Interview avec Nesrine Slaoui, l’auteure de “Illégitimes”

Par Sania Mahyou.

« Je voulais que ma vengeance soit de continuer à exister »

Le 6 janvier dernier, paraissait chez Fayard Illégitimes, le premier livre de Nesrine Slaoui, journaliste pigiste et ancienne Sciencepiste. Dans ce récit écrit à la première personne, Nesrine Slaoui parle de ses réalités et des réalités des siens, les illégitimes. Ceux et celles, issus de milieux populaires ou immigrés, dont l’existence déroute, dérange et déplaît. Ceux et celles qui, parce que minoritaires et défavorisés, doivent se battre dix fois plus pour réussir. Rencontre avec cette jeune auteure de talent, juste dans ses mots et admirable par son courage.

Sania Mahyou (S.M.) : Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire Illégitimes ?

Nesrine Slaoui (N.S.) : Le projet était dans ma tête quand j’étais encore étudiante, c’était en 2016-2017. À cette époque, j’ai commencé à faire des interviews de personnes issues de milieux populaires étudiantes à Sciences Po Paris, notamment celles qui étaient passées par la procédure CEP. Mon but initial était de faire un livre-portrait. D’ailleurs, dans le livre on en retrouve deux, Rayan et Maxime. Mais je ne savais pas vraiment comment mettre ce livre en forme. Il se trouve que pendant le confinement je suis retournée chez mes parents dans le Sud, et je me suis posée beaucoup de questions, comme la plupart des gens je pense.

 « Qu’est-ce que ça veut dire de venir un milieu populaire et d’entrer dans un milieu bourgeois ? … »

Je voulais finalement raconter tous ces questionnements en faisant une introspection. J’ai aussi commencé à questionner l’histoire de ma famille. D’ailleurs, ce livre, on le présente beaucoup comme un livre sur mon parcours, mais je n’ai pas vraiment l’impression que c’est ce qu’il est réellement. Evidemment, je suis un fil conducteur dans le livre, mais je ne parle pas beaucoup de moi. Je parle effectivement de mon ressenti face à la violence de classe mais j’ai essayé de dresser le portrait de personnages qui font partie de mon cercle familial, que ce soit mon père, mon grand-père, ma grand-mère, mon cousin… Les gens le présentent beaucoup comme un livre sur mon parcours, mais moi ce que je voulais, c’est que mon parcours ne soit qu’un prétexte.

S.M : Raconter votre histoire et celle d’autres illégitimes, est-ce une manière de conquérir l’espace médiatique, qui donne souvent la voix aux mêmes types de profil ?

N.S. : Totalement. L’enjeu est très compliqué car il faut tenter de porter la voix des personnes qui ont basculé d’une classe à une autre sans que cela soit une violence pour le milieu d’origine. C’est-à-dire que je ne veux pas me hisser en modèle de méritocratie, car comme je le dis dans le livre, la méritocratie est un leurre. Malheureusement, on ne réussit pas dans la vie en fonction de son mérite, on réussit dans la vie en fonction de sa classe sociale. Le poids de la classe sociale est encore très important. Mais aussi, je ne veux pas devenir une dominante. Je ne veux pas que nos histoires « personnelles » écrasent le collectif et qu’on se dise : « regardez, si elle y est arrivée, tout le monde peut y arriver » et qu’il y ait un discours culpabilisant envers les plus pauvres et les autres habitants de quartiers populaires. De fait, il y a beaucoup de gens qui n’ont pas envie de faire Sciences Po ou d’intégrer des grandes écoles. Il y a des gens qui veulent être épiciers, électriciens… Par exemple, je ne suis pas plus glorieuse que mon cousin qui est toujours dans mon quartier d’origine et qui n’a pas envie de le quitter. Il y a donc un double enjeu de la représentation. Je me demande souvent : « Quel discours est porté à travers nous ? » car il est très compliqué de ne pas devenir un instrument au service du discours dominant.

Au cours de ma vie, beaucoup de gens ont voulu me hisser en modèle de méritocratie, alors que ce n’est pas du tout en adéquation avec mon discours.

S.M. : Dans Illégitimes, vous avez exprimé la honte que vous ressentiez par rapport à vos origines sociales, honte provoquée par votre entrée dans un monde bourgeois.  Vous exprimez également ce décalage entre votre culture générale et celle de la majorité de vos camarades – comment avez-vous réussi à faire la part des choses entre sacrifier une partie de votre identité pour entrer dans le moule bourgeois que sont les grandes écoles et rester vous-même ?

N.S. : Au début, c’est très compliqué à faire, car on ne comprend pas trop ce qui se joue. On a tendance à avoir honte, à se changer un peu, à se moquer de soi-même. Je n’en veux pas aux personnes racisées qui, une fois arrivées dans ces grandes écoles, font de l’auto-dérision, c’est-à-dire qu’elles se critiquent beaucoup elles et leur milieu d’origine et cachent d’où elles viennent. C’est la violence symbolique de l’école qui explique notre sentiment de honte. En effet, on dénigre tellement tout ce qui est populaire dans les grandes écoles qu’il y a ce mécanisme qui se met en place. J’ai évidemment changé beaucoup de choses : ma manière de m’exprimer, mon vocabulaire, mon style vestimentaire… Il y a une scène qui m’a beaucoup marquée à Sciences Po Grenoble : je portais un survêtement en entrant dans la classe de TD parce que je n’avais pas eu envie de me changer après le cours de sport. Toute la classe m’a appelée ‘wesh’. Je me suis dit que c’était fou, parce que si j’avais été quelqu’un d’autre, on ne m’aurait pas appelé comme ça. Il n’y avait que moi qui était associée à l’imaginaire de la banlieusarde. On est poussé à avoir honte, on critique nos tenues, on se moque de nous, de notre façon d’être, de notre façon de parler… On essaie naturellement de se fondre dans la masse et de se faire discret, et parfois de se dénigrer soi-même. Mais je me suis rendu compte que quoique je fasse, je resterai une femme maghrébine ! Je ne vais pas blanchir ma peau, changer de prénom et devenir blonde pour passer inaperçue. Dans mon livre, je dis que j’ai eu « honte d’avoir honte ». Je raconte même qu’à un moment donné, je suis une violence pour mes parents : quand je retourne chez eux et que je leur dis qu’il faut changer la nourriture, la décoration… Parce que je suis en train d’intérioriser des codes de classe qui ne sont pas les miens. Je m’attache aussi à déconstruire ce qu’est la culture générale. A mon arrivée à Sciences Po, ce n’est pas que je n’avais pas assez de culture. J’ai de la culture, mais ce n’est pas celle de la bourgeoisie. Sauf que c’est cette dernière qui est valorisée dans les grandes écoles.  A posteriori, on se rend compte que même après avoir fait Sciences Po ou HEC, il y aura toujours de la discrimination à notre égard parce que nos prénoms, nos adresses et nos faciès, eux, ne changent pas.

Ma mère déteste le mot « pauvre », le mot « populaire » et je le dis : je n’ai pas grandi dans la misère. Pourtant, on a grandi dans un HLM, dans un milieu ouvrier et issu de l’immigration : tous les codes d’un quartier populaire. Pour ma mère, dire qu’on est pauvre est une insulte mais moi je me suis rendu compte que j’étais populaire quand je suis arrivée à Sciences Po. C’est là que j’ai saisi l’ampleur de la différence de moyens entre les autres élèves et moi. Et pourtant nos parents ne sont pas moins méritants : ils sont juste mal payés par rapport aux sacrifices qu’ils font. C’est pour cela aussi que je m’attache à décrire les corps de mes parents : je veux raconter que les métiers ouvriers abîment physiquement. Mon rapport au travail est différent de celui de la plupart des gens : pendant longtemps, je faisais souvent une comparaison entre la somme gagnée et ma charge physique de travail. J’ai encore du mal à comprendre qu’on me paie pour réfléchir, pour écrire… Parce qu’inconsciemment, pour moi ce sont des choses qui ne se paient pas, vu que ça ne me demande aucun effort physique. En tous cas, au début, j’ai eu honte de qui j’étais et dans un deuxième temps, après avoir compris tous les mécanismes de classe qui étaient à l’œuvre, j’ai eu honte d’avoir eu honte.

S.M. : Dans votre livre, vous parlez également de vos origines arabes et la phrase suivante m’a beaucoup marquée :  « Mes parents pensaient aussi qu’avec un 20 à l’oral de français, je ne serais plus vue comme une Arabe. » Quelle est votre relation actuelle avec l’arabité?

N.S. : Je n’avais pas conscience du racisme avant d’entrer à Sciences Po, même si j’avais déjà été l’objet de propos racistes dans mon adolescence. Mais je me suis rendu compte que j’étais une femme maghrébine quand je suis entrée à Sciences Po. Aujourd’hui, j’en suis très fière. A Sciences Po Grenoble, j’ai fondé l’association Sciences Po Grenoble Monde Arabe, qui existe toujours aujourd’hui. C’est une de mes plus grandes fiertés même si bien sûr, quand je l’ai créée, on m’a reproché d’être communautaire. Cela résultait d’une volonté d’apprendre à connaître la région MENA, surtout la culture moyen-orientale. J’ai appris à parler l’arabe littéraire quand j’étais à Sciences Po, mais toutes ces années passées à dénigrer la langue arabe m’ont beaucoup coûté. Le discours médiatique et politique font que la langue arabe est dénigrée et cela m’a fait perdre de nombreuses années d’apprentissage. Alors que cette langue est magnifique, si poétique… 

S.M. : Qu’est-ce que tu retiens de tes années à Sciences Po, que ce soit à Sciences Po Grenoble ou Sciences Po Paris ?

N.S. : Intellectuellement, j’ai beaucoup été stimulée et bizarrement, c’est Sciences Po qui m’a fait découvrir l’antiracisme. J’ai adoré mes études et le fait que cela soit tellement porté vers l’international. J’ai gardé des cours entiers chez mes parents que je feuillette parfois. Ce que j’ai détesté par contre, c’était le harcèlement scolaire et le fait que je ne m’y sentais pas à ma place, ou plutôt, qu’on me faisait ne pas m’y sentir à ma place. Mais les enseignements m’ont beaucoup apporté. Les biais qu’on retrouve dans la société sont exacerbés à Sciences Po et dans les grandes écoles : l’homophobie, le racisme, la grossophobie, le sexisme sont très présents et les blagues sont quand même assez prenantes. Par exemple, je n’allais pas souvent en soirée et on me le reprochait souvent. On me disait que je ne voulais pas m’intégrer mais je ne pouvais pas supporter d’entendre les chants estudiantins, qu’ils soient antisémites, sexistes ou racistes… Je n’ai jamais chanté dans ce genre d’événements, même si je n’ai jamais jugé les gens qui le faisaient, parce qu’il est très difficile de résister à la pression sociale. J’étais très mal à l’aise avec ce genre de pratiques, qui ne sont pas propres à Sciences Po d’ailleurs, et il faut absolument les déconstruire. 

S.M. : Dans votre livre, vous relatez des épisodes très violents qui ont rythmé votre parcours, comme le harcèlement scolaire que vous avez subi. Pourtant, vous avez tenu bon et vous êtes aujourd’hui autrice et journaliste, ce dont vous aviez toujours rêvé. D’où vient votre force ? Est-ce que vous avez puisé celle-ci dans le désir de prendre votre « revanche » sur toutes les discriminations que vous et vos ancêtres avez subies ?

N.S. : À Sciences Po Grenoble, j’ai subi un harcèlement scolaire. J’avais pris du poids et j’avais un rapport super étrange avec la nourriture, on pouvait voir physiquement que je n’allais pas bien, mais cela n’a pas poussé les étudiants à arrêter. Par exemple, quand je passais dans les couloirs, des groupes rigolaient alors que je ne faisais que marcher. C’était quotidien. Je recevais aussi des messages qui disaient « ça va la beurette ? ». Je racontais à ma mère ce que je vivais et je lui disais toujours que ma vengeance serait ma réussite ; même si je n’en veux pas aux gens qui abandonnent. La seule chose que je voulais faire de ma vie, c’était d’être journaliste. C’est ce qui m’a permis d’aller à Paris : j’étais tellement mal à Grenoble que je devais trouver un moyen d’aller ailleurs. Je ne pouvais pas rester dans cette école. Mais je ne pouvais pas abandonner, parce que mes parents avaient mis trop d’argent dans mes études.

J’étais devenue une fierté.

Tout ce que je fais dans la vie, c’est pour mes parents et pour mes grands-parents. J’ai ce désir en moi de vouloir les rendre fiers. Il fallait que je trouve un moyen de m’en sortir. Je voulais que ma vengeance soit de continuer à exister, parce que c’était mon existence même qui dérangeait. Donc maintenant, j’existe encore plus. (rires)

S.M. : Qui sont les Illégitimes ?

N.S. : Dans le livre, ce sont tous ceux qui ont immigré (mon grand-père), tous ceux qui ne parlent pas français en France (ma grand-mère, mon père…) ou qui portent le foulard. Toute ma famille est illégitime, parce qu’ils sont issus de l’immigration et que celle-ci est encore vue comme une plaie en France. Mais en même temps, ce sont tous ces gens qui ont essayé de quitter une classe sociale pour atteindre une autre sphère mais qui ne sont de toute façon jamais à leur place parce qu’on les ramène toujours au fait qu’ils sont issus d’une classe populaire, de l’immigration… 

S.M. : Si vous aviez un conseil à donner aux transfuges, quel serait-il ?

N.S. : Les transfuges sont ceux qui sont passés d’une classe sociale défavorisée à une classe sociale plus aisée. Je n’aime pas ce mot, car il induit une notion de traître. C’est comme si passer d’une classe à l’autre signifiait devoir se renier totalement, et comme si tu devenais bourgeois du jour au lendemain. Je préfère l’appellation “chevaux à bascule” parce que je ne suis pas devenue bourgeoise. Je suis encore, dans beaucoup d’aspects, populaire. Et même financièrement, je fais toujours partie de la classe basse, je ne gagne pas extrêmement bien ma vie. Mais je suis dominante sur d’autres points : mon accès aux médias, à la culture, mon capital social… etc. Et je ne serai jamais bourgeoise. Peut-être que ce qu’il me manque c’est de gagner beaucoup d’argent. (rires) Mais je ne suis même pas sûre que je serais considérée comme bourgeoise. Je resterai une maghrébine et une arabe aux yeux de la société. Si j’avais un conseil, ce serait de n’absolument pas chercher à être légitime. Le titre du livre n’est pas une insulte. Nous sommes illégitimes, et ce n’est pas dégradant. Au contraire : j’accepte cette illégitimité-là. Parce qu’être légitime signifie être dominant, et être dominant dans une société inégalitaire ne m’intéresse pas.

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