Il reste encore des héros parmi nous

Le transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon, le 19 décembre 1964

Par Elias Forneris.

“Le héros est celui qui fait non ce qu’il veut mais ce qu’il peut”, disait Albert Camus. Le 24 mars dernier, le lieutenant-colonel de la Gendarmerie Arnaud Beltrame fit exactement cela.

En prenant la place d’une jeune femme otage dans un supermarché près de Carcassonne, il s’est jeté dans les mains du diable avec la bravoure des chevaliers qui naguère vivaient dans cette cité, parfaitement conscient qu’il pouvait mourir. Alors que l’on maudit cette époque d’individualisation, de ‘chacun pour soi’, Arnaud Beltrame s’est hissé au rang des immortels, des “hommes de l’ordre de la nuit”. À chaque époque l’on affirme que tout cela est fini, que l’altruisme s’est définitivement éteint, que la France sombre dans l’infamie, mais il reste des héros parmi nous, et peut être sont-ils trop grands … alors que nous nous contentons souvent de notre ignominie!

Je pense à tous ces aviateurs qui touchèrent les cieux pour que nous avancions sur terre et qui, ainsi, jamais plus ne la frôlèrent. Henri Guillaumet, Jean Mermoz, et Antoine de Saint-Exupéry, pionniers de l’Aéropostale. Bravant l’inconnu, défiant les limites de l’ambition humaine, ils entraient dans le néant au dessus de l’Atlantique et de la Patagonie, ne sachant pas s’ils allaient en ressortir. Ils défiaient la gravité, jouissant de l’extase de ceux qui percent, une fois par siècle, une nouvelle dimension du possible. Imaginez la peur de Guillaumet, s’écrasant dans la Cordillère des Andes, marchant seul pendant cinq jours dans des conditions animales, espérant que l’on trouve au moins son corps pour que sa femme reçoive les indemnisations du défunt. Imaginez la peur de Mermoz, s’écrasant dans le Sahara, où il fut pris en otage par les Maures, et osant tout de même reprendre à chaque fois les manettes et dire à son compagnon Joseph Kessel :

“Tu sais, je voudrais ne jamais descendre …”

Je pense à tous ces résistants qui, dans l’obscurité de l’Occupation, décidèrent de briser le déterminisme de l’époque et de se tenir droit face au tyran. Je pense à André Dewavrin, Geneviève de Gaulle-Anthonioz et Pierre Brossolette, lui qui se jeta par la fenêtre du siège de la Gestapo pour ne pas devoir livrer ses secrets. Je pense au préfet Jean Moulin qui tenta de se trancher la gorge, dans un acte ultime de désespoir, pour ne pas devoir collaborer. Trois ans plus tard, devenu chef de la Résistance, il trouvera la mort — comme explique sa soeur — “bafoué, sauvagement frappé, la tête en sang, les organes éclatés. Il atteint les limites de la souffrance humaine sans jamais trahir un seul secret, lui qui les savait tous.”

Je n’ai cité que quelques exemples, car ils sont si nombreux, et la plupart des héros sont malheureusement peut être inconnus. Ces hommes et ces femmes sont d’une rare espèce qui croit encore en la sacralité de la nation et qui serait prête à tout donner, considérant que sa vie n’est qu’une pièce parmi les rouages d’un dessein beaucoup plus grand. C’est bien la preuve incarnée que la religion républicaine et la religion tout court peuvent coexister — l’une publique, l’autre privée. Le devoir, main-en-main avec la foi.

On peut espérer faire preuve du même courage que le colonel Beltrame *, mais en réalité, ce courage provient d’une rare force viscérale tissée dès le plus jeune âge, d’une communion de l’âme et du destin patriotique. C’est en lisant l’Histoire de France de Michelet, c’est en apprenant les récits d’Alésia, d’Azincourt, de Jeanne d’Arc, et de Napoléon, que naissent les enfants de la nation française. Le rôle d’un professeur d’Histoire est réellement un rôle vital, permettant de sauver de nombreuses vies. En enseignant l’Histoire dans son entièreté, en transmettant l’amour du pays de résidence — peu importe les origines de chacun — le professeur forme des légions d’âmes conscientes de leur obligation de solidarité et du contrat social qui les lie à leurs voisins. Les graines du devoir sont plantées lorsque l’on lit le soir à nos enfants, et ce, pour tous les pays du monde.

Mais en réalité, ce courage provient d’une rare force viscérale tissée dès le plus jeune âge, d’une communion de l’âme et du destin patriotique.

Oui, il reste encore des héros parmi nous! Mais en ‘chuchotant le récit national’, en ne donnant à nos enfants que des iPads, et en jetant nos livres au brasier, nous risquons gravement de ne plus en produire. Si nous avons l’impression d’être entourés de moins en moins de personnes valeureuses, c’est peut-être aussi car nous ne sommes plus en temps de guerre, et que par ce pacifisme croissant les occasions de se distinguer se font plus rares. Le chef Paul Bocuse, récemment décédé, disait que “l’important n’est pas de sortir de Saint-Cyr, mais de l’ordinaire”. N’est-ce pas magnifique que le colonel Arnaud Beltrame soit sorti de Saint-Cyr, et de l’ordinaire ?

Merci mon colonel.

*NDLR : Arnaud Beltrame fut promu à titre posthume au rang de colonel de la Gendarmerie.

Elias Forneris

Elias Forneris

I'm the Editor-in-chief of Le Zadig for the year 2017-18 and a student of the Dual BA between Sciences Po & Columbia. I grew-up in the United States, but I come from a French, Belgian, and Egyptian-Lebanese background. While at Sciences Po, I majored in History, and plan on majoring in Economics at Columbia.
Elias Forneris

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