Fumée Dissipée

[Pour en savoir plus sur la chronique “Coup de Gueule” par Fatine Maussang]

Vu du Maroc

Aujourd’hui, c’est toi qui es chargée d’aller chercher ta petite cousine à l’école. Tu l’aimes beaucoup, et il t’arrive souvent de la garder lorsque ses parents sont occupés. C’est une fillette de six ans, souriante, assez coquette, et surtout très bavarde, bref, pour toi qui ne parle jamais mais qui aime les enfants, d’une bonne compagnie.

Tu arrives quelques minutes en avance. Ca te donne le temps de te faire reluquer au moins une dizaine de fois par le gardien assis devant l’entrée. Tu soupires. La sonnerie retentit enfin. Les enfants, de la maternelle à la dernière classe du primaire, se précipitent dans la cour de récréation en poussant des cris de joie. Tu reconnais ta petite cousine, la main dans celle d’une camarade de classe, marchant sagement dans le rang. Elle porte une belle robe fleurie, des sandales neuves et un petit bracelet au poignet qu’elle exhibe fièrement de sa main libre.

Quand elle t’aperçoit, elle lâche immédiatement la main de son amie et se jette dans tes bras. Tu lui demandes si elle va bien, elle part dans un babillage d’une dizaine de minutes où elle te raconte sa journée : elle a eu un contrôle de mathématiques, puis une récréation où elle a joué à chat glacé avec ses amis. Elle ajoute qu’elle est très heureuse car aujourd’hui, la maîtresse a distribué son goûter préféré, des biscuits au chocolat.

Tu souris, voyant que tu ne peux plus l’arrêter. Tu l’écoutes d’une oreille, aux aguets pour attraper un taxi. Tu as décidé de l’emmener dans votre café préféré, celui qui sert, selon vous, les meilleures pâtisseries de la ville.

Une fois arrivées à destination, le taxi payé, le cartable de ta petite cousine dans la main, vous poussez la porte du café le sourire aux lèvres. Vous vous asseyez à votre table habituelle, commandez chacune un gâteau et un jus. Le serveur vous l’apporte et offre en prime deux bonbons gratuitement pour ta petite cousine, qui le remercie d’un grand sourire. Elle continue ensuite à te parler de tout et de n’importe quoi, racontant chaque détail de sa journée. Son innocence te fait sourire.

La porte du café s’ouvre alors, découvrant deux jeunes garçons, le plus petit devant avoir cinq ans tout au plus, le plus grand, une dizaine d’années. Il tient un vieux mégot à la main. Ils jettent un regard à l’intérieur, vérifiant que le serveur n’est pas dans les parages, et entrent timidement mendier quelques pièces et des restes de pains au chocolat. Tu jettes un regard sur leur vêtements usés, déchirés et poussiéreux, leurs chaussures trouées, leurs cheveux sales et leur air hagard. Tu as le cœur brisé de les voir ainsi, à la rue, si pauvres, si seuls, fumant une cigarette à cet âge.

Écœurée, tu n’as même plus envie de manger le gâteau qui te faisait si envie. Tu fais signes aux deux enfants, et leur tend la pâtisserie, et quelques dirhams qui te restaient dans la poche. Tu les vois se disputer pour leur butin, alors tu leur dis de partager, que c’est pour eux deux.

C’est le moment que choisit le gérant, averti par le serveur, pour débarquer et jeter un regard assassin sur les deux mendiants. Il leur hurle dessus, les pousse dehors. Vous dérangez les clients, dit –il. Il s’excuse auprès de deux femmes assises devant la porte d’entrée, qui ont pris un air outré et dégoûté lorsqu’elles ont vu les deux gamins entrer.
Tu les suis du regard. A travers la vitre, tu vois le grand tendre son mégot au plus petit, qui en tire une longue taffe, avant de se partager le gâteau que tu leur as donné.

C’est ta petite cousine qui te tire de tes pensées. Tu t’excuses distraitement, tandis qu’elle continue à te raconter les jeux qu’elle a inventés avec ses amis. Tu soupires. L’enfance, cela devrait être cela et uniquement cela : s’amuser, apprendre à lire et à écrire, s’émanciper, se sentir aimé, être gâté, vivre des moments heureux, et non pas être dans la rue, travailler, ou mendier. Ne pas être délaissé, livré à soi-même, et traité comme un moins que rien.

Tu repenses au gérant et à sa réaction. Qu’est-ce que cela lui aurait coûté, de lui donner un peu de pain, ou une poignée de bonbons ? Déranger les clients ? C’est plutôt la réalité qui dérange. Les enfants à la rue sont des milliers dans ton pays, seuls au monde, persécutés, exploités, battus et maltraités par toutes les personnes malhonnêtes qu’ils ont le malheur de croiser. Mais, c’est comme pour tout, on préfère faire comme ce gérant : mettre le sujet de côté, et continuer tout sourire, comme si de rien n’était.

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