La Nausée

On avait cru inaugurer l’année 2015 sous le signe de l’allégresse, des promesses, et l’on se promettait un futur meilleur, une vie saine, une conscience plus grande. À Mossoul, à Rakka, l’on priait notre mort. Le 4 janvier, deux gardes-frontière meurent en Arabie Saoudite, attentat terroriste. Le 5 janvier, en plein Istanbul, une bombe éclate, un mort, un policier, un nouvel attentat terroriste. Le 7 janvier, voilà que l’horreur frappe Paris.

Par Ismail Hamoumi

« Peu importe leur foi ou leur nationalité ; car s’agissant de leur religion, elle ne saurait qu’être fausse, juste un leurre, la foi  musulmane authentique condamnant le plus sévèrement ce genre de forfait horrible. Quant à leur nationalité, ils ne peuvent représenter aucune nationalité de l’humanité, relevant plutôt de  celle de l’inhumanité, bien plus encore que de l’espèce inférieure qu’est la bestialité. » (Courrier International)

« Ils voulaient devenir célèbres, ils voulaient se faire remarquer, ils voulaient répandre la haine, ils voulaient choquer, ils voulaient créer des tensions. Ils ont obtenu tout cela. » (Courrier  International)

Condamner l’infamie, dire que ces hommes ne sont rien que des monstres, rappeler que l’Islam n’est pas leur religion, appeler à l’unité, pleurer les morts, se soulever pour défendre ce que l’homme a de plus précieux,sa liberté d’expression. Unis, nous le sommes, et ce internationalement, face à ceux qui portent atteinte à ce qu’il nous reste de plus précieux, notre plume libre et nos mots libérés.

L’émotion gronde donc, on s’indigne partout et me voilà plongé, à mon grand étonnement, en plein milieu d’une sale Nausée. Autour de moi l’on crie au meurtre et l’on affirme son indignation, on hurle à la déclaration de guerre et l’on promet une réponse. Moi, je pense à ce crime, je pense à ces hommes cagoulés qui ont meurtri le cœur de tous en affirmant venger mon prophète, eux qui ne connaissent rien de l’Islam. Mais, malgré le flot de notifications, de tweets et de publications, malgré cette indignation massive qui se déverse sur nos réseaux et malgré la francophonie qui semble faire front, malgré les marches qui se répandent et malgré la vue de nos lycéens qui se mobilisent, ma pensée ne peut se détacher de la Syrie ; elle ne peut se détacher de l’Irak, de l’Afghanistan, de la Libye, de la RDC et de tant d’autres pays où les hommes meurent quotidiennement. Je pense aux journalistes qui meurent chaque mois et qui, dès lors qu’ils ne sont plus occidentaux, ne méritent guère notre attention. Je pense à cette liberté d’expression que l’on veut défendre aujourd’hui, que l’on veut prôner. Je pense aux contradictions et aux paradoxes qui, tels des mines, sèment le chemin de celui qui cherche à comprendre, frappé d’effroi dès lors qu’il en découvre une, une de plus.

La censure serait-elle sélective ? Y a-t-il un domaine du sacré plus sacré que l’autre ? Je pense à un Dieudonné répugnant mais à qui on a ôté la liberté de s’exprimer, je pense en parallèle à un Zemmour et à un Houellebecq qui enflamment une situation plus que glissante. Oui, quelque chose de malsain règne depuis peu, une charogne se décompose à nos yeux, une incohérence des médias, des hommes et des politiques, un mouvement de fond qui me donne la Nausée. Perplexe, je le suis donc, car jamais l’indignation ne s’est répandue avec tant de force et jamais une action « vitrine » ne fut tant médiatisée.

À l’autre bout du monde, hors de toutes nos préoccupations, on célèbre lugubrement « la chute de Paris ». La comparaison avec le 11 septembre est de mise car il est évident qu’il y aura un après. Aux lendemains de cette plaie que fut la chute des tours ,  l’islamophobie s’est répandue au point où bien faible est le nombre de nos intellectuels à s’indigner ouvertement et publiquement face à des oeuvres telle qu’un « suicide français » ou encore, comble du dégoût, à une « soumission ».

Si la démocratie est forte, si nos libertés sont garanties, c’est quand nos intellectuels font front contre ces gangrènes que sont les radicaux de tous bords. Or, prévenez moi si je me trompe mais je ne peux compter sur un Alain Finkielkraut qui, malgré sa grande érudition, se garde de condamner une telle pensée, dangereuse pour nos sociétés, au point de qualifier Houellebecq de « mauvais écrivain mais bon sociologue ». Académicien n’est ce pas – et l’on sait combien cette fonction est prestigieuse – ? Garde de l’intellectualisme français en somme ? Je vous redirigerai avec tous mes respects, M. Finkielkraut, vers Durkheim et Bourdieu qui imploraient les sociologues à plus de rigueur scientifique afin de délaisser cette sociologie philosophique, glissante et mère de tous les maux. Une fiction nauséabonde qui se couvre de chercher des tendances de fond alors qu’elle n’exprime qu’une islamophobie rampante et bien trop banalisée de nos jours.

La morale et l’éthique, trop souvent piétinées dans nos discours, étaient un rempart face à l’horreur. Aujourd’hui, la mode est à la moralité sélective. Cette tendance se répand et touche, bien tristement, nos « intellectuels ». Le moralement condamnable est devenu « ce que l’on veut bien qu’il soit », la République, ses hommes donc, condamnent ce que bon leur semble au fil des humeurs et tendances. Non, je refuse, la France dont les lumières m’ont guidé va mal aujourd’hui.

