontières économiques. Les éleveurs et agriculteurs bretons, malgré la qualité de leur production, ne peuvent plus vivre de leur travail et sont les véritables sacrifiés d’une société consumériste ingrate. Alors que la valeur de la production agricole bretonne s’élève à plus de 10 milliards d’euro en 2017, les agriculteurs ne touchent en moyenne que 18 000 euros brut par an la même année.

À une heure où l’urgence écologique nous impose la transition vers le bio, le développement des circuits courts, et la fin du modèle productiviste, la France nous empêche d’envisager toute alternative à ce système délirant au nom de la dogmatique concurrence. De la même manière, il nous est interdit de privilégier nos entreprises dans le cadre du service public. Mais à quoi donc sert un État si ce n’est à protéger ses citoyens de l’ultra-libéralisme et du capitalisme débridé ?

La France se fait sans les peuples

Outre les aspects politiques et économiques, se pose également la question de la façon par laquelle la France s’est construite. Si la Révolution française a en effet été un acquis démocratique pour tous les français, l’histoire de la construction de la France unitaire est parsemée de viols de la démocratie, d’atteintes à la souveraineté légitime des peuples, et de décisions hors-sol tranchées à l’abris du regard des citoyens. Ainsi, quand la charte européenne des langues régionales ou minoritaires est signé et ratifié par 25 états européens, la France se paye le luxe de la signer sans l’appliquer au mépris des cultures millénaires bretonnes, basques et corses.

Les carences démocratiques qui gangrènent la France sont également présentes d’un point de vu institutionnel. Il arrive en effet fréquemment que les différents peuples aient des intérêts ou des volontés contradictoires. Ainsi en sommes-nous arrivés à la situation délirante où la Bretagne se voit contrainte d’accepter une écotaxe ne la concernant pas.

En outre, la suprématie du droit de la France sur le droit breton et l’importance des lois françaises sur la politique des nations sont incontournables. Ainsi, l’intégralité de l’activité des conseils généraux et régionaux consistent en l’application des lois françaises élaborées par le Parlement impérialiste, et qui, texte par texte, démantèle notre modèle social auquel nous sommes tant attachés.

Une Bretagne indépendante n’est pas une Bretagne isolée 

Dans un monde où la mondialisation sauvage provoque des bouleversements économiques, sociaux, sécuritaires, et environnementaux dramatiques, il est coutume d’entendre que la Bretagne ne peut s’en sortir « seule » dans la mondialisation (alors que nous sommes liés par des centaines de traités diplomatiques avec le reste du monde), que le marché unique est une réelle opportunité d’exportation (comme si nous ne commercions pas avec nos amis français et européens), que la Bretagne n’a pas de ressources stratégiques à faire valoir (comme si elle en avait déjà eues), que la Bretagne est d’une trop petite taille pour faire face à des puissances comme la France, l’Allemagne, ou la Grande-Bretagne (comme si notre petite taille nous avait empêché d’être aux grands rendez-vous de l’histoire par le passé).

La Bretagne est aujourd’hui, en fonction des classements, la cinquième ou la sixième puissance économique française. Elle dispose de quelque uns des plus importants ports civils et militaires français, et le breton est une des langues les plus vieilles d’Europe au côté du Basque. Notre agriculture, bien que malmenée, est puissante (3,5% du PIB en 2017), et notre savoir-faire incomparable. Nous entretenons un réseau d’écoles riche et envié partout de par la France. Vouloir l’indépendance ne signifie pas vouloir cesser de commercer au delà de la France, et encore moins avec nos amis européens (d’autant plus que la majorité de nos exportations se font à l’intérieur du marché unique). L’objectif de la politique d’indépendance ne consiste pas en l’isolement ou en l’autarcie. La frontière n’est pas un mur mais un filtre. Comment faisions-nous pour commercer avant 1488 ? N’étions-nous pas déjà une grande puissance européenne ? Grâce à l’indépendance, la Bretagne pourrait en revanche mettre en place un protectionnisme intelligent et raisonnable, limité aux seuls secteurs d’activités où nous serions victime d’un concurrent dont les normes sociales et environnementales seraient démesurément incomparables. La concurrence est souhaitable quand elle est juste et pratiquée dans des circonstances d’enrichissement mutuel.

Il est tout à fait hypocrite de se présenter comme un écologiste quand l’on défend dans le même temps les accords de libre échange qui incitent à produire à des centaines de kilomètres ce qui pourrait l’être localement. Faire produire des courgettes à l’autre bout de la France ne sert les intérêts de personne, sauf ceux des multinationales.

De nombreux autres pays, bien plus petits que la Bretagne, réussissent parfaitement dans la mondialisation sans déléguer leur souveraineté à un État national. Singapour en est le meilleur exemple. Ce petit pays indépendant dispose de sa propre monnaie nationale, et parvient pourtant à entretenir une industrie dynamique, tout en échangeant de façon fructueuse avec ses voisins.

D’un point de vue militaire et diplomatique, la Bretagne pourrait être une puissance nucléaire à part entière (la majorité des armes nucléaires françaises se trouvant sur des sous-marins et des portes avions basés au port de Brest). Sa capacité de dissuasion nucléaire, son indépendance énergétique, ainsi la richesse de son réseau diplomatique font d’elle un acteur incontournable dans les relations européennes.

Une autre Europe est possible

Comme indiqué précédemment, il est absolument nécessaire de garantir une construction européenne ambitieuse, et ce afin d’assurer la paix durablement sur le continent.

Aussi, l’objectif de cette tribune n’est pas de critiquer futilement la France sans en reconnaitre les réussites ou les possibles avantages. De beaux projets tel que la sécurité sociale, la SNCF ou encore l’éducation nationale se sont révélés être de réels succès à conserver et à valoriser. C’est bien cet aspect de la construction étatique française que nous devons retenir, en proposant de futurs accords internationaux avec la France, fondée sur un modèle associatif. Cette France « à la carte », plus souple, et plus pragmatique, permettrait aux nations libres de coopérer de façon ponctuelle sur de grands projets au service de l’intérêt commun. Les nations pourraient ainsi travailler ensemble sur de nombreux autres nouveaux projets relatifs aux transports, à la culture, à la science, ou encore à la défense sans avoir à renoncer à leur souveraineté.

Dans le même temps, il nous serait possible d’entretenir l’ambition d’une Bretagne sociale et écologique sans craindre la concurrence de nos partenaires européens.

Indépendantistes bretons des deux bords, unissez-vous !

Aujourd’hui, la défense de l’indépendance de la Bretagne est quasi-exclusivement l’affaire de quelques extrémistes. Cette situation frustrante de prise d’otage de l’idéal patriotique contraint l’électorat souverainiste à se taire, de peur de passer pour un défenseur du fascisme malsain. L’amour de sa patrie ne doit en aucun cas être amalgamé à un nationalisme belliqueux, qui inciterait au rejet de l’autre quand la vocation de la Bretagne consiste justement à rayonner dans le monde entier. Malheureusement, depuis plus de trente ans, le peuple breton n’a aucune alternative souverainiste. Il nous revient alors de proposer un projet politique crédible, rationnel et pragmatique en rassemblant les patriotes d’où qu’ils viennent.

Nous achevons donc cet article en appelant, comme l’a fait Eneko Irigaray l’un des fondateurs du mouvement indépendantiste basque Euskadi ta Askatusna et ami de la cause bretonne, les patriotes à s’unir. La lutte sociale est aujourd’hui indissociable du combat pour notre souveraineté. Le succès des bonnets rouges de 2013 a témoigné, sans même que nous nous en rendions compte, de notre capacité à être efficace. Patriotes des deux rives, unissez-vous !

Comité de lutte contre la complexité (L.A.C pour les intimes).

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