(Français) Passeport Vert, Feu Rouge

Passport Colors by Baigal Byamba via Flickr Creative Commons

Après quatre mois passés dans la bulle de tolérance qu’est le campus mentonnais, où règne l’impression que tout est possible, j’étais résolue, plus que jamais, à parcourir le monde, à me rendre partout et surtout là où on ne m’attend pas. Je suis comme vous : passionnée de voyage, incapable de tenir en place, et je n’ai pas peur de l’inconnu.

Par Nesma Merhoum

Cependant, mon passeport est vert, couleur de la vie, de la nature, du campus Moyen-Orient-Méditerranée de Sciences Po, et du feu indiquant que la voie est libre (toute autre signification de cette couleur laissée à la discrétion de chacun). Je suis donc, inexorablement, victime de la malédiction du passeport vert, celle qui déplace toute votre humanité non pas dans votre pièce d’identité, mais dans un morceau de plastique ou de papier. Ce visa, ce titre de séjour octroyé qui vous autorise, pour une durée déterminée, à exister dans un territoire, car vous justifiez de votre utilité pour le pays en question, sans quoi vous ne sauriez être toléré(e).

Après trois semaines d’exil en exil, de Skopje à Alger en passant par Rome et Nice, je réalise amèrement que ma liberté de circulation s’est fracassée, avec mes rêves d’évasion hivernale, contre les portes de l’Ancienne République Yougoslave de Macédoine. Pour bien commencer l’année, je vous propose donc une immersion au cœur de la palpitante procédure de reconduite à la frontière.

Tout partait d’une honnête intention. Membre enthousiaste du CISV International, une ONG qui promeut l’échange inter-culturel entre jeunes du monde entier, je devais me rendre en Macédoine, pour participer pour la deuxième fois aux Med Nights, un atelier annuel réunissant les CISVers méditerranéens (tenu en Croatie l’année dernière). Après des heures de recherche, plusieurs mois avant le voyage, croyant comprendre qu’en tant que résidente dans un pays européen, j’étais en droit de séjourner dans ce pays, j’étais prête pour de nouvelles aventures, armée de mon récepissé de première demande de titre de séjour (erreur fatale de débutant). Le jeudi 25 décembre 2014, après d’émouvantes retrouvailles avec mon ami et co-représentant du CISV Algérie Foued, j’ai donc hâte de recevoir ma dose de voyage, cette drogue dont j’ai du mal à me passer.

23:35: Arrivée au contrôle des passeports de Skopje. Brouillard, -1°C, l’angoisse monte alors que la file raccourcit. Lorsque l’agent retient mon passeport avec un air circonspect, je sais que mes ennuis ont commencé. Alors que Foued passe la frontière sans encombres, je le vois s’éloigner, écarté par la police macédonienne, avec mes derniers espoirs. Je précise que son passeport est rouge.

« You are going back to Rome. », m’annonce-t-on entre deux exclamations en macédonien. Les agents ressemblent à une équipe de rugby, avec leur carrure trapue et leur air conquérant. Ils sont aimables mais peu communicatifs. Malgré l’exposé de ma situation, ma lettre d’invitation de la part de l’antenne macédonienne du CISV, la présence de la présidente de l’organisation, ils sont formels. J’attends donc dans un couloir, encore incrédule. Pendant ce temps, deux voyageurs brésiliens plaident devant les policiers, vidant leurs sacs à dos et expliquant les détails de leur voyage, avant d’être autorisés à passer la frontière. Au bout d’interminables minutes, on me présente un document que je dois signer, décrit brièvement comme stipulant que je vais être expulsée du territoire.

Les événements s’enchaînent très vite. Après la fouille de mes bagages, qui sont passés trois fois au scanner avant d’être emportés, je suis conduite dans une salle d’embarquement sans lumière, où je dois passer la nuit. Mon geôlier m’escorte pour acheter une carte Wi-Fi, puis m’abandonne dans la pénombre.

Une sensation de claustrophobie m’envahit rapidement : objectivement, je suis dans une situation assez proche de la détention. Deux voies s’offrent à moi : paniquer ou méditer, pendant les quatre heures qui me séparent du vol pour Rome, à 5:25. Je choisis la deuxième. Au fond, je suis en train de vivre une situation qui n’a pas de prix : qui ne s’est jamais demandé ce qui arrive aux personnes qui n’ont pas le bon visa, ou ce qu’il se passe derrière les guichets tant redoutés de la Police Aux Frontières ?

De nombreuses questions se bousculent dans ma tête : une erreur de débutant, mal interpréter les conditions d’entrée sur un territoire, un document non-reconnu, sont-ce des délits ?

