Menton: la ville frontalière aveugle

Par Adèle Maudeux

« Une manifestation sous haute surveillance au Bastion hier », titrait le Nice-Matin du 16 avril 2017. Quel dommage que ce soit cet événement – une extraordinaire secousse au calme mentonnais – qui ait été retenu par la presse locale, et non la cause de cet évènement.

Plage du Bastion. A quelques kilomètres de la frontière italienne, des centaines de personnes bronzent au soleil. Menton est un paradis sur mer où l’on se promène cornet de glace en main, pour certains, et c’est un territoire angoissant à quitter au plus tôt, pour d’autres. C’est ce qu’ont essayé de dénoncer les manifestants le 15 avril. L’image est forte : les touristes partagent la plage avec des manifestants et des policiers qui essaient de les empêcher d’avancer et de troubler la belle apparence de ce dimanche de Pâques.

C’est sans leurs papiers que les manifestants ont marché vers la frontière, par solidarité avec les centaines de personnes qui ne peuvent pas passer de Vintimille à Menton. Retenus par les forces de l’ordre, ils se sont arrêtés sur l’esplanade du Bastion. A coup de “première, deuxième, troisième génération, on est tous des enfants d’immigrés” et de “personne n’est illégal”, une centaine de personnes essaient d’attirer l’attention des mentonnais. Entre les bronzeurs et les promeneurs dominicaux, une ceinture de policiers empêche quiconque de se joindre au groupe des manifestants. Sur la place, tout le monde les regarde avec une pointe d’exotisme. La traversée de la plage a été ponctuée de multiples “Vive Marine” et de “Y’a pas de place pour les réfugiés” de la part des passants.

Il y a quelque chose de paradoxal dans ce système qui oblige à traverser illégalement la frontière afin de déposer légalement une demande d’asile.

Il est facile de vivre à Menton en ignorant que c’est une ville-forteresse, faisant partie du dispositif frontalier qui traque ceux qui tentent malgré tout de traverser la frontière. La loi prévoit qu’un étranger en situation irrégulière arrivant en territoire français doit immédiatement se présenter en préfecture pour effectuer une demande de titre de séjour ou d’asile. Dans n’importe quelle ville de France, les policiers judiciaires contrôlant un sans-papier doivent l’amener en centre de rétention administrative (CRA), et impérativement l’informer qu’il peut déposer une demande d’asile dans les 5 jours après son arrestation. Mais à Menton, les migrants sont souvent directement reconduits en Italie, car la loi prévoit que si les étrangers peuvent quitter dans l’immédiat la France, on ne les envoie alors pas en CRA. Hors c’est à l’arrivée en CRA que la notification du droit de demande d’asile doit être faite, et il est impossible de faire une demande d’asile en France avant d’avoir atteint le territoire français. La seule chance d’obtenir l’asile en France, c’est donc d’échapper à la Police aux Frontières, de réussir à s’extirper de Menton pour rejoindre une grande ville, loin de la frontière. Il y a quelque chose de paradoxal dans ce système qui oblige à traverser illégalement la frontière afin de déposer légalement une demande d’asile.

A Vintimille, il est beaucoup plus dur d’ignorer tous ceux qui passent leurs journées devant la gare, aux bords de la rivière, ou sur des parkings. Difficile de faire autre chose que d’attendre, dans une ville où personne ne vous parle et où les cafés refusent parfois de vous servir. Difficile de s’intégrer quand on est vu comme un autre et marginalisé par tout le monde. Le seul café qui s’est officiellement positionné en solidarité avec les migrants est maintenant boycotté par les locaux. Il reste alors trois alternatives : la Croix Rouge, la Caritas, ou la rue.

Mais qui vient jusqu’à Vintimille si ce n’est pour espérer atteindre la France, l’Angleterre ou l’Allemagne ?

Nombreux sont ceux qui préfèrent la rue à la Croix-Rouge, depuis qu’il faut s’identifier officiellement en Italie pour y avoir une place. Durant l’été de 2015, un peu après la fermeture de la frontière aux migrants, la Croix Rouge a installé un centre de solidarité pour répondre à l’urgence humanitaire. Quelques mois plus tard, c’est devenu un centre réservé à ceux qui demandent le droit de séjour ou d’asile en Italie. Avec la procédure de Dublin 3, impossible de faire une demande d’asile dans un autre pays que le premier où vous avez été identifié. Mais qui vient jusqu’à Vintimille si ce n’est pour espérer atteindre la France, l’Angleterre ou l’Allemagne ?

L’église de Vintimille a commencé à s’engager, également, après que le camp spontanément créé à la frontière fut détruit en octobre 2015. Aujourd’hui, la Caritas offre un lieu d’accueil, principalement destiné aux familles, aux femmes et aux mineurs isolés, sous l’église. Migrants et bénévoles peuvent y cuisiner ensemble, il y a des jeux pour enfants, un baby-foot, et pas de contrôle d’identité à l’entrée. Seulement, le nombre de places est limités.

Ceux n’ayant pas recours à la Croix Rouge ou à l’église dorment donc dans la rue. Certains ont déjà passé plusieurs mois en Italie, beaucoup ayant un permis de séjour valable. Mais après s’être rendus compte qu’il n’y avait aucun avenir pour eux là où ils étaient, ils arrivent à Vintimille. L’espoir s’efface… Vintimille sonne comme un terminus amer.

L’arrière-pays est lui aussi témoin du dispositif frontalier. Les villages au long de la frontière, comme Breil-Sur-Roya ou Sospel, sont occupés par des régiments de Police aux Frontières (PAF). Les randonneurs qui veulent rejoindre le Col du Berceau doivent passer devant un autre régiment de militaire, basé près du cimetière de Castellar.
Face à la réalité répressive de la frontière, des habitants de Nice, de Milan, et de l’arrière-pays se déplacent jusqu’à Vintimille pour contribuer, malgré l’arrêté municipal qui interdisait depuis plus d’un an les dons de nourriture “sauvages” – venant d’être levé ce 22 avril. Cette bonne nouvelle va permettre aux différents acteurs informels présents à Vintimille et aux alentours de s’organiser pour l’été et d’aller au-delà des mesures déjà en place.

La ville de Menton est étrangement préservée. Les camionnettes de la PAF passent sous nos yeux aveugles. Le panneau est encore là, à Garavan : Menton, perle de la France, est heureuse de vous accueillir.

    Pour en savoir plus sur les suites des contrôles de sans-papiers:

Ministère de l’intérieur, “Les Centres De Rétention Administrative (CRA)”

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