Interview d’Aghiad Ghanem

Propos recueillis par Hamza Bensouda

« La plupart des choses que je vous raconte en classe, (…) ce sont des choses que j’ai déjà croisées »

Voici un interview exclusif de l’un de nos enseignants de Sciences Po sur le campus de Menton, M. Aghiad Ghanem. Il enseigne la matière « Espace mondial » en conférence de méthode, mais est également doctorant en relations internationales à Sciences Po Paris.

Alors comment vit-on cela ? Et quelle est l’histoire de cet enseignant ? Découvrez la dans cet article spécial.

Crédits photo : Sarah Chouraqui

H : En vous présentant l’année dernière vous avez fait le parallèle entre enseignant et étudiant, mais quelles études avez-vous faites avant ?

A : Avant Sciences Po j’ai fait…Sciences Po ! Je suis né à Paris de parents syriens et ai fait toute mon éducation entre les 13ème et 5ème arrondissements. J’ai été au lycée Louis-Le-Grand et eu un bac S. J’ai fait le choix de Sciences Po parce que j’avais beaucoup d’intérêt pour les questions politiques. Mais plus encore, il y a quelque chose de vraiment important dans le début de mon parcours : les printemps arabes. En 2010, je préparais le bac et quand ça a commencé c’était un tournant pour moi. J’avais non seulement de l’intérêt pour ce qui se passait, mais j’ai compris aussi que je pouvais apporter un éclairage différent de celui du traitement médiatique. Je voulais être le relais d’un autre récit. J’ai passé le concours de Sciences Po et je l’ai eu grâce aux maths et à l’arabe. C’est d’ailleurs drôle parce que quand j’ai passé le concours, ils ont appelé les étudiants qui passaient en anglais et presque toute la salle s’est levée, l’allemand un peu moins d’étudiants répondaient, l’espagnol ça commençait à diminuer, puis l’arabe et le chinois et là, quatre personnes se lèvent… C’est tout de suite plus facile ! J’ai alors entamé le Collège universitaire avec des espoirs et un engagement politique assez forts.

H : Un engagement politique, je suppose, qui s’est matérialisé grâce à une ou des association(s), laquelle ou lesquelles avez-vous rejoint(es) ?

A : J’ai été membre dans plusieurs associations et j’en ai créé une qui s’appelait le « Mouvement Humaniste et Social », qui promouvait le débat politique avec un attachement à un certain humanisme. Cela a tourné au vinaigre car on l’a très mal gérée.

H : Quel bilan alors de ces premières années ?

A la fin de ma deuxième année, j’ai continué à être marqué par la façon dont la guerre influençait les esprits. C’est notamment l’année où j’ai essayé de tourner tout mon engagement vers la Syrie et où j’ai rencontré beaucoup de gens avec ou contre le régime. Ces personnes me renvoyaient lors de ces rencontres une image assez décevante. En tant que personne – et je ne vous parle pas en tant que doctorant de Sciences Po mais en citoyen – j’ai abordé la question avec beaucoup de candeur et à mesure de mes rendez-vous, j’étais triste de remarquer l’incapacité à produire un projet intelligent et positif.

H : Qu’en est-il donc de votre troisième année ?

A : Je l’ai faite en Turquie, du fait de ce que je vous racontais, à l’Université Boğaziçi en histoire. Je me suis éloigné de ces questions car j’avais l’impression qu’elles n’étaient plus pour moi et que ce cercle de personnes impliquées dans le mouvement syrien ne m’accepterait pas : trop jeune, trop français, trop étudiant… Un choix par frustration.

« C’est assez logique qu’on pense à embrasser l’enseignement, espace par excellence pour le dialogue »

H : Comment passe-t-on d’une situation comme celle-ci à devenir enseignant à Sciences Po ?

A : D’abord, il y a le passage à la recherche. Vous êtes confrontés à des récits différents à propos de la situation syrienne. Certains vous disent « c’est un complot international », d’autres au contraire qu’il faut une intervention internationale pour résoudre le conflit… Les uns accusent le régime, les autres les islamistes. J’avais l’impression d’être à une place où je pouvais voir les deux Syrie : celle, d’une part, des soutiens au régime, les minorités, la région de Lattaquié, d’où je viens, la Syrie qui regarde les chaînes de télévision d’Etat, et celle, d’autre part, que je voyais depuis Paris, par les récits des opposants, par les réfugiés que je rencontrais. J’ai pu confronter les visions et voir que chaque fois qu’il se passait un truc en Syrie, les deux parties présentaient des versions et opinions incompatibles. Je me suis dit, au retour de ma troisième année, qu’il fallait que je m’éloigne de la politique, pour adopter une posture plus analytique. C’est à ce moment-là, au début de mon master de recherche en relations internationales, que j’ai fait la rencontre de la sociologie. Alors, par mes recherches, j’ai pu m’intéresser à cette question de façon moins directe : sous la direction de Bertrand Badie, j’ai décidé de me concentrer sur la communauté alaouite. J’ai fait cette recherche et me suis rendu compte qu’elle me permettrait de comprendre et résoudre la position complexe dans laquelle j’étais. Le positionnement de chercheur m’a permis d’avoir, lors de mes conférences par exemple, des gens avec ou contre le régime, qui, grâce au cadre académique, arrivent à dialoguer. C’est assez logique, dès lors, que l’on pense à embrasser l’enseignement, espace par excellence pour le dialogue. Il y a tout ça et, bien sûr, le hasard, et accessoirement le fait que c’est très important d’enseigner quand vous êtes en doctorat, pour la suite de la carrière…

Devant l’Université Boğaziçi, pendant la troisième année.

H : Comment gérer les deux : délivrer un cours et les autres obligations ?

A : La plupart des choses que je vous raconte, à part les cours d’écologie et d’économie que je redoute fortement, ce sont des choses que j’ai déjà croisées. Je vous parlais de cette forme d’anomie qui m’a mené à la recherche, elle m’a aussi conduit vers la lecture. Je voulais une identité de lectures, je suis boulimique de livres.

« Je veux que cela devienne une synergie et non plus une schizophrénie. »

H : Jusqu’où va cette boulimie ?

A : Oula… Elle va jusque que quand Bertrand Badie vous dit « si vous n’avez pas lu 50 livres par semaine pendant votre master, alors vous l’avez raté. » Vous arrivez à la bibli avec des livres (peut-être pas 50 non plus…), des articles de recherche, et vous ne ressortez pas tant que vous n’avez pas tout fini. Bien sûr il y a lire et lire : il faut lire l’introduction, la conclusion, bien étudier le sommaire et se balader dans le livre selon M. Badie. Cela aide croyez-moi quand vous étudiez.

H : En parlant d’étudiant, vous auriez aimé être étudiant à Menton ? Sinon, quel autre campus ?

A : Clairement. Menton c’est le monde arabe et ça me parle. J’avais l’impression, quand on m’en parlait, que c’était quelque chose d’exceptionnel, et en y venant, je sens cette ambiance et cette énergie dues au nombre limité d’étudiants qui crée de l’implication, de la curiosité, et de l’accumulation de savoir dont les étudiants de Paris ne possèdent pas la moitié.  C’est un contexte insulaire. Quand vous arrivez en cours, vous avez l’air de vouloir en savoir toujours plus. C’est très agréable.

H : A Menton chaque personne a un talent particulier et secret. Quel est le vôtre ?

A : Il n’est pas si secret. Je suis musicien… Je fais de la musique plutôt. J’aime mélanger les styles. Les artistes qui m’influencent sont divisés en deux histoires parallèles. D’une part, il y a les influences post-punk et new wave que sont Joy Division et New Order, et d’autre part, Abdel Wahab, Abdel Halim, Najat Assaghira, et la pop syro-libanaise des années 80, Azar Habib notamment. D’un côté, j’ai des projets musicaux en arabe, et de l’autre, j’ai un groupe, Idem Colony, d’influence plus occidentale. Ici encore, j’ai cette position d’entre-deux… Je veux que cela devienne une synergie, et non plus une schizophrénie.

H : Je vous donne des associations et vous me dites si vous auriez pu en faire partie ou ce que cela vous évoque.

H : Le Zadig 

A : Bien sûr. Le travail journalistique est important et primordial.   

H : Association Sciences Po pour l’Afrique 

A : Une initiative très importante que je suis content de voir exister.              

H : Coexister 

J’adore ! Le concept est intéressant et fédérateur.

H : Le sport ?

A : C’est le chaînon manquant de ma vie… Je fais un peu de volley, mais sinon rien.

H : Le BDA.

Oui.

Honnêtement, je les aime toutes. Il y en a que j’aime plus que les autres ou qui m’intéressent de plus en plus. Par exemple, je pense que l’Afrique est au centre de questions politiques et économiques mondiales, et que couvrir cela par la culture et grâce à d’autres disciplines est primordial.

H : Merci de cette interview et de votre temps. Un dernier mot aux étudiants ?

A : Profitez de toutes les ressources que vous avez à Sciences Po, et ailleurs. Lisez, engagez-vous… Il n’y a rien que vous ne puissiez faire, et choisir, ce n’est pas forcément renoncer !

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