D’autre part, trop souvent, nous oublions ces terrains que furent l’Afghanistan et l’Irak. N’y avons nous pas tout permis au nom de la lutte contre le terrorisme ? 162 000 civils irakiens sont morts depuis 2003. Où est l’indignation et le dégoût ? Au nom de la lutte contre le terrorisme, qu’inaugurerons nous demain ? Aujourd’hui, je crains pour les combattants libres syriens, irakiens, libyens et kurdes qui demain seront plus que jamais seuls pour ne pas « armer le terrorisme, que ces armes ne tombent entre de mauvaises mains ».

Si la mondialisation est réalité, il ne faut pas se limiter à  l’économie, messieurs les politiques. Si c’est par pudeur que vous craignez d’offrir le monde aux yeux de vos citoyens, nous savons que vous avez conscience que l’ignorance est le plus grand des maux. Je suis donc ironique, satirique et bien jaune en vous disant que je suis ravi de vous voir gouverner une démocratie aristocratique en mal de représentativité.

Un mal s’est révélé à mes yeux hier et brusquement je comprends. On ne peut compter que sur une masse de citoyens sensibles, et ce uniquement, aux catastrophes nationales. L’on peut donc mécaniquement bruler pères et mères en d’autres terres, détruire villes et villages, tuer civils et journalistes, instaurer le désordre et la barbarie; tant que ces maux sont en d’autres terres, nos gouvernants ne craignent rien. L’on me dégainera l’argument de l’éloignement, des civilisations différentes, mais qui aujourd’hui s’indigne face au calvaire des populations ukrainiennes ? Qui crie à la honte quand on impose à des hommes de faire le choix entre deux identités, deux identités qui leur appartiennent toutes deux de façon complémentaire. « Identités meurtrières » donc aux portes de la France, au sein de la France, identités meurtrières qui partout meurtrissent et déchirent, où est notre indignation ?

Je m’excuse mais, et je suis peut être trop innocent, mondialisation rime avec humanité. Si je ne peux m’indigner face aux crimes qui dépassent mes frontières, je ne peux alors me réclamer citoyen du monde. Mais la faute n’est pas du côté de la masse. Le système nous formate ainsi, il fait de nous de bons nationaux trop peu sensibles au monde qui nous entoure. Nos gouvernements s’offrent des épopées, des affrontements qui seront scandés dans un siècle comme vecteurs de la liberté. L’on aura dans un siècle, ce même discours répugnant des puissances occidentales s’autoproclamant rempart de la démocratie et des libertés. L’on apprendra à nos enfants que les gouvernements arabes sont tombés car le peuple arabe n’était pas prêt. L’on couvrira le tout sous la belle rhétorique du moment démocratique et ces printemps arabes seront dénaturés. L’on ôtera de l’Occident sa responsabilité, celle d’une lâche passivité à l’heure où il fallait renverser le cours de l’histoire. Mais que vaut l’homme, que valent quelques milliers d’hommes face aux enjeux  stratégiques et à la politique d’influence ? Rien, de la poudre, du sable, des débris, rien qui ne vaille une once d’argent. Occident, tu te nettoies de tes péchés par l’Histoire officielle mais tu n’es pas le seul car cette Histoire portant honteusement un grand H est la tienne, celle de tous les gouvernements. Mais Occident, ta honte est plus grande car tu es, toi seul, rempart de la barbarie. Gouvernez donc au milieu des aveugles mais à jamais, vous serez borgnes.

Je ne suis pas Charlie car jamais je n’oublierai le silence des médias et des citoyens quand femmes, hommes et enfants mourraient à Gaza, en Syrie, en Afghanistan, en Irak, en RDC, en Libye et la liste est encore longue.

Aux lendemains de la chute des tours, j’ai vu une Syrie abandonnée par nos chers démocrates qui n’ont su exprimer, comme unique sentiment, qu’une froideur humiliante pour l’humanité. J’ai vu une Libye abandonnée à son sort, des civils enchaînés successivement à un dictateur et à une horde de milices. Je crains les lendemains d’un traumatisme, je crains les mouvements de foule trop souvent manipulés. Je crains les vastes émotions qui nous rendent trop souvent irrationnels et nous empêchent de voir ce qui est flagrant. Je crains pour nous car nous sommes tous victimes du 7 janvier, nous qui serons gouvernés dans le feu des passions et dans l’urgence de l’urgence.

Je suis Charlie car je suis contre la barbarie, seul mot qui décrit ces hommes sans foi ni loi. Je ne suis pas Charlie car jamais je n’oublierai le silence des médias et des citoyens quand femmes, hommes et enfants mourraient à Gaza, en Syrie, en Afghanistan, en Irak, en RDC, en Libye et la liste est encore longue. Si la liberté d’expression est une liberté humaine, qu’elle soit défendue pour tous et par tous. « Mohamed Fahmy (Égypto-canadien), Peter Greste (Australien) et Baher Mohamed (Égyptien), ont été condamnés à des peines de 7 à 10 ans de prison ferme pour « soutien au terrorisme » et « atteinte à la sécurité nationale. » (orientxxi.info) en Egypte il y a peu. Où sont nos soutiens et nos cris d’indignation ? Oui à l’indignation, mais non au monopole de l’indignation. Non à un Orient incapable de s’indigner, non à une communauté internationale égocentriste.

Perplexe et envahi d’un dégoût profond face au non-sens des choses de ce monde, je déclare que #jesuiscoupable, car trop longtemps je ne me suis pas indigné contre tout, trop longtemps je n’ai pas suffisamment pensé aux hommes qui souffrent, à ceux qui subissent quotidiennement les balles et le feu. De mon logis, je me sens petit et insignifiant, quel est le sens de ma sécurité à maintes égards extraordinaire quand l’insécurité est ordinaire en tout point de ce monde ?

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