(English) Il me faut le dire à d’autres

[Pour en savoir plus sur la chronique, “Dans un monde sans…” par Benjamin Wucher]

Me voilà de nouveau seul, face à mon ordinateur, à chercher au fin fond des contrées sinueuses de mon esprit quelque chose à raconter. « Bon alors il faut que ça colle avec le thème de ma chronique …. Faut que ce soit intéressant …. Avec une morale à la fin ce serait encore mieux …. Mais quel message faire passer cette fois ? …. Merde, j’ai pensé à donner à manger au poisson rouge ? ». Pauvre Bubulle, trois jours que je l’avais oublié. Vous avez là toute la difficulté du travail d’écriture : la déconcentration et la recherche laborieuse de l’inspiration. Et ça peut prendre des heures, à écrire trois mots, puis les effacer, recommencer, lire les articles des autres, effacer à nouveau, fermer le document et réessayer la semaine suivante.

Et puis bon, contrainte supplémentaire, cet article s’inscrit dans le cadre d’une chronique qui m’oblige au respect d’un thème et qui me condamne à plus ou moins de régularité, plus moins que plus d’ailleurs. Mais bon ce sont les règles du jeu. L’avantage avec une chronique, c’est qu’une fois le travail achevé, on peut contempler l’ensemble des articles suivant la même ligne rouge comme on regarderait le coffret collector des Tuches. Il me faut donc me plier encore une fois au thème que je me suis moi-même imposer et vous inventez un monde meilleur ou pire que le nôtre pour vous en tirer une morale. Je sais, les idées sont souvent mieux dans la tête. Mais à quoi sert de professer à des étudiants de Sciences Po que les inégalités sont injustes, que la guerre est destructrice, que la diversité c’est notre plus belle richesse et qu’il faut manger cinq fruits et légumes par jour ? A quoi sert de raconter cela à des étudiants qui savent déjà tout, souvent mieux que moi ? C’est, finalement, comme faire tomber une goutte dans un océan : l’effet en est très marginal. En plus, quand on fait tomber une goutte dans un océan en général, c’est qu’on pisse.

Le plus dur, finalement, c’est de considérer le trésor des œuvres écrites de l’ensemble de l’humanité et d’essayer de l’enrichir encore, plutôt que de ne rien lui apporter ou, pire encore, de l’entacher par ses propres écrits.

Il n’y a que peu d’intérêt à un article qui n’apporte rien de nouveau ou de différent par le style, la pensée, les opinions, ou encore le point de vue. Ce n’est pas tant l’inspiration qui manque mais la peur d’écrire des articles inutiles qui prédomine. Peur que l’on appelle d’ailleurs scientifiquement “sortirunarticledemerdophobie”. Malheureusement, c’est parfois ce “journalisme de l’instantané”, où tous les articles se ressemblent, où il faut informer tellement vite qu’ils n’ont pas plus d’intérêt les uns que les autres, qui règne. C’est un journalisme dans lequel je m’interdis de tomber, comme on passerait de Cash investigation à Tellement vrai. #çametdescartouches. Mais je m’égare. Il est ici question d’un sentiment d’insatisfaction vis-à-vis de mes écrits et de leur portée.

Plus sérieusement, après une lecture ponctuée d’une franche rigolade, j’en suis sûr, il vous faut tout de même réaliser que si toutes ces questions se posent, c’est que je ne me sens pas légitime à donner des leçons de morale ou à dénoncer l’inacceptable auprès d’étudiants de Sciences Po. Non, vraiment, il me faut le dire à d’autres. Ceux-là qui sont célèbres et qui se croient intouchables. À ceux qui ne l’auraient pas compris. À ceux qui ne le respectent pas. À ceux qui l’auraient oublié. Parce qu’après tout, tout est possible dans cette chronique. Même un monde sans barrières entre les hommes …

Benjamin Wucher

Benjamin Wucher

From the fairytale city of Colmar, don’t let Benjamin’s sweet and smiley face fool you – under the surface, his wit and sass make him a sharp and savvy journalist. Le Zadig isn’t Benjamin’s only journalism gig – he also writes for Combat on his way toward journalistic fame. French Anderson Cooper 2.0? Stay tuned. When he’s not investigating, he is great company, always willing to have a great conversation, and share a laugh. Maybe if you befriend him you could find yourself with some Alsace wine…
Benjamin Wucher

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