Non, Fillon n’est pas «Trump-sur-Seine»

Credit: Ouest-France

Pour un débat politique sans caricature, par Elias Forneris

Depuis dimanche dernier François Fillon, arrivé en tête de la primaire de la droite à la surprise générale, est l’homme à abattre. Lors de cette semaine, le candidat Fillon a fait l’objet d’un acharnement sans pareil sur les réseaux sociaux et dans les médias. Il est difficile de ne pas y voir une volonté de de décrédibiliser un homme qui a privé la droite du duel Sarkozy-Juppé que les mêmes médias nous annonçaient avec autorité depuis des mois. Il est important de ne pas tomber dans les pièges qui nous sont ainsi tendus et d’évaluer l’homme et son programme et non les caricatures qui en sont dressées.

I-La Caricature
Envers M. Fillon, depuis quelques jours, tous les coups sont permis! Certains l’appellent « Trump-sur-Seine », et d’autres raillent—plus modérément certes—son apparence de bon père de famille, de « médecin généraliste », ou « Droopy ». Le slogan, facile mais non dénué d’humour, « Courage, Fillon » fleurit sur les réseaux sociaux.

Essayons de raison garder. Comparer Fillon à Donald Trump n’a aucun sens. Seul l’effet de surprise est comparable. Rien de commun entre les deux hommes et leur philosophie politique, si tant est que M.Trump en ait une. D’un côté, un homme reconnu pour son sens de l’Etat, aux propos modérés et respectueux, ayant exercé de nombreuses responsabilités publiques dont celle de Premier ministre, et prônant un programme assez réaliste ; de l’autre un milliardaire sulfureux sur bien des plans, ayant multiplié les insultes pendant sa campagne, sans aucune expérience politique, et dont on ignore toujours quel est le programme. Ceux qui, comme moi, ont suivi les débats des deux côtés de l’Atlantique, apprécient la nette différence en qualité substantielle des débats !

Il nous appartient d’être attentifs, tous à notre niveau, afin que la politique française ne suive pas cette fâcheuse tendance de la politique américaine, et que les invectives et attaques personnelles sur les réseaux sociaux, dans les débats, ou par le biais de la « publicité négative », ne viennent remplacer de vrais duels d’idées, où les candidats viennent confronter leurs programmes et philosophies respectifs, tout en respectant la personne qui leur fait face. Au vu du spectacle auquel nous assistons depuis une semaine en France j’ai des raisons d’être inquiet. Aux caricatures physiques – les attaques sur l’apparence du candidat Fillon – s’ajoutent les caricatures de programme et de philosophie politique : ainsi on voudrait nous convaincre que François Fillon est islamophobe ou homophobe. De la même façon, il n’est pas correct de taxer le candidat Juppé d’être pro-islamiste, en l’affublant de surnom « Ali Juppé ».

Comparer Fillon à Donald Trump n’a aucun sens. Seul l’effet de surprise est comparable.

Allons-nous encore au XXIème siècle, juger un candidat à son apparence physique, au fait qu’il ait trop de cheveux ou pas assez de cheveux? Cela rappelle les échanges de niveau d’école primaire entre Trump et Rubio comparant la taille de leurs mains. Être calme et plutôt réservé, ne pas faire dans la surenchère démagogique permanente, les promesses populistes, et ne pas avoir un égo surdimensionné ne devraient pas être des facteurs de disqualification d’un candidat. Ce sont des vertus que nous devrions apprécier ! Sans vouloir accabler Alain Juppé, qui a souvent été un bouc émissaire pour son parti (le RPR), et qui pour cela a accepté le rôle de fusible pour protéger son président, reconnaissons aussi que François Fillon n’a pas à son passif de scandales politico-judiciaires.

II-L’imprécision
À propos du mariage pour tous et de l’avortement, il faut impérativement distinguer les convictions personnelles de M. Fillon, inspirées par une foi catholique qu’il n’a jamais essayé de cacher, des programmes et politiques. Interrogé à ce sujet par Le Figaro le 27 octobre dernier, Fillon a déclaré pour lever toute ambiguïté : « Jamais personne, et certainement pas moi, ne reviendra sur l’avortement. Je n’ai pas à m’expliquer sur mes convictions religieuses. Je suis capable de faire une différence entre ces convictions et l’intérêt général. Je considère que l’intérêt général, ce n’est pas de rouvrir ce débat». Souvenons-nous aussi que le 26 novembre 2014, il a fait partie des 27 députés UMP qui ont voté pour la proposition de résolution visant à « réaffirmer le droit fondamental à l’IVG».

Il en va de même pour le mariage pour tous. Ainsi une récente chronique politique d’Europe 1 a expliqué : « Aucun des deux candidats [Fillon et Juppé] ne compte abroger la loi ouvrant le mariage et l’adoption aux couples de personnes de même sexe. » Fillon ne toucherait donc ni à l’avortement, ni au mariage pour tous, mais réécrirait une partie de la loi sur l’adoption plénière des couples du même sexe; cependant, “les parents de même sexe pourront toujours recourir aux adoptions simples”. Je concède que c’est un des points de son programme où j’aurais personnellement aimé que le candidat Fillon adopte une position plus progressiste.

Créer une mauvaise polémique autour d’un candidat pour l’éliminer c’est un aveu que son propre programme n’est pas suffisamment convaincant pour l’emporter

N’oublions pas l’essentiel : la France est un pays libéral sur le plan social, héritier des Lumières, qui ne reviendra pas sur les droits des femmes, le mariage pour tous, ou autres droits fondamentaux d’une démocratie du XXIe siècle.

Le même raisonnement peut être appliqué aux accusations d’islamophobie qui se propagent à l’encontre de M. Fillon en cette veille de scrutin. Si l’on analyse avec calme et retenue les propos du candidat Fillion, on s’aperçoit que le procès en islamophobie qui lui est fait repose largement sur une déclaration : avoir dit que la montée de l’intégrisme au sein de l’Islam est une menace sécuritaire pour la France. C’est une évidence que constater ce phénomène. Nier qu’il y a un problème d’intégrisme au sein de l’Islam, et que cette religion pacifique est manipulée à des fins politiques par certains groupes terroristes, relèverait de l’aveuglement au nom du « politiquement correct ». Les actions proposées vis-à-vis de la laïcité et du terrorisme par M. Juppé et M. Fillon ne divergent pas grandement.

Créer une mauvaise polémique autour d’un candidat pour l’éliminer est non seulement une forme de bassesse politique, mais aussi un aveu que son propre programme n’est pas suffisamment convaincant pour l’emporter. La stratégie de communication qui consiste à dévaloriser l’adversaire a eu du succès face à Sarkozy, parce que ce dernier capitalisait contre lui des rancœurs importantes. En revanche, il pourrait être dangereux d’appliquer la même politique contre Fillon qui, par rapport à l’électorat, est dans une situation beaucoup plus neutre.


III- Sous estimer l’urgence de réformes économiques

A part la vérité et la dignité de notre vie publique, l’autre grande victime collatérale du barrage des attaques caricaturales sur l’homophobie et l’islamophobie, c’est l’économie.

Nos talents fuient et la misère augmente. Une réforme urgente et profonde de l’économie s’impose

L’économie française est, reconnaissons-le, dans une impasse et une situation consternante. Elle souffre actuellement d’un taux exorbitant de chômage (10%), d’un manque de croissance (1.2% en 2015), et surtout d’une rigidité institutionnelle et administrative qui l’empêche d’innover et de croître. Faisant face à une fiscalité et à une règlementation de plus en plus pesantes, les entrepreneurs et les jeunes diplômés quittent le pays pour trouver un environnement plus hospitalier, notamment en Angleterre et aux Etats-Unis. Nos talents fuient et la misère augmente. Difficile de ne pas voir dans cette situation la priorité numéro un.
Une réforme urgente et profonde de l’économie s’impose. Les demi-mesures préconisées par M. Juppé risquent de ne pas suffire pour restaurer la croissance et la compétitivité de la France. Il est capital, avant de critiquer les deux candidats et de choisir entre eux de lire attentivement leurs programmes en matière d’économie.

Là où M. Juppé est «favorable à une hausse» des heures de travail hebdomadaires, ce qui reste assez vague, M. Fillon préconise une augmentation à 39 heures. Là où M. Juppé souhaite supprimer «200.000 à 250.000 postes de fonctionnaires», M. Fillon souhaite en supprimer 500.000. Ce chiffre semble considérable mais il ne faut pas oublier que la France a un des plus hauts taux d’emploi dans la fonction publique de tous les pays de l’OCDE, avec 5,64 millions de fonctionnaires pour 66 millions d’habitants. A titre de comparaison, les États-Unis n’emploient que 3,9 millions de fonctionnaires pour « administrer » un pays de 324 millions d’habitants. Certes, les besoins ne sont pas les mêmes, mais les proportions demeurent ahurissantes.

En travaillant plus longtemps et en prenant sa retraite plus tard, en déléguant moins à l’administration et en se reposant d’avantage sur le privé, en réduisant les charges qui pèsent sur l’entreprise et l’innovation, nous pourrions ramener la confiance et dynamiser notre économie, et espérer retrouver un peu de notre compétitivité perdue.

Les réformes que prônent Francois Fillon sont courageuses ; il n’est pas facile de les proposer à une population attachée aux avantages acquis, et parfois hostile aux réformes. Dès lors il est facile d’essayer de le discréditer en l’accusant de « Thatchérisme ». Ne rien faire ou préconiser des « réformettes » serait une solution de facilité pour qui voudrait avant tout être élu. Reconnaissons donc à M. Fillon un certain courage.

Ainsi qu’il le dit lui-même : « Je veux tout changer, c’est le contraire d’un conservateur ».

François Fillon et Alain Juppé ont tous deux l’ambition de réaliser 85 à 100 milliards d’euros d’économies sur la dépense publique en 5 ans, notamment. Ils diffèrent essentiellement sur l’ampleur des réformes. François Fillon semble viser très haut. Le qualifier de candidat « conservateur » n’est pas juste. Ainsi qu’il le dit lui-même : « Je veux tout changer, c’est le contraire d’un conservateur ». Des deux candidats, M. Juppé semble plutôt être le conservateur, celui qui préconise un statu quo confortable et une réticence aux réformes trop ambitieuses.

Cette primaire est importante car elle désignera probablement notre prochain président. J’ai le plus grand respect pour Alain Juppé mais il me semble que faire le choix du candidat le plus conservateur, le moins à même de changer le pays en profondeur, causera une grande déception au sein de la population au vu des résultats ; et cette déception pourrait préparer le terrain pour la victoire d’un candidat plus populiste lors de la prochaine élection présidentielle … D’autant plus que François Fillon se positionne comme le meilleur candidat pour battre Marine Le Pen.

Critiquons les candidats sans les caricaturer. Osons enfin la réforme libérale en France, seule politique que nous n’ayons pas encore véritablement essayée, sacrifions un peu de notre confort, et l’audace nous récompensera.

Elias Forneris

Elias Forneris

I'm the Editor-in-chief of Le Zadig for the year 2017-18 and a student of the Dual BA between Sciences Po & Columbia. I grew-up in the United States, but I come from a French, Belgian, and Egyptian-Lebanese background. While at Sciences Po, I majored in History, and plan on majoring in Economics at Columbia.
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