Opinion: Houellebecq le clair-obscur

Par Arthur des Garets.

J’aime lire Michel Houellebecq. Non pas parce qu’il est assez médiatisé, assis de plus en plus sur les plateaux télés, ou pour son prix Goncourt en 2010 avec la Carte et le Territoire et qu’il serait bon de le connaître pour ne pas apparaître hors du temps. Cela peut plaire ou déplaire, peu importe. Houellebecq est résolument un grand écrivain. C’est un grand écrivain car il parvient à faire ce que font les auteurs qui marquent le plus ceux qui les lisent : mettre des mots sur ce qu’ils peuvent ressentir, ce qu’ils vivent, leurs espérances, leurs joies d’instant, tout autant que leurs désirs déchus. Houellebecq met la plume sur les maux.

Son œuvre, d’abord poétique, avec des recueils tel la Poursuite du bonheur (1991) puis ses romans, sont des recueils des pensées que tout homme familier à la société occidentale a pu avoir, mais qu’il est difficile de nommer explicitement, étant dit qu’une prise de recul avec son quotidien est bien évidemment toujours compliquée. Michel Houellebecq est un artisan qui sait capter les interférences de la société dans la construction identitaire de l’homme occidental du XXIème siècle.

C’est d’ailleurs en cela que Michel Houellebecq est fondamentalement un poète, dont l’étymologie grecque nous éclaire : il est un artisan poiêtes qui crée son œuvre à partir d’une matière déjà existante. Il capte la substance sociale diffuse et la matérialise en détaillant les espaces dans lesquels ses personnages évoluent. Houellebecq peut nous en dire beaucoup sur la place de la religion et de la sexualité aujourd’hui en Occident, qui structurent nos identités de jeunes individus mondialisés. Pour lui, qui peint une existence dépourvue de sens, la religion est et reste primordiale pour survivre en tant qu’elle nous en donne.

Le vide métaphysique sculpté par la prise de pouvoir de la raison en tout, héritage de notre Histoire philosophique et sociale, bousculé par l’agnosticisme des philosophes postmodernes en appelant à la spiritualité davantage qu’à la religion, est orphelin. Il n’est plus rempli, ou du moins il est rempli par autre chose. Juger du bienfait de son néant ou non n’est pas mon propos, mais la relation avec l’au-delà et plus simplement la spiritualité, sont des moyens pour quiconque de se rassurer, ne serait-ce que pour pouvoir expliquer les pires catastrophes, ou les échecs compliqués à assumer.

“En voyant la lune qui brille sur la mer, dit Bruno, je me rends compte avec une inhabituelle clarté que nous n’avons rien, absolument rien à faire avec ce monde” (p.148)

A l’aune de nos angoisses, les questions de savoir d’où l’on vient, ce que l’on vient faire ici et où l’on va après la mort, sont les trois interrogations auxquelles l’on souhaite tous répondre mais qui n’apportent pas de réponses immédiates. Le monothéisme chrétien, que Houellebecq affectionne, souffre de contradictions expliquant la sécularisation des sociétés occidentales.

L’analyse de Houellebecq sur la sécularisation de l’Occident emprunte à Nietzsche l’idée de faiblesse du christianisme, qu’il détaille dans son œuvre Humain trop Humain. Pour Nietzsche, et comme le reprend Houellebecq, la religion chrétienne est trop gentille envers ses fidèles, en tant qu’elle pardonne tout à ses croyants. Cela peint un portrait de Dieu gentil et faible, inadapté à l’homme qui est violent et qui de fait, ne se sent plus obligé de rien s’il peut tout se faire pardonner. La sécularisation est imputable à la fois aux déterminismes sociaux et aux dispositions de la religion elle-même. La situation apparaît inadaptée.

En plus de détailler la perte de la religion en tant que mode d’existence, Houellebecq nous alarme sur la dérive individualiste de nos sociétés dont le dessein serait seulement l’accomplissement personnel et la quête du plaisir. Houellebecq pourfend les défenseurs d’un individualisme fantasmé qui permettrait une pacification et un apaisement de la société.

Pour lui, Mai 68 voulut faire primer l’individu sur la société, parce que ses partisans considéraient que les différences entre chaque individu étaient trop grandes et que la société ne pouvait pas tenir sur un agrégat d’hétérogénéité. Cela semble se tenir. Mais Houellebecq, notamment dans son ouvrage Les Particules élémentaires, met en évidence que loin d’avoir pacifiée la société, cette mise en avant de l’hétérogénéité et de la primauté de l’individu a emprunté le chemin inverse.

Houellebecq fait passer son message par l’intermédiaire d’une réflexion sur l’individualisme du personnage de Bruno, professeur de Lettres et de Français dont on suit les tribulations. A la substitution d’une société apparemment chaotique, par un agrégat d’individus, Houellebecq tranche sur la réalité de la société contemporaine:

“La violence physique, manifestation la plus parfaite de l’individuation, allait réapparaître en Occident à la suite du désir” (p.148).

Loin d’avoir pacifié, Mai 68 et la pensée individualiste ont finalement mis les individus en compétition les uns avec les autres. Cette concurrence permanente conduit à certains excès de violence, comme au terrorisme dont il parle dans son livre Plateforme (2001). Le terrorisme vise à lutter contre les pratiques malsaines, telles les pratiques sadomasochistes à la mode dans le centre de vacances pour soixante-huitard désabusés le Lieu du Changement, décrit dans les Particules Élémentaires. Il incarne les relents d’antan et les vaines résistances de certains groupes au dérèglement généralisé. Les frustrations peuvent aussi se traduire par de l’extrémisme politique, qu’il décrit en filigrane de Soumission, ouvrage malheureusement trop réduit à un seul de ses aspects.

La sécularisation et la perte progressive de toute morale collective ont donné naissance à une quête frénétique de la jouissance individuelle, conduisant à une surconsommation spéculative.

Le consumérisme est devenu une vraie religion, où le plaisir de l’éphémère tente de combler le besoin métaphysique, par définition intemporel. Mais le pire pour l’auteur, est la place prise par la sexualité en Occident.

La sexualité en Occident est pour lui devenu un “principe de différenciation narcissique”, c’est-à-dire qu’elle a perdu sa vertu d’une jouissance partagée pour devenir un instrument de jouissance individuelle au service de l’ego. L’Occident, la “société érotique-publicitaire” va faire du désir sexuel la fin de la vie heureuse, l’objectif ultime dans la jouissance de soi, faisant d’autrui un instrument au service de son propre désir. Le sexe est compétition.

Cette sacralisation du sexe, comme un moyen d’accès au bonheur, se traduit par une hyper-sexualisation permanente, qui passe par la publicité, la télévision, l’habillement. Alors que l’on fait de ce qu’il reste de la société un vaste terrain de chasse où le dessein ultime serait la jouissance charnelle, on cantonne néanmoins la satisfaction de ce désir à la vie privée, ce qui fait de l’espace public un lieu de frustrations permanent, qui donne lieu à des comportements anormaux, où le besoin de se satisfaire rend les individus encore plus violents dans leur vie privée.

“Je n’aime pas ce monde. Décidément, je ne l’aime pas. La société dans laquelle je vis me dégoûte ; la publicité m’écœure (…) ” – L’Extension du domaine de la lutte (1999)

La compétition externe permanente crée des individus névrosés cherchant à combler leurs frustrations par des échappatoires. Le rôle de l’alcool et de la drogue y est significatif pour espérer endormir ces espérances impossibles.

S’il y eut effectivement une “brève période idéale, pendant la dissolution des sociétés à morale religieuse forte ; où les jeunes ont vraiment envie d’une vie libre, débridée, joyeuse ; ensuite ils se lassent, peu à peu la compétition narcissique reprend le dessus, et à la fin ils baisent encore moins qu’à l’époque de morale religieuse forte (..) “(p.194) écrit-il dans la Possibilité d’une île (2005).

Fin prophète ou homme lucide ? Une étude américaine menée par l’Académie Internationale de recherches sexuelles publiée le 6 mars 2017, montre que la fréquence de l’acte sexuel au sein de la société américaine est passée de 65 actes sexuels chez les moins de 30 ans dans les années 1990 à 53 en 2010.

Mais les deux situations couplées, la sécularisation et la prise de pouvoir de l’individu sur la société, ont donné lieu à un remplacement de Dieu par l’Homme. L’inspiration de Houellebecq est encore une fois à rechercher du côté de Friedrich Nietzsche et de son fameux “Dieu est mort ! Dieu reste mort !” dont la troisième partie de la phrase “Et c’est nous qui l’avons tué” est en filigrane dans toute son œuvre. Mais à la différence de Nietzsche, qui voit dans l’Art et sa pratique le moyen de redonner du sens, Houellebecq est bien plus pessimiste sur la capacité des individus à créer des valeurs qui en rendraient à leur existence. Toute l’œuvre de Houellebecq n’envisage pas l’avenir sereinement, loin de là. Un de ses vers dans son essai Rester Vivant(1991) illustre le mieux cette réflexion sur une société qui foncerait dans le mur et qui ne pourrait ou ne voudrait pas changer de trajectoire:

“N’ayez pas peur du bonheur. Il n’existe pas.”

L’avis est tranché, et lire Houellebecq ne vous redonnera pas de baume au cœur. Ame sensible s’abstenir. Lire l’œuvre de Houellebecq est même un défi, car il détaille des réalités dont nous n’avons même pas conscience, et engage alors une véritable désolation à la fois sur des réalités que l’on perçoit et celles que l’on ne connaît pas, rajoutant de la peine à la peine. Et cette déconsidération pour le présent et l’avenir, se traduit par un procédé propre à l’auteur : l’utilisation d’un langage cru, sans parures et qui oscille constamment entre la désolation et l’ironie. Son œuvre est coutumière de formules enjolivées pour mieux ensuite les casser, et surtout rompre avec toute possibilité de futur enviable.

D’aucuns répondront qu’il est un auteur qui ne mérite pas l’écho qu’il reçoit parce qu’il n’est absolument pas un créateur d’un « degré d’écriture », pour reprendre un terme décrypté en son temps par Roland Barthes. Il serait un auteur sans style, ou d’un style de comptoir, sans formules travaillées, ni d’un niveau de langue adapté à ce que doit être la Littérature française. Soit. Mais il m’apparaît regrettable de demander un certain standard de niveau de langue pour se garantir de nos jours le label « écrivain ».

L’écrivain est celui qui joue d’une langue, qui peut la modifier à souhait, la prendre comme elle est en son temps ou chercher à l’enrichir s’il le désire. L’écrivain est un tisserand, qui prend le fil qu’il souhaite pour tisser ses histoires. Houellebecq a de particulier d’utiliser un langage cru, celui du quotidien, des magazines ordinaires et des plateaux télés.

Ses mots sans fards, naturels lui sont d’ailleurs implicitement reprochés, et il n’hésite pas à travestir son style pour remporter le prix Goncourt de 2010 : la Carte et le Territoire, très en deçà de sa névrose linguistique et de son style empruntant à Céline son oralité.

Loin d’être un choix de facilité, je considère que Houellebecq est un narrateur efficace de notre monde, parce qu’il saisit la portée de l’usage d’un tel langage. C’est en choisissant le langage de ce monde maintenant, qu’il réussit le mieux à le décrire maintenant. Estampiller des formules d’antan ou trop stylisées pour évoquer une réalité fantasmée, voilà ce que Houellebecq refuse de faire. Le langage cru permet de saisir les situations stériles de notre temps. Loin de lui l’envie d’embellir une réalité morne avec des formules alambiquées, Houellebecq fait une photographie de notre langage et des instants vécus dans l’Occident contemporain.

Houellebecq n’est pas politiquement correct, et n’hésite pas à écrire des lignes que certains qualifient de frôlant le racisme. Mais ce n’est pas du racisme pour du racisme, il reporte des pensées de personnages communes à la réalité actuelle, fruit de frustrations démultipliées et d’a priori dont il se fait parfois lui-même le porte-parole dans les médias.

L’exemple de Bruno dans les Particules élémentaires est encore significatif. Il n’hésite pas à traiter un de ses élèves qui se trouve être noir, de “singe” du fait du néant sexuel dont il est victime, alors que son élève parvient à combler son besoin charnel et n’hésite pas à en jouer durant les cours.

Michel Houellebecq est un auteur que j’ai aimé lire et que j’aime lire, pour sa vision désolante de ce qui reste de la société occidentale du XXIème siècle. Partant de la réalité, il dépeint une situation morne, soumise à une compétition permanente entre les individus, qu’il détaille longuement dans l’Extension du domaine de la lutte, d’une hyper-sexualisation permanente et à un nihilisme nietzschéen, c’est-à-dire des croyances sans valeur aucune, comme le bonheur par le consumérisme ou le bonheur par la jouissance personnelle. Houellebecq n’embellit rien, il a une vision directe, sans politesses, sans luxures, sans apparences d’une société en déliquescence. Lire Houellebecq est un plaisir, par l’humour et l’ironie dont il est coutumier, mais c’est aussi un défi à relever. Plonger dans les affres de l’Occident était un pari. Il l’a remporté. Et vous ?

Les opinions exprimées dans cet article ne représentent pas forcément l’opinion des éditeurs et membres du journal Le Zadig.

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