Monsieur

©Carla Puig Costa

Monsieur n’est pas chez lui, et on lui fait sentir

Monsieur vient du Soudan, d’où il a dû s’enfuir

L’espoir l’a poussé sur les routes périlleuses

Un sac et du courage, voilà la mer tueuse.

Le chemin était long et semé d’embûches. Il avait affronté les allers et les retours, les dangers de la Méditerranée, la faim et la précarité. Libye … Grèce … Belgique … Italie … en deux ans il avait traversé bien des pays et connu bien des galères. Mais sa plus grande difficulté aujourd’hui reste l’éloignement avec sa famille. Il est en effet père d’une petite fille et me montre les photos de sa compagne et de son enfant. Mais la guerre civile, qui fait alors rage dans son pays, les menaçait et il s’est exilé pour espérer pouvoir offrir un avenir à sa famille. C’est cet espoir inaliénable qui le pousse sur les sentiers d’un voyage infernal, c’est celui-là aussi qui lui permet de s’endormir le soir en rêvant à un demain meilleur, c’est celui-là enfin qui l’accroche à la vie. Il projette ainsi de rejoindre la France pour y faire venir les siens qui lui manquent tant, et enfin les mettre en sécurité. N’est-ce pas l’aspiration de tout mari et de tout père ?

Dans ses mots comme dans ses yeux céruléens

Il me remerciait comme si j’étais un saint

Mais il est respectable, monsieur est seigneur

Sa dignité est intacte, et moi son serviteur

La vie n’a pas toujours été difficile pour lui. Il était autrefois chargé de la sécurité à l’ONU et il me montre tous ses diplômes, comme pour prouver la bonne foi de son récit. Il me rappelait par là que la guerre ne touche pas que les plus démunis mais qu’elle ravage tout et tout le monde sur son passage. Lui qui se trouvait alors en position de faiblesse était pourtant bien plus respectable que moi et plus riche de qualifications, d’expériences et de vécu. Tous ces hommes, sur le parking désaffecté de Vintimille, avaient beaucoup plus à m’apprendre que je n’avais à leur apporter. Ce qui était frappant, c’était la loyauté dont ils faisaient preuve les uns envers les autres. Certains formaient des groupes indissociables et tentaient chaque jour de passer la frontière ensemble, d’autres veillaient de près sur des plus jeunes qu’eux pour les protéger, d’autres encore faisaient office de traducteurs auprès de moi pour leur compagnons de route. Monsieur, lui, avait rencontré bon nombre de personnes aux histoires diverses mais au but commun durant son voyage. Un but commun, voilà ce qui rassemble tous ces Hommes.

Puis il rejoint un camp de fortune, sous un pont

Pour affronter la nuit froide dans ses haillons

Monsieur est humain, l’humanité tous ces messieurs

Qui vivent les heures sombres d’un temps périlleux.

Oui, honnêtement, c’est impressionnant de se retrouver face à des centaines d’hommes qui n’ont plus que l’espoir pour tenir et avec qui vous ne partagez rien. Du moins, en apparence. Car il y a bien une chose qui nous lie tous : c’est notre humanité. C’est cet immense arbre dont chaque racine, chaque branche et chaque feuille participe du sublime de l’ensemble. Une branche, si elle est bien coupée, repousse plus belle qu’à son origine. Alors on ne peut  ignorer une situation plus que critique si l’on veut préserver l’équilibre de l’arbre-humanité et que celui-ci renaisse plus merveilleux qu’auparavant. Et cela passe par un minimum de considération pour ceux qui ne sont pas moins que nous des hommes. C’est pourquoi j’appelle l’homme que j’ai rencontré « Monsieur ».

Benjamin Wucher

Benjamin Wucher

From the fairytale city of Colmar, don’t let Benjamin’s sweet and smiley face fool you – under the surface, his wit and sass make him a sharp and savvy journalist. Le Zadig isn’t Benjamin’s only journalism gig – he also writes for Combat on his way toward journalistic fame. French Anderson Cooper 2.0? Stay tuned. When he’s not investigating, he is great company, always willing to have a great conversation, and share a laugh. Maybe if you befriend him you could find yourself with some Alsace wine…
Benjamin Wucher

Les derniers articles par Benjamin Wucher (tout voir)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *