Coup de Gueule: Désillusion

[Pour en savoir plus sur la cronique “Coup de Gueule” par Fatine Maussang]

Tu ouvres les yeux avec difficulté. Ton réveil sonne depuis plus d’une minute déjà, repassant en boucle ce morceau qui commence sérieusement à te monter à la tête. Tu l’arrêtes d’un geste las et tu renonces à regret au confort de ton lit moelleux et de ta couverture douillette.

Tu te diriges vers la cuisine, bénissant d’avance ton café matinal sur lequel tu comptes pour te donner une figure un peu plus humaine, attrapes deux morceaux de pain que tu prends le temps de faire griller à la main. Très vite, l’odeur de ton petit déjeuner embaume la pièce entière et petit à petit, tes yeux deviennent moins lourds.

Assise à ta table que tu trouves trop vieille mais que tu n’as ni le temps ni les moyens de changer pour le moment, tu jettes un rapide coup d’œil à ton appartement. Entre le frigo qui ne cesse de produire un ronronnement insupportable, tes murs qu’il faudrait sérieusement repeindre, la porte de ton placard détachée qui attend que tu la fixes à nouveau depuis des mois et ta machine à café qui devrait penser à prendre sa retraite, tu n’as qu’une envie : pouvoir habiter dans une grande maison avec des bibelots dernier cri, avec un chauffage qui ne marcherait pas qu’une fois sur deux.
Après une douche rapide (avec de l’eau froide, bien sûr, avoir de l’eau chaude à cette heure-ci relèverait du miracle) tu attrapes les premiers vêtements qui te tombent sous la main et les enfiles rapidement. Tu attaches tes cheveux à la va-vite, et prends quelques minutes pour te regarder dans un miroir. Tu arranges tes mèches rebelles, époussètes ta chemise et tournes finalement les talons, tes clés et ton portefeuille dans la main et ta veste ton téléphone dans l’autre, prête à démarrer une nouvelle journée.

Tu sors de chez toi, emmitouflée dans ta doudoune, le pas pressé. Il est encore tôt, certains réverbères sont encore allumés et le vent matinal te fait frissonner. Tu passes devant un magasin d’appareils électroménagers et tu t’arrêtes une minute pour regarder par la vitrine. Ton regard glisse sur tout ce que tu aimerais acheter.

C’est à ce moment là que tu le vois passer, son reflet nonchalant longeant la vitrine. Il a l’air calme, comme tous les matins.

Tu te retournes et tu esquisses un sourire gêné, comme tous les matins. Parce que, comme tous les matins, comme à chaque fois que tu le croises, tu ne sais jamais comment te comporter.

Il te regarde, avec son regard las et résigné, et te salue. Son manteau déchiré est tellement usé qu’il laisse entrevoir quelques bouts de chair et ta gorge se serre en te demandant s’il n’a pas froid. Il tire un vieux sac derrière lui, qui laisse entrevoir une couverture miteuse et des boîtes de conserve.

Figée, tu le suis du regard, jusqu’à ce qu’il traverse pour atteindre le trottoir d’en face. Il guette les éboueurs, prêt à fouiller dans les poubelles pour trouver de quoi petit déjeuner.

Tu n’arrives plus à bouger, et tu repenses à tout ce dont tu te plaignais ce matin. Tu repenses à toutes ces choses futiles pour lesquelles tu te tracasses, sans penser à ceux qui n’ont même pas un dixième de ce que toi tu as. Tu repenses à ton lit, à ta chambre, à ton appartement, au toit sous lequel tu vis car toi au moins, tu en as un.

Tu penses à la solitude de cet homme que tu vois passer chaque matin, aux regards méprisants que les passants lui jettent, au froid qu’il doit ressentir en ce début de mois d’octobre froid et gris.

Tu te demandes ce qu’il doit subir tous les jours, comme un étranger dans son propre pays, dans sa propre ville.

Tu penses à tout cela, et tu n’arrives toujours pas à bouger.

Fatine Maussang

Fatine Maussang

Si j'étais une couleur, je serais le bleu, bleu comme le ciel, bleu comme la mer qui emporte dans ses vagues même les plus grands des tourments.
Si j'étais un poème, je serais l'Albatros (Charles Baudelaire), car qui, en parcourant ses vers, ne s'est jamais identifié au prince des nuées ?
Si j'étais un film, je serais Much love, de Nabil Ayouch, car dire la vérité, dénoncer une cause qui nous tient à coeur, c'est nettement mieux que de rester spectateur et prisonnier du silence.
Si j'étais un livre, je serais Notre Dame de Paris, de Victor Hugo, cette oeuvre qui fait résonner le son de ses cloches au fil des pages, accompagnée des pas feutrés d'Esmeralda
Si j'étais une ville, je serais Essaouira, Essaouira la marocaine, avec ses plages magnifiques, ses couchers de soleil, son sable brûlant et sa médina éclatante.
Si j'étais un astre, je serais plutôt une comète, ou une étoile filante, ou même une météorite, qui sait ? Histoire de rester intemporelle..
Fatine Maussang

Latest posts by Fatine Maussang (see all)

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *