(Français) Pour les frontières et pour l’internationalisme

Par Ryan Tfaily

Montagnes de l’Oural (©Legion Media)

« La jeunesse ne connaît pas de frontières ! » pouvait-on entendre dans les manifestations d’étudiants qui, en 2013, protestaient massivement contre le renvoi du territoire national de la jeune Léonarda, dont le nom devint plus tard le symbole d’un monde oppressif et suranné.
Qu’un terme qui nous vient du latin « frons », signifiant littéralement « limite », ait mauvaise presse à un âge où l’on teste justement ses limites, et où l’on pense souvent naïvement que l’Homme ne devrait pas en connaître, n’est pas une chose bien grave. Ces jeunes trouveront d’ailleurs dans la sociologie, qu’ils découvriront sûrement dans la suite de leurs études, un formidable support de justification de leurs idéaux. Pour cette discipline qui enseigne -à raison- que rien n’est naturel, mais que chaque réalité résulte au contraire d’un construit social, la frontière ne peut être qu’illégitime. Quoi donc de moins naturelle et de plus artificielle qu’une limite construite au cours du temps à coups de luttes, de guerres et de recompositions diverses ? Non les frontières ne sont pas naturelles, et non elles ne sont pas immuables. Mais sont-elles pour autant à jeter aux poubelles de l’Histoire ?

A côté de tous ces jeunes « No Borders » qui défilent bruyamment dans les rues, il en est d’autres qui aimeraient bien pouvoir ne pas connaître de frontières ou s’en affranchir. Ces multinationales prédatrices joliment baptisées « réseaux sociaux » dont l’amour pour l’évasion fiscale n’a d’égal que la haine pour toute forme de régulation, et qui voient dans les frontières une barrière à la circulation et l’optimisation de leurs capitaux. Ces patrons qui attendent à travers le monde avec impatience la venue de migrants, pour mieux pouvoir les exploiter et augmenter leurs profits. Ce patron de Renault qui, pris à utiliser les fonds de son entreprise pour gonfler un salaire déjà indécent, se justifiait il y a bien longtemps dans un livre au titre éloquent, Citoyen du Monde, expliquant que « La notion d’entreprise nationale, elle appartient au XXème siècle ! » -entendez : tout ancrage national est une entrave à l’établissement de nouvelles acquisitions et au développement économique indéfini. Ces élites nomades et mondialisées qui ont fait sécession avec leur nation, et qui voyagent en avion comme d’autres prennent le métro, espérant qu’un jour, elles ne se verront même plus contrôlées au gré de leurs séjours. Cette union soi-disant européenne qui aimerait abolir les frontières pour faire la paix, mais qui n’a pour l’instant réussi qu’à semer la concurrence, la division et la perpétuation d’intérêts de classe. Ces tyrans qui se disent « pro-frontières », mais qui n’utilisent jamais les frontières, et leur préfèrent de grands murs coûteux et infranchissables.

Le sans-frontiérisme n’est pas l’apanage des seuls militants anarchistes qui veulent le Bien et disent œuvrer pour l’émancipation individuelle et collective. Il est aussi partagé par une population ultra-minoritaire numériquement, mais majoritaire dans l’exercice du pouvoir, celle qu’on aime à appeler les « 1% » : une petite élite ultra-aisée qui se complait dans l’entre- soi, qui s’est progressivement mondialisée et qui refuse qu’on oppose des limites à son appétit économique dévorant. Est-ce à dire que tous « ces citoyens du monde » sont à jeter dans le même sac ? Les premiers ont des bonnes intentions. Certes, mais dans leur projet porté par les meilleures intentions du monde, ils sont aujourd’hui les idiots utiles des seconds. Et tous ont au moins un point commun : ils assimilent ensemble la notion de «frontière » à celles « d’oppression » et de « barrière ».

A rebours de cette conception largement en vogue, il faudrait peut-être commencer à envisager la frontière comme une protection. Une protection économique et écologique, d’abord. Car il n’est pas d’écologie ni de prospérité, et encore moins d’égalité, dans une
économie ouverte à tous les vents, à la concurrence sauvage, au libre-échange intégral qui est une aubaine pour les puissants et tous ceux qui profitent aujourd’hui de la dérégulation. Seule la frontière nationale est une protection efficace contre la mondialisation néolibérale et
financière. C’est pour cela qu’un Carlos Ghosn se revendique tout tranquillement « citoyen du monde ». Une protection politique, aussi. Parce qu’une démocratie n’est possible que grâce à l’existence « d’un demos » et qu’on le veuille ou non, il n’existe pas de peuple mondial. La démocratie est un régime qui ne peut se pratiquer qu’à une petite échelle, celle de la nation par exemple, car elle suppose la présence d’une communauté politique ayant suffisamment de points communs, d’héritage et de volontés partagées, pour qu’elle puisse décider souverainement de son destin. C’est pour cela que toutes les organisations supranationales qui prétendent s’affranchir des frontières, à commencer par l’Union-Européenne, ont tant de mal avec la démocratie et sombrent rapidement dans la laideur technocratique. Une protection culturelle, enfin. Cette dernière pilule, nous le savons, aura plus de mal à passer. De quoi faudrait-il se protéger, au juste ? De migrants barbares qui viendraient nous envahir ? Non. Mais de cette globalisation culturelle qui entraîne comme un torrent toutes les spécificités culturelles pour imposer l’uniformisation sous égide américaine. Pour protéger la diversité du monde, à laquelle nous sommes attachés comme la biodiversité. Bien comprise, la frontière n’est pas un signe de fermeture ni de repli sur soi : elle est un signal d’ouverture. C’est parce qu’il existe des frontières qu’il existe une diversité culturelle, et c’est en se connaissant soi- même, sa culture, son histoire, que l’on peut ensuite s’émanciper et d’accepter l’autre. La frontière n’exclut pas : elle inclut, en permettant d’atteindre l’universel par la connaissance du particulier. Contrairement à ce que l’on croit, l’internationalisme ne signifie pas l’effacement des frontières. Il suppose au contraire la perpétuation des frontières et des nations, qui coopèrent fraternellement entre elles.
On nous répète sans cesse que ce campus est une richesse de diversité culturelle et un bijou de fraternité. C’est vrai, et chacun a l’occasion de s’en émerveiller le matin. Mais avant de balayer d’un revers de main les frontières, n’oublions pas que sans elles, c’est toute la richesse de Menton qui disparaîtrait.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *