(Français) Intime mais pas minime mon identité je l’affirme

Par Nisma Kadiri

C’est une peinture de Tahar Ben Jelloun exposée à l’Institut du Monde Arabe à Paris. A mes yeux, elle montre bien comment les cultures s’enrichissent l’une de l’autre.

Dans le Monde à côté, Driss Chraibi écrivait « une appartenance ethnique n’est qu’une étiquette du langage, il me semble. Ce n’est pas une identité. L’identité est ce qui demeure primordial le long d’une existence, jusqu’au dernier souffle : la moelle des os, l’appétit flamboyant des organes, la source qui bat dans la poitrine et irrigue la personne humaine en une multitude de ruisseaux rouges, le désir qui naît en premier et meurt le dernier. »

De par mon histoire et ma double culture (franco-marocaine), j’ai énormément de mal à avoir un sentiment d’appartenance fort pour une communauté nationale. J’ai toujours des difficultés à comprendre les expressions exacerbées de nationalisme. La fièvre qui peut traverser certains lors de matchs de foot ou de fêtes nationales m’a toujours semblé impressionnante mais inaccessible. Certains d’entre vous me diront que c’est bien dommage d’avoir le cul coincé entre deux chaises, d’être dans une zone grise. Et ils auront sans doute raison, nombre de moments de joie sont liés à un sentiment d’appartenance qui est fondamental. Mais cette situation parfois inconfortable est source d’une grande richesse et de nombreux apprentissages. Elle permet d’avoir une double grille de lecture lors d’événements de la vie quotidienne, de comprendre deux perspectives opposées et de prendre un peu du meilleur de ses deux cultures.

Ainsi, confrontés à davantage de références, de coutumes, de normes et de valeurs, il faut faire le tri. En alliant deux cultures, il faut savoir les rendre complémentaires et les laisser s’enrichir l’une de l’autre.
Parfois, nos deux cultures peuvent sembler contradictoires. J’ai souvent eu le sentiment qu’il était difficile d’être à la fois très attachée à des valeurs républicaines qui sont à mes yeux universelles, et d’être touchée par la solidarité typiquement marocaine malgré son côté parfois étouffant. Il me semblait paradoxal d’aimer l’individualisme propre aux sociétés occidentales tout en ressentant ses manques de par mes habitudes familiales différentes. Adorer le sang chaud typiquement méditerranéen et les excès qui y sont attribués tout en aimant l’esprit carré et rationnel que la culture occidentale offre m’a longtemps semblé illogique.

Cette difficulté à concilier deux modes de pensée, ainsi que le fait, par la force des choses, d’avoir moins de références culturelles marocaines et françaises sont soumises au regard extérieur.

La citation suivante d’Amin Maalouf me plait beaucoup : « c’est notre regard qui enferme souvent les autres dans leurs plus étroites appartenances, et c’est notre regard aussi qui peut les libérer. » Elle éclaire beaucoup de situations où l’on peut avoir tendance à qualifier de « vrai » ou de « faux » marocain. C’est comme si entre nous, nous nous essentialisions et nous résumions à une liste de caractéristiques à avoir obligatoirement pour obtenir un « certificat de marocanité ».

Ce phénomène peut bien entendu avoir lieu au sein de la société française mais l’accusation de racisme, à juste titre, disqualifie plus vite ses auteurs. Mon expérience a donc fait que je n’ai été touchée que par le premier cas de figure. C’est bien dommage que notre identité puisse tenir à une liste d’éléments immuables.

Ce type de discours peut se baser sur une évaluation des habitudes culturelles, de la manière de penser, de la maîtrise de la langue arabe, des opinions politiques et des pratiques religieuses. Cela n’est bien entendu pas exhaustif et est uniquement basé sur mon expérience personnelle.
Il est évident que ces éléments sont autant de marqueurs d’expression de revendications identitaires. Aussi, ce sont des points qui permettent une ressemblance et une certaine cohésion nationale.
Toutefois, ils ne me semblent pas indispensables au fait de manifester un amour et un attachement sincère à ses racines, bien qu’invisible au regard d’autrui.

Ainsi, au fil du temps, je me suis rendue compte que s’il y avait des marocains ou des français plus attachés à certains aspects de leur culture, cela ne m’enlevait pas le droit d’être un peu des deux, et puis surtout, beaucoup d’autres choses à la fois.

Doucement, je me suis habituée à avoir des opinions qui paraissaient trop franco-centrées et peu attribuables au paysage politique marocain. J’ai appris à ressentir et à accueillir en moi le besoin de spiritualité n’étant pas forcément accompagné de pratiques visibles. J’ai découvert que ma relation au Maroc était très personnelle et qu’il y avait beaucoup d’émotions mêlées. Et j’ai compris que intellectuellement je me sentais plus proche de la culture française et de ses valeurs.

J’ai la conviction aujourd’hui qu’il faut se saisir de tout ce que chaque culture offre de meilleur et qu’il ne faut jamais avoir le sentiment de se renier en acceptant d’être influencé par une culture étrangère à sa culture de naissance. C’est s’élever que d’accepter de s’ouvrir à autrui et à un mode de pensée différent. Nous devrions tous nous sentir légitimes à nous approprier des idées issues d’autres aires culturelles parce qu’elles appartiennent à notre humanité commune.

J’aimerai finir sur cette citation de Leila Slimani « l’obsession identitaire nous enferme dans une vision paresseuse de nous-mêmes ».

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