Pourquoi ai-je la terrifiante impression qu’en quelques minutes, mes droits et mon humanité ont été suspendus, et que je suis à présent réduite à la condition d’un colis suspect qu’il faut réexpédier au plus vite ? Grand moment de solitude, apaisée par mes proches qui veillent, consternés par cette quarantaine aussi angoissante qu’inimaginable. Seule et sans papiers dans l’Aéroport Alexandre Le Grand, encore plongé dans l’obscurité, je n’ai aucune idée de ce qu’il va advenir de moi. Impossible de dormir car, en Algérienne paranoïaque, je sais qu’il ne faut jamais baisser sa garde. Impossible de manger, car la peur me tord l’estomac. Voilà un sentiment que je n’avais pas ressenti depuis longtemps : la peur pure et dure, animale, instinctive face à une situation où l’on se sent prisonnier, dépossédé de son futur proche et à la merci d’une autorité qui n’a pas de visage.

Les vols sont mes seuls instants de répit, où je peux sommeiller sans guetter la prochaine personne qui aura mon identité entre ses mains (le commandant de bord, en l’occurrence).

Pendant les six heures qui suivent mon départ de Macédoine, je suis escortée en permanence, ballotée entre plusieurs policiers agacés, qui se passent mes papiers d’identité sans notifier ma présence.

Conduite, à l’arrière d’une voiture de police, au poste-frontière de l’Aéroport Léonard de Vinci, j’attends. Au bout d’une demi-heure, un agent beugle mon prénom avec une familiarité, qui, paradoxalement, n’a rien pour me mettre à l’aise. Après une brève délibération entre collègues, il est convenu que la relève de 9h s’occupera de mon renvoi à Nice.

Il est 7h, je me rassois et observe les policiers écouler les dernières heures de leur service à déguster des cafés en discutant. À force de les écouter, je distingue quelques bribes de leurs conversations en italien. Ils comparent leurs tablettes tactiles, parlementent à propos du statut de la BCE : un joyeux café du commerce pour me divertir. J’ai pour compagnon la faim, la soif et l’épuisement, car les policiers ne s’adressent à moi que pour me rappeler que je n’ai pas le droit d’utiliser mon téléphone. Au mépris de leurs injonctions, je parviens à émettre quelques SMS, consciente que je n’ai pas donné signe de vie depuis plus de trois heures. Un dernier policier agacé finit par me tirer de ma somnolence affamée, sans un mot. Je dois le suivre en courant à travers les couloirs de l’immense aéroport romain, jusqu’au dernier avion pour Nice, où l’on m’installe au fond, sous l’œil du chef de cabine, le nouveau tuteur qui dispose de mes papiers.

Au poste de police de l’Aéroport de Nice Côte d’Azur, dernière étape avant la « liberté », on m’accueille par des questions : « Vous comprenez le Français ? », « C’est où la Macédoine, en Yougoslavie ? ». Après dix-huit heures, et 3510 kilomètres, il me faut beaucoup de patience pour supporter ces inepties.

Cependant, j’ai développé, au cours de mon périple, une certaine résignation qui me fait douter de tous mes droits.

Je comprends que, lorsque l’on est traité comme un « indésirable » par un certain nombre de personnes disposant d’un pouvoir d’autorité, la capitulation survient bien plus vite qu’on ne le croit. Si, au bout de dix-huit heures seulement, je me sens déjà vidée de toute énergie humaine, qu’en est-il pour les peuples qui subissent ce traitement pendant cent—trente-deux, ou soixante-sept ans ? Je n’ai qu’une hâte, rentrer dans le seul pays au monde où mon passeport vert ouvre la grande porte. Mais, là encore, mes ennuis administratifs ne font que commencer.

L’année 2015 commence donc dans la désillusion, le doute et l’attente. Alors que je m’apprête à rater  le debut de l’École d’Hiver dans l’attente de mon visa de retour en France, je suis lasse d’attendre, et de me justifier. De justifier le motif de mon séjour, mes moyens de subsistance, de résidence, numéro de passeport, de téléphone, de récepissé, date de naissance, de délivrance, d’expiration.

J’aurai, finalement, beaucoup appris et voyagé durant mes vacances d’hiver : cinq avions et 4361 kilomètres parcourus en quarante-huit heures ! Je vous laisse donc avec mes deux conclusions :

  1. Ne jamais croire les policiers de l’aéroport de Nice s’ils vous assurent qu’un document vous autorise à rentrer en France.
  2. Si votre passeport est vert, mûrissez vos envies d’escapade dans le feu de l’action et de la fleur de l’âge.
Nesma Merhoum

Nesma Merhoum

After being dramatically deported from Macedonia last year, Nesma is an Algerian French tracker who has made it her life goal to fight against the concept of visas while collecting empty lighters as the same time. She is usually the girl taking pictures of everything with her phone, from exceptional views of different countries to the most random events in her everyday life. Her dream is to be able to speak all the languages in the world, which inspires her to travel everywhere and bring back unique stores. With her phobia of noise, she quietly motivates the entire time to work and produce amazing issues each semester.
Nesma Merhoum

1 Comment

  • Mugen says:

    C’est ce que nous sommes pour eux : de la marchandise. Ils ont en besoin, ils gardent, sinon, ils revoient sans se soucier des conséquences, quitte à laisser la personne creuver la gueule ouverte. C’est ça le progrès…

    Excellent article, fillette.

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