Sahara Occidental, une diplomate sans ambassade

Entretien avec Sdiga Dauger, l’une des deux représentants officiels de la RASD (République arabe sahraouie démocratique) en France. Sdiga Dauger partage sa vie entre ses activités diplomatiques à Paris et le Limousin, où elle gère une Association de Soutien au peuple sahraoui. Le Sahara Occidental est coupé en deux : une province sous administration royale marocaine et une province tenue par le Front Polisario, qui revendique l’indépendance. Les habitants de ces deux provinces attendent encore le référendum prévu depuis 1991 par la MINURSO (Mission des Nations Unies pour l’Organisation d’un Référendum au Sahara Occidental). Il est prévu pour mettre fin à la controverse qui oppose l’autorité marocaine à l’autorité sahraouie sur la région, conformément au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, qui figure dans les article 1 et 55 de la Charte des Nations Unies de 1945.

Par Adèle Maudeux

Vous êtes diplomate sahraouie en France, un pays qui ne reconnaît pas la RASD. Vous portez le discours officiel de la RASD ? Comment ce discours officiel est-il établi ? Y a-t-il des rapports envoyés à tous les diplomates, une ligne directrice ? Comment est-on diplomate d’un pays sans ambassade ?

Le travail de diplomate est avant tout un travail de militant. Avant de porter un discours officiel, on essaye de donner une voix à notre peuple là où il n’est pas reconnu ! Comme le peuple palestinien, nous sommes envahis par des colons et le Maroc exploite illégalement les ressources de notre territoire. Celui-ci est coupé en deux par un mur de sable construit par le Maroc. A l’ouest, les territoires occupés, et à l’est les territoires libres où se trouvent les camps de réfugiés dans lesquels nous vivons. Je vais au Sahara Occidental deux à trois fois par an, dans la zone libre. Cela me permet d’entretenir un contact direct avec le peuple sahraoui. C’est lui que j’ai pour mission de représenter, et pas seulement le gouvernement du Front Polisario qui est à sa tête. Les diplomates sahraouis de tous les pays se retrouvent dans les campements pour une réunion annuelle. Mais avec internet les informations circulent vite ! Je suis toujours joignable quand quelqu’un a un message à faire passer depuis le Sahara, dès qu’il y a quelque chose de fait, quelque chose à faire. Je suis au courant tout de suite et j’essaye d’en parler : j’organise des conférences ou des projections de film par exemple.
La bonne figure diplomatique du Maroc en France rend la cause sahraouie très sensible, et ce n’est pas évident d’en parler au gouvernement et au peuple français !

Vers qui faites-vous porter la voix du peuple sahraoui ? Vers l’Etat, vers l’opinion publique ?

On s’adresse à ceux qui veulent bien nous entendre ! On essaye de toucher avant tout à l’opinion publique française, car il nous semble très important qu’elle soit informée de la position politique de son gouvernement. Si le gouvernement voulait nous écouter, il l’aurait fait depuis un bon moment… Son alliance avec le Maroc le lui interdit. Et d’une manière ou d’une autre, ce tabou diplomatique a des impacts sur l’opinion publique, qui mentionne très peu le Sahara Occidental !

Le gouvernement marocain a proposé un plan d’autonomie au Sahara Occidental, qui fait concurrence au référendum proposant l’indépendance prévu par la MINURSO (Mission des Nations Unies pour l’Organisation d’un Référendum au Sahara Occidental). Le Maroc ne met pas en avant ses intérêts économiques dans la zone occupée ; selon lui, le Sahara Occidental a toujours été marocain et sa présence y est donc naturelle. Quelle est votre réaction face à ce projet d’autonomie ? Qu’est-ce qui pousse les sahraouis à vouloir aller plus loin que l’autonomie ?

Il n’est pas question d’autonomie, c’est un projet irréalisable puisque nous n’avons jamais fait partie du territoire ni de l’identité marocains ! Le Maroc prétend que nous sommes séparatistes, alors que nous sommes un peuple à part entière qui revendique le droit à ses territoires. Selon le Maroc, c’est donc une faveur de nous proposer l’autonomie… C’est une occasion de forger sa bonne réputation diplomatique. Les Nations-Unies nous reconnaissant comme territoire non autonome et proposent un référendum depuis 1991. C’est la seule solution aujourd’hui… Ils proposent l’indépendance immédiate, le rattachement au Maroc en tant que territoire autonome, ou un processus de 5 ans d’autonomie pour aller vers l’indépendance. Il y a deux options en réalité : ou on est marocain, ou on n’est pas marocain. Et ceux qui doivent répondre à cette question sont les sahraouis, pas le régime marocain.

Où sont les documents historiques ? Le Maroc soutient que le S était marocain avant l’occupation espagnole ? Comment se fait-il que l’accès aux documents, à la vérité soit si difficile ?

Il y a des documents historiques, mais le Maroc ne veut pas les reconnaître, c’est tout. La cour internationale de la justice de la Haye, en 1976, a rendu un avis : le Sahara n’a aucun lien d’allégeance avec le Maroc et c’est un territoire qui a toujours appartenu aux tribus sahraouies. Les seuls liens historiques entre le Maroc et les sahraouis sont commerciaux. Evidemment, les sahraouis sont un peuple nomade commerçant, ils commerçaient avec le Maroc, l’Algérie, la Mauritanie, le Sénégal, le Mali… Le Maroc interprète ces liens commerciaux comme liens d’allégeance pour légitimer son occupation, malgré la clarté de la Haye.

Que dit-on de l’histoire dans les écoles sahraouies ?

On apprend l’histoire du Sahara Occidental bien sûr ! Par contre, dans les écoles marocaines des territoires occupés, les petits sahraouis ne connaissent leur propre histoire qu’à travers un point de vue marocain… Comment peuvent-ils développer leur libre-arbitre ? Les familles subissent des représailles si leurs enfants scolarisés ne connaissent pas par cœur le cours d’histoire sur la Marche Verte. Les sahraouis de la zone occupée sont cantonnés dans certains quartiers, et ont des conditions de vie différentes de celles des colons marocains. L’implantation de colons servira le jour du référendum, où ce sera en grande partie des marocains qui voteront…

Qui peuple le SO ? Qui est le peuple sahraoui ?

Le peuple sahraoui est un peuple nomade, maure, musulman, arabe. C’est un peuple très libre, très indépendant : on dit qu’il est guidé par les nuages ! Les nuages indiquent les pâturages que cherche un peuple nomade. Le Sahara Occidental est peuplé par différentes tribus, mais complémentaires et unies, surtout face à l’extérieur. Depuis la guerre de 1975, le tribalisme a disparu de la population sahraouie, tout le monde habite ensemble. La religion n’y est pas politisée et on dit que c’est l’affaire de chacun. Et puis le Sahara Occidental est une société matriarcale ! Les femmes sont reconnues comme le pilier de la structure sociale. Dans un peuple nomade, c’est elles qui s’occupaient de la tente et de l’éducation des enfants. Et aujourd’hui elles ne sont pas lésées par les changements de la société, au contraire ! Presque la moitié du Parlement est composée de femmes ! Il y a une égalité et une mixité absolues entre hommes et femmes. On dit que ce sont deux faces d’une même main qui ne peuvent se séparer ! On dit aussi qu’une assemblée non-mixte n’a pas de goût.

Quel est le rôle des femmes dans la lutte pour la reconnaissance de la RASD ?

Avec la révolution, leur rôle social a pris tout son sens. En 1975, pendant que les hommes soutenaient la lutte armée contre le Maroc et que la population fuyait, les femmes ont construit les campements de A à Z ! Elles ont construit les écoles et l’organisation des institutions… Tout a été fait par les femmes ! Leurs ONG sont très importantes dans les campements. Pendant que les hommes se battaient, elles allaient de congrès en congrès, à travers le monde, informer et défendre la cause sahraouie… La diplomatie sahraouie a été introduite par des femmes, et le Polisario aujourd’hui encourage les femmes à participer à la politique !

Qu’est-ce qui a mené à la création des campements ?

Les sahraouis ont dû s’exiler pour rester en vie ! Le Maroc prétend que la Marche verte de 1975 a été pacifique. Il veut faire oublier les chars et les blindés qui sont entrés au Sahara la veille de cette marche… Le lendemain, c’était 350 000 hommes avec le Coran dans la main qui débarquaient ! On a subi l’invasion dans notre propre chaire. Du Sud, on était aussi attaqués par la Mauritanie, on a été obligés de fuir. Il ne restait que cette petite porte vers l’Algérie, en plein désert, et c’est là que nous nous sommes réfugiés. C’était le mois de novembre, il faisait froid, il y avait une invasion de sauterelles dans le désert, et il fallait dresser des tentes. L’Algérie a fait appel à des ONG, notamment OXFAM pour l’aider. Puis ils ont appelé les autres ONG humanitaires pour nous accueillir, des milliers fuyant la guerre. C’est comme ça qu’ont commencé les campements de réfugiés, puis c’est l’UNHCR qui a pris en charge ces campements et nous a fourni les tentes sous lesquelles on vit, aujourd’hui encore.

Le front Polisario est-il un mouvement de libération nationale qui porte une idéologie particulière ? Quelle est sa ligne politique aujourd’hui ?

Le Polisario est né en 1973, d’un mouvement qui a été initié en 1970 contre l’occupation espagnole. Il demandait simplement le droit du peuple sahraoui à disposer de lui-même. On ne peut pas parler d’un mouvement communiste, bien que nous ayons été soutenus par les pays de l’Est et par Cuba. Au sein du Polisario il y a toutes les sensibilités, du nationalisme jusqu’à l’extrême gauche. Il y a au parlement des libéraux, des socialistes, des communistes…

Comment est gérée la zone libre aujourd’hui ?

C’est une vraie démocratie, il y a un gouvernement élu au suffrage universel, en plus de quoi chacun a son mot à dire ! Les portes du président sont ouvertes à tout le monde, et si quelqu’un a un problème il va frapper au ministère concerné directement. On ne peut pas parler d’une classe politique comme en France. Un sahraoui, c’est quelqu’un de simple dans l’âme, et on partage tous plus ou moins la même situation dans les campements.

En plus de votre rôle de porte-parole du peuple sahraoui, vous organisez des voyages pour les enfants sahraouis en France. Quelle est la place de l’éducation dans la société sahraouie ?

Les fondateurs du Polisario étaient des étudiants… C’est toujours ceux qui sont conscients qui luttent. Le Polisario a toujours été conscient qu’il faut une société sahraouie éduquée, et sa priorité, depuis la création des campements en 1975, est l’école pour les enfants et les jeunes. Il faut avoir son libre-arbitre, et on l’acquiert en lisant, en multipliant les réflexions… Pendant la guerre, on envoyait les enfants dans des internats en pays étranger pour qu’ils comprennent la situation. C’est dans cette démarche que chaque été, quand il fait 50 degrés à l’ombre et qu’il n’y a pas d’infrastructures pour les enfants, on les envoie deux mois à l’étranger ! C’est primordial pour que les enfants voient qu’il n’y a pas que la guerre, il n’y a pas que les campements, il n’y a pas que le manque d’eau et la chaleur. Ce n’est pas réservé qu’à des élites ! Tous les enfants ont droit à trois ou quatre sorties pour que chacun puisse en profiter. Des familles en France accueillent entre 100 et 120 enfants chaque été… Alors que 8000 à 10 000 enfants sont accueillis en Espagne ! Au Sahara Occidental, on parle arabe et espagnol, mais des cours de français ont été mis en place pour les enfants qui sont accueillis en France.

Ces dernières années, on a parlé d’actions de résistance pacifique, comme des grèves de la faim ou des sit-ins, et on a parallèlement évoqué une « intifada sahraouie » armée de pierres. Comment se vit la lutte du peuple au quotidien ?

On a été obligés de s’armer en 1975 puisque le Maroc et la Mauritanie nous attaquaient. Mais depuis 1991, on a réussi à imposer la voie pacifiste et diplomatique. Dans notre lutte nous n’avons jamais connu un acte terroriste ! Les actions les plus violentes qu’il y ait eues sont des projections de pierre, dont la répression marocaine a causé des morts du côté sahraoui… Ces actions sont restées marginales. Le pacifisme est ancré dans notre culture. Dans les territoires occupés, les sahraouis font des sit-ins. Ils sont dispersés violemment par les Marocains mais vont retourner, le lendemain, s’asseoir ailleurs dans la ville.